Tordeuse des bourgeons de l'épinette : les forêts québécoises en danger? | Tabloïd
/videos

Tordeuse des bourgeons de l'épinette : les forêts québécoises en danger?

s

En collaboration avec unpointcinq.ca, le média de l'action climatique au Québec

L’épidémie de tordeuse des bourgeons de l’épinette continue de prendre de l’ampleur, alors que l’insecte a déjà ravagé 9,6 millions d’hectares de forêt au Québec. La situation préoccupe grandement les forestiers privés : plus le climat se réchauffe, plus cet insecte nuisible pourrait s’attaquer à l’épinette noire, la reine de la forêt boréale.

«Je l’ai à cœur cette plantation-là, c’est mon père qui l’a boisée il y a 46 ans.» Propriétaire forestier à Ferland-et-Boileau, au sud de Saguenay, Frédéric Gilbert s’inquiète en regardant ses épinettes blanches qui dépérissent depuis trois ans, infestées par la tordeuse des bourgeons de l’épinette (TBE). 

«Ces arbres, c’est mon fonds de retraite, explique-t-il. Si la tordeuse les tue, je vais être obligé de les récolter 20 ou 30 ans avant qu’ils arrivent à maturité. Je perdrais alors plusieurs dizaines de milliers de dollars.» 

L'épidémie, qui revient tous les 35 ans environ, s'est intensifiée depuis 3 ans.

Guillaume Roy

L'épidémie, qui revient tous les 35 ans environ, s'est intensifiée depuis 3 ans.

Malheureusement, les inquiétudes de Frédéric et de ses collègues propriétaires de forêts privés ne vont pas s’atténuer de sitôt. Depuis l’éclosion d’une nouvelle épidémie, en 2006, la tordeuse gagne du terrain printemps après printemps. La bibite, qui se nourrit des bourgeons des arbres, occupait en 2010 un territoire de 765 740 hectares (ha) entre le Saguenay, la Côte-Nord, la Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent. L’an dernier, on l’a détectée sur quelque 9,6 millions d’hectares. Alors que l’épidémie de tordeuse des années 1980 a été explosive, ravageant 30 millions d’hectares de forêt en quelques années, l’épidémie actuelle, qui a commencé en 2006, progresse plus lentement.  

L’épinette noire menacée     

En plus des ravages qu’elle cause déjà aux peuplements de sapin et aux plantations d’épinette blanche, la TBE pourrait se révéler encore plus dommageable à mesure que le climat se réchauffe, indique Hubert Morin, professeur d’écologie forestière à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). «Avec le réchauffement, on s’attend à ce qu’elle monte plus au nord», souligne le chercheur, qui étudie les épidémies du passé en analysant non seulement les arbres vivants et les arbres morts, mais aussi les écailles de papillon que l’on trouve enfoui au fond des lacs! 

D’un point de vue écologique, les épidémies de tordeuse jouent un rôle similaire au feu, en créant une perturbation qui ouvre la canopée, explique Hubert Morin, chercheur à l’UQAC.

Guillaume Roy

D’un point de vue écologique, les épidémies de tordeuse jouent un rôle similaire au feu, en créant une perturbation qui ouvre la canopée, explique Hubert Morin, chercheur à l’UQAC.

Malgré son nom, la TBE affectionne particulièrement le sapin baumier, dont les bourgeons apparaissent au moment où les larves sont prêtes à se nourrir. Pour l’épinette blanche, le débourrement des bourgeons arrive cinq jours plus tard et pour l’épinette noire, 10 à 12 jours après. Grâce à ce décalage, ces deux essences sont partiellement épargnées par l’insecte. 

Des recherches menées à l’UQAC au cours desquelles on a simulé des réchauffements de 5 °C et de 10 °C ont toutefois démontré que, plus le climat se réchauffe, plus la tordeuse se synchronise avec la floraison des bourgeons des épinettes noires. Comme c’est l’essence de bois préférée des scieries, la situation pourrait devenir catastrophique pour l’industrie forestière.

Écoutez l'entrevue d'Alexis Magnaval à QUB radio sur le sujet :

Seulement 5 % des forêts traitées     

Pour limiter la progression de la tordeuse, il n’y a pas 36 solutions : il faut atténuer le réchauffement climatique. En attendant, le gouvernement du Québec fait appel à la Société de protection des forêts contre les insectes et maladies (SOPFIM) pour venir en aide aux forestiers. Cette dernière pulvérise un insecticide biologique (Btk), à raison de 1,5 litre par hectare (environ une pinte de lait sur un terrain de football). 

Étant donné l’étendue de l’épidémie, la SOPFIM traite environ 5 % des forêts infestées. Cela permet de préserver la qualité du bois pendant quelques années de plus tout en donnant assez de temps à l’industrie forestière pour le récolter, explique son directeur général, Jean-Yves Arsenault. 

Michèle Simard, technicienne au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec, réalise un battage dans un sapin baumier pour évaluer le nombre de tordeuses sur une branche.

Guillaume Roy

Michèle Simard, technicienne au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec, réalise un battage dans un sapin baumier pour évaluer le nombre de tordeuses sur une branche.

L’an dernier, la SOPFIM a dépensé le plus gros budget de son histoire, soit 37 M$ pour traiter 447 000 ha. Cette année, elle devait battre ce record pour pulvériser 665 000 ha, mais la pandémie de COVID-19 est venue contrecarrer ses plans. Après l’annulation de la saison d’épandage, la SOPFIM s’est ravisée en faisant appel à des hélicoptères locaux pour pulvériser 111 500 ha de forêt, dont la totalité des superficies prévues en forêt privée. 

À cause d’une erreur de relevé aérien, les boisés de Frédéric Gilbert n’ont pas été traités ce printemps, mais une vérification terrain a rectifié le problème. Ses plantations devraient être pulvérisées l’an prochain, ce qui permettra de sauvegarder le legs forestier de son paternel quelques années de plus. «Je me croise les doigts pour que la pulvérisation sauve ma plantation, mais à voir les dommages, j’anticipe une récolte plus tôt que prévu», déclare-t-il, espérant pour le mieux.

- Par Guillaume Roy

À lire aussi

Et encore plus