[VIDÉO] Ils ont dû vivre les funérailles d'un proche à distance | Tabloïd
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[VIDÉO] Ils ont dû vivre les funérailles d'un proche à distance

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Funérailles reportées, hommages revisités et commémorations virtuelles: en période de confinement, on vit la mort autrement. Devoir redéfinir les dernières volontés d’un proche sous prétexte de pandémie ou être invité à des funérailles en vidéoconférence, ça aurait été difficile à prévoir. Normal que ceux qui affrontent des deuils ces jours-ci aient du mal à qualifier leurs états d’âme.  

«C’est vraiment déchirant de priver les gens de l’exposition, surtout parce que c’est ça que ma mère voulait», remarque Jipé Dalpé, qui a perdu sa mère d’un cancer le 2 mars, un peu avant que les mesures d’isolement soient mises en vigueur. La maladie, qui l’avait pourtant quittée depuis plusieurs mois, a fait un retour fulgurant puis l’a emportée en moins de deux semaines. Sa famille a dû reporter les funérailles à une date ultérieure. «J’ai dû vivre mon début de deuil et mon confinement en deux étapes. Mon père est à Sherbrooke, il a 75 ans et il vient de devenir veuf donc avec ma sœur et moi, on voulait rester proche pour lui apporter de la bouffe et du soutien. Maintenant je vis ça chez moi, à Montréal, avec ma blonde.»            

Jipé a l’impression que l’évènement dramatique mondial vient «voler le show». «On aimerait avancer dans les étapes du deuil, dit-il, mais on était arrêté là. Les évènements nous font sentir comme si on nous disait “allez, on enchaîne”. C’est bizarre de dire que c’est moins important de s’occuper de l’hommage à ma mère que de préserver la vie des autres qu’on mettrait en danger en se rassemblant.»            

Jipé Dalpé

Capture d'écran

Jipé Dalpé

  

Les funérailles auraient eu lieu le 14 mars, alors que les mesures d’isolement volontaire entraient en vigueur. «On était dans un drôle dilemme où on avait besoin de faire notre deuil, mais on ne voulait pas faire peur au monde et on ne rendait pas justice à ma mère en faisant ça à un moment où les gens ne pouvaient pas venir pour lui faire un dernier adieu. Pour moi, c’est comme deux mondes qui s’écroulent moi un par-dessus l’autre. C’est pas que ça s’annule, mais c’est comme si je n’étais pas capable de prendre une information de plus.»            

Annuler des funérailles?  

«Il ne faut pas annuler des funérailles, il faut les reporter, lance d’emblée la psychologue et professeure à l’Université du Québec à Montréal Mélanie Vachon. Quand on est en deuil, absolument tout ravive le deuil: les musiques, les images, les premières fois sans l’autre. Ce qui est bien avec le fait de faire ça plus tard, c’est que ça va aussi raviver le soutien, la mémoire et les belles choses», ajoute-t-elle, précisant que souvent, on reçoit une vague d’amour très dense à la suite du décès d’un proche, mais que c’est lorsque la vie reprend que le vide devient plus vertigineux. Elle conçoit que le début de deuil en solitaire peut s’avérer plus contraignant et faire ressortir d’autres défis, mais «s’entourer virtuellement, le plus possible et canaliser la tristesse dans la beauté, l’art par exemple», peut s’avérer salvateur.             

Mélanie Vachon, psychologue et professeure à l’Université du Québec à Montréal

Capture d'écran

Mélanie Vachon, psychologue et professeure à l’Université du Québec à Montréal

  

«On sait qu’il se transmet plus de gratitude et d’affection par les gestes que par les paroles, souvent. C’est pas tout le monde, en situation de deuil, qui est capable d’avoir une parole juste. Offrir ses sympathies, à l’oral, ça a ses limites et c’est normal de ne pas trouver ça très personnalisé», constate la psychologue.            

Des funérailles sur Zoom  

«Ça s’est passé très vite. Mon cousin, qui avait 52 ans seulement, a cru qu’il faisait une crise d’asthme. Il est rentré à l’hôpital un jeudi, il est tombé dans le coma le soir même et le vendredi il est décédé», se désole la Montréalaise Carole Perez. Originaire du Maroc, elle a perdu deux membres de sa famille qui ont été infectés par la COVID-19 et qui vivaient à Casablanca. Elle a assisté aux funérailles de ceux-ci à partir de chez elle sur la plateforme de téléconférence Zoom.            

Carole Perez

Capture d'écran

Carole Perez

  

«Mon cousin, c’était un colosse d’un mètre quatre-vingt, un père de quatre enfants. La veille de son coma, il nous a appelés. Il a dit : “je ne veux pas partir, j’ai encore tellement de choses à accomplir”. Ses parents ont aussi contracté la COVID-19 à un mariage, bien avant le confinement. Ma tante est tombée dans le coma le samedi suivant le décès de son fils et elle est décédée lundi.» [Lors de l’entrevue mercredi dernier, le père était pour sa part toujours dans le coma].            

Mme Perez ressent un extrême sentiment d’impuissance devant la situation, elle qui a grandi dans la maison voisine de celle de cette tante et de ce cousin. «On a suivi les funérailles par Zoom. On était 1800 personnes. Il y a eu un hommage avec plusieurs discours sur Zoom», rapporte-t-elle, soulignant que seulement six personnes étaient présentes physiquement à la cérémonie, éloignées les unes des autres.            

