Des Chinois espionnés à Montréal | Tabloïd
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Des Chinois espionnés à Montréal

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Des Chinois qui ont quitté leur pays pour s'installer au Québec sont convaincus d’avoir été espionnés par la Chine au cours des dernières années en raison de leurs positions politiques. Ils racontent même avoir été intimidés, suivis et menacés. 

Courriels suspicieux, rencontres troublantes, surveillance ; les histoires que trois ressortissants chinois ont raconté à Tabloïd se ressemblent et ne surprennent pas les experts que nous avons consultés (voir texte plus bas). 

Ces Chinois établis au Québec affirment être visés en raison de leurs positions pro Hong Kong et de leurs dénonciations de la restriction des libertés que Pékin impose à ce territoire semi-autonome. L'imposition en juin dernier d'une loi qui sanctionne ceux qui tiennent des propos contre la Chine pourrait encore avoir jeté de l'huile sur le feu, selon eux.

Suivie jusqu’à son appartement   

Pour Jackie*, ancienne journaliste à Hong Kong maintenant installée à Montréal, tout commence en 2014. 

À l’époque, celle-ci vient de s'installer au Québec et consulte régulièrement Facebook à l’Université de Montréal, suivant avec inquiétude une série de manifestations - la «révolution des parapluies» - qui vient d’éclater à Hong Kong. 

«Après quelques jours, j’ai réalisé que deux Chinois m’épiaient, se remémore celle qui est aujourd’hui cheffe d’entreprise. Une fois, le gars m’a suivie jusqu’à mon appartement.»  

Apeurée, elle décide alors de ne pas sortir de chez elle pendant une semaine.  

Puis, au début 2019, un prêtre francophone du quartier chinois vient frapper à sa porte pour venir lui parler de sa communauté, accompagné d’un assistant chinois. 

«D’un coup, son assistant, qui prenait des notes, me dit : “Je veux enregistrer ton nom pour qu’on puisse t’aider. As-tu des enfants? As-tu un mari?”», raconte la Chinoise qui dit rester troublée par cette rencontre. 

Tentative de piratage   

Le professeur de cybersécurité à l’université McGill Benjamin Fung affirme pour sa part avoir été victime d’intimidation en ligne, en septembre 2019. 

Le lendemain de son discours à une manifestation de soutien à Hong Kong, il reçoit un courriel vide d’un destinataire inconnu. L’expert en informatique découvre alors que le courriel a été envoyé à partir d'une adresse IP près de Shanghaï. Il déduit donc qu’il vient d’être victime d’une tentative de piratage. 

Le professeur à l'université McGill, Benjamin Fung, affirme avoir été victime d’intimidation en ligne en septembre 2019. On le voit ici lors d'une manifestation de soutien aux Ouïghours, à Montréal, le 23 août 2020.

Alexis Magnaval

Le professeur à l'université McGill, Benjamin Fung, affirme avoir été victime d’intimidation en ligne en septembre 2019. On le voit ici lors d'une manifestation de soutien aux Ouïghours, à Montréal, le 23 août 2020.

Le 1er juillet dernier, M. Fung participe à une marche en soutien à Hong Kong au mont Royal, lorsqu’il aperçoit un photographe caché derrière un arbre. 

«Il a dit: “Je prends juste des photos du parc”», raconte l’enseignant, qui est convaincu que le photographe documentait plutôt l'identité des participants. 

Sous haute tension   

Angela*, 24 ans, dit être restée marquée par un épisode d’intimidation qui s’est déroulé sous haute tension à la fin 2019. L'étudiante à Concordia se trouve alors à une exposition sur Hong Kong à McGill, lorsqu'un étudiant chinois fait irruption et commence à traiter les participants de «terroristes». 

Elle invective alors l’homme, qui tente de la photographier. «J’ai tourné le dos et couru le plus vite possible», raconte-t-elle. 

Selon l’étudiante chinoise, l’homme aurait pu transmettre sa photo aux autorités.  

Plusieurs Chinois s'inquiètent de voir ce genre de témoignages se multiplier, craignant qu'il y ait donc là bien plus que de simples anecdotes isolées, mais plutôt une opération d'intimidation orchestrée par le gouvernement chinois.  

Des spécialistes de la Chine ne sont pas surpris de ces histoires et y voient un effort de Pékin pour contrôler l’image du pays. 

«On sait depuis longtemps que la Chine espionne ses ressortissants, affirme le politologue Loïc Tassé. Il y a un effort délibéré de contrôle de l’opinion.» 

Le sinologue explique que certains profils sont ciblés, comme les journalistes ou les experts en cybersécurité, parce qu’ils ont accès à de l’information. 

«Ils sont en contact avec des gens qui ont des connaissances comme des chercheurs ou des professeurs», explique-t-il.  

Le Canada doit intervenir  

L’ancien ambassadeur du Canada en Chine entre 2012 et 2016 Guy Saint-Jacques estime que le Canada doit s'opposer à ces pressions.

«Si on surprend des gens qui ont de l'interférence, il faut intervenir», recommande-t-il. 

«La Chine a le comportement d’un État-voyou. Le message qui doit venir du Canada est le suivant : “On n’a pas de problème à ce que vous occupiez la scène internationale, mais vous devez respecter les règles”», affirme l'ex-diplomate.

Davantage de surveillance  

Selon M. Saint-Jacques, cette surveillance des ressortissants chinois a pris de l’ampleur depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, en 2012. 

«Lorsqu'il est devenu secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping a alloué davantage de fonds au Département du Front uni, une sorte d'agence chargée de faire rayonner le parti communiste», explique l’ex-diplomate.

Le but des opérations menées par le Département du Front uni serait d’utiliser les informations obtenues d'expatriés afin d'améliorer l’image de la Chine à l'international, affirme M. Saint-Jacques.

Toute cette surveillance est accentuée grâce à une récente loi qui oblige les expatriés chinois à fournir sur demande de l'information à leur gouvernement, rappelle M. Tassé.

«Depuis 2017, la loi oblige les citoyens chinois à faire de l’espionnage si le gouvernement leur demande de communiquer des renseignements », souligne le politologue.

*Les prénoms ont été modifiés pour des raisons d’anonymat.

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