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Dans les coulisses d'un spectacle rap virtuel avec Taktika

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Le terme «réinvention» est peut-être un peu galvaudé en ces temps de pandémie, mais s’il y a un entrepreneur de Québec à qui il convient bien, c’est possiblement Karl-Emmanuel Picard, le copropriétaire de la salle de L’Anti Bar & Spectacles. Après une série initiale de concerts payants en direct sur le Web, son établissement présentait vendredi le premier spectacle rap virtuel québécois, avec le groupe Taktika en tête d’affiche.

On y a assisté, en documentant les coulisses de l’événement. Et force est d’admettre que l’expérience était aux antipodes d’un rendez-vous scénique habituel.

«On a la chance après 25 ans [de carrière] de faire des affaires pour la première fois. Je trouve ça cool qu’on ait la chance de vivre de quoi de nouveau», confie Frédéric Auger, alias T-Mo, après un test de son dans une salle transformée, qui avait plutôt des allures de plateau télé.

Photo Raphaël Lavoie

Dans un spectacle virtuel, les préparations techniques sont plus qu’une affaire de son et d’éclairage. Il faut désormais gérer l’installation d’une rangée de caméras, de même que d’une régie vidéo de fortune.

Moins de trois heures avant d’entrer en scène, les membres ne sont toutefois pas rongés par le trac de l’inconnu. Avec des centaines de spectacles dans le corps, ils en ont vu d’autres.

«On est habitués de défoncer des barrières, c’est ce qu’on a fait toute notre vie», relate T-Mo, en sirotant une bière sur la terrasse vide de L’Anti.

Photo Raphaël Lavoie

Or, ça ne veut pas non plus dire qu’ils ne se sont pas spécialement préparés pour cette première. «On veut faire ça plus visuel et raconter une histoire», ajoute-t-il.

Peu avant 18h, Taktika monte sur les planches une fois de plus. Ce n’est pas encore l’heure du spectacle, mais plutôt d’un dernier effort de promotion en direct sur les réseaux sociaux.

Photo Raphaël Lavoie

Dans le contexte d’un concert en ligne, il s’agit d’un essentiel, note Karl-Emmanuel. La vente de billets lui a d’ailleurs donné raison: près de 50% des quelque 300 spectateurs se sont procuré leur «place» virtuelle le jour même pour une douzaine de dollars.

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Une réelle bouée de sauvetage

Si les concerts virtuels, comme celui de vendredi avec Taktika, se veulent un baume pour le cœur des mélomanes confinés, ils sont aussi une réelle bouée de sauvetage pour Karl-Emmanuel et L’Anti.

Le copropriétaire de l’établissement du quartier Saint-Roch confirme que le concept viendra carrément sauver sa saison grâce au public nombreux qui le suit jusqu’à maintenant dans l’aventure et, il l’espère, encore pour le reste de l’été.

Photo Raphaël Lavoie

En guise d’exemple, un peu plus de 850 personnes ont assisté au cours des dernières semaines à ses concerts virtuels de Mononc Serge et Orloge Simard. Pas mal pour une salle qui accueille habituellement tout au plus 175 personnes.

Une fois le retour à la normale, à moins d’événements spéciaux, il ne croit toutefois pas continuer d’organiser ce type de spectacle sur une base régulière. Il s’agit d’une solution extraordinaire pour une situation qui l’est tout autant.

Entrer «dans la zone»

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L’horloge indique maintenant 20h. Le DJ de la formation hip-hop lévisienne, K-Turnaz, réchauffe la foule numérique avec ses platines.

B-Ice, de son vrai nom Simon Valiquette, et T-Mo, drapeau à la main, prennent à leur tour le chemin de l’inconnu. Bien qu'ils étaient calmes à peine une demi-heure plus tôt, la fébrilité est désormais bien palpable.

Photo Raphaël Lavoie

Avec les nombreuses caméras, le niveau sonore est à des lieues d’un spectacle régulier. En l’absence de fans déchaînés, l’expérience sur place est, sans l’ombre d’un doute, atypique.

On ne peut toutefois pas remettre en question l’intensité de Taktika, qui plonge dans son répertoire avec un appétit remarquable.

Photo Raphaël Lavoie

«Il faut qu’on rentre dans notre zone, qu’on ne soit pas distrait par les caméras», avait justement affirmé B-Ice un peu avant le spectacle.

Photo Raphaël Lavoie

Plus ou moins 1h15 plus tard, le concert tire à sa fin. Et malgré les nombreux bouleversements que provoque la COVID-19, il y a des traditions dont on ne déroge pas... comme celle de faire un rappel sous les acclamations du public.

Or, comme celui-ci était inexistant à L’Anti vendredi soir, les membres de Taktika ont tout simplement demandé à leurs fans de «faire du bruit» sur le fil de discussion de l’événement. Le genre de moment surréaliste qui ne s’invente pas...

Photo Raphaël Lavoie

Pendant ce temps, à l’autre bout de la connexion internet, des centaines de spectateurs, de la Rive-Sud de Québec jusqu’au Honduras, inondaient de messages la fameuse «chat room» de la diffusion web.

Dans l’ombre de T-Mo, B-Ice et DJ K-Turnaz, c’était donc le rôle de Marie-Claude et Tania, habituellement derrière le bar et la billetterie de L’Anti, de gérer le fil de discussion de l’événement, s’assurant que celui-ci ne soit pas gâché par des propos déplacés ou tout simplement des soucis techniques.

Photo Raphaël Lavoie

En attendant le retour à la normale

Peut-être que l'expérience «à distance» n'est pas tout à fait à la hauteur d'un «vrai» spectacle, où les émotions fortes côtoient les cris et la sueur, mais, d’ici là, la formule permet à des artistes comme Taktika de renouer avec leur public après plusieurs mois à ronger leur frein.

«Juste de retrouver la scène, c’est quelque chose. Ça fait 25 ans qu’on fait des shows tout le temps. Quand tu t’arrêtes pendant 3-4 mois et que tu ne fais rien, il manque quelque chose à ta vie», partage T-Mo, le sourire, et une autre bière, aux lèvres sur la terrasse toujours vide de L’Anti, quelques minutes après une prestation intense.

Photo Raphaël Lavoie

Pour eux, c’est donc une soirée de première réussie. Cette fois-ci, la pandémie n’aura pas eu le dernier mot.