«Le fait de vivre ça par zoom était extrêmement frustrant, mais ça nous a permis un petit peu de participer et de nous regrouper dans cette tristesse pour ne pas nous sentir seuls et totalement impuissants, mais normalement, j’aurais pris l’avion pour assister aux funérailles.»            

De confession juive, sa famille observe normalement une période de deuil de sept jours dans la maison du défunt avec plusieurs visites pour recevoir les condoléances. «En ce moment, la femme de mon cousin et ses enfants sont seuls dans une maison et le frère de mon cousin est seul chez lui aussi. Ils n’ont pas accès à cette consolation.»            

Dre Vachon croit que le contexte actuel ne fait qu’amplifier la détresse. «On est exposés à de nombreuses pertes et ça peut être difficile pour les gens de trouver l’espace pour se ramener à leur deuil à eux», dit-elle, précisant que le deuil collectif peut être aidant, mais qu’il ne doit pas prendre toute la place.            

Le deuil sera peut-être accentué de nombreuses façons. «Le fait que les personnes décèdent de la COVID-19 en ce moment peut être compris comme un évènement qui aurait pu être évité, remarque la psychologue. Ça peut aussi engendrer de la culpabilité pour des gens qui ont, par exemple, amené le virus dans une résidence pour personnes âgées après un voyage parce qu’ils n’étaient pas assez informés. Il faudra apprendre à se pardonner et se sera un long processus. Dans d’autres cas, la contamination va être perçue comme de la négligence, donc il y aura sans doute aussi un sentiment de colère qu’il faudrait pouvoir déconstruire.»            

Continuer à vivre sans le réconfort physique  

Chaque année, le 26 mars, Mathieu Aubry se rend au cimetière avec sa mère pour commémorer le décès de son père. Cette année, 10 ans après le décès de celui-ci, ils ont dû procéder différemment.             

«Être assis sur un tabouret devant la tombe de mon père avec ma mère à deux mètres de moi, c’était très surréaliste», raconte Mathieu. Côte à côte et sans contacts, ils ont parlé de la vie, de l’ironie de la situation et se sont raconté de belles histoires. «La seule chose dont j’avais besoin, cette journée-là, c’est un câlin, c’est ce réconfort-là. La santé de ma mère est fragile et je n’arrêtais pas de me dire : “imagine si j’ai touché quelque chose dans le métro et que je la contamine”. T’as pas envie d’être rebelle dans ce contexte-là.»             

Mathieu Aubry

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Mathieu Aubry

  

Pour lui, le fait de se retrouver même sans se toucher, c’est important. «On ne pouvait pas se toucher, mais on n’était pas seuls. Il faut que les gens puissent se réconforter. La mort, ça fait mal. Quand j’ai réalisé que la pelle mécanique creusait une autre tombe, dans le cimetière, j’ai constaté à quel point la vie continue. Beaucoup de choses continuent à arriver même si toutes nos vies ont l’air sur pause en ce moment. La mort continue d’arriver.»            

Les bouleversements de nos vies respectives ont un impact sur notre manière d’expérimenter la mort, croit la psychologue Mélanie Vachon. «On vit tous des deuils et, mondialement, on n’a jamais vu ça. On aurait envie de partager ce qu’on vit avec les gens qui sont super importants pour nous. Donc les “vieux deuils” peuvent revenir», soutient-elle. Même si le contexte ponctue le quotidien de moments dramatiques, on peut avoir l’impression que les gens disparus depuis longtemps «manquent quelque chose», assure la psychologue. «Quand on vit des moments marquants, on veut les vivre avec les gens importants pour nous, donc ça peut raviver d’anciennes tristesses.»            

Fin de vie solitaire  

Anne-Renée Delli Colli a perdu sa cousine et sa tante du cancer durant la période de confinement. Un retour de cancer fulgurant a emporté sa cousine en une semaine, puis sa tante est décédée quelques jours plus tard, trois semaines après avoir obtenu un diagnostic de cancer en Floride. «Le contact humain n’est pas remplaçable. Parler au téléphone avec ma mère, ça ne changera jamais que je ne peux pas la prendre dans mes bras», explique-t-elle alors qu’elle doit réconforter sa mère de la perte de sa sœur, mais à distance. «Ma tante et son mari sont revenus de la Floride et ils ont essayé de faire la quarantaine de retour de voyage, mais elle était trop faible à la fin donc ils l’ont rentrée à l’hôpital. Son mari et sa fille ont eu le droit de l’accompagner en soin palliatif exceptionnellement et c’était un baume pour la famille de savoir qu’elle n’était pas toute seule. Toutes ses sœurs lui ont parlé au téléphone. La famille a écrit des lettres. Elle est partie sereinement. Les funérailles de ma cousine, personne n’a eu le droit d’y aller. Et ma tante ne voulait pas être exposée donc on va faire un rassemblement plus tard.»           

Anne-Renée Delli Colli

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Anne-Renée Delli Colli

  

Anne-Renée remarque que ses proches, très croyants, vivent des moments encore plus difficiles puisqu’ils ne peuvent pas vivre ces lourds moments à l’église. «Mais on va célébrer la vie de ma cousine et ma tante quand les choses seront redevenues normales», dit-elle.             

«Quand je travaillais avec les personnes aux soins palliatifs, je constatais que les gens passaient plusieurs jours voire plusieurs semaines avec leurs proches et c’était un accompagnement bénéfique», croit la psychologue Mélanie Vachon, qui encourage fortement les «exceptions» aux règles de confinement dans ces cas précis. Avec une collègue Dre Vachon travaille à créer un espace de transmission, de partage et de recherche d’aide psychologique en ligne. Un outil qui sera rendu disponible sous peu.

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