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Incursion dans la lugubre prison Winter à Sherbrooke

Image principale de l'article Incursion dans la lugubre prison Winter
Jules Falardeau

En pénétrant dans ce vieux centre de détention abandonné, je me dis que c'est clairement le dernier endroit où j'aurais le goût de « faire du temps ». Pas que les autres prisons soient nécessairement plus conviviales – des barreaux ça reste des barreaux –, mais celle-ci, construite en 1865, est froide, austère, vétuste et surtout, insalubre. C'est difficile à croire, mais on y hébergeait encore des détenus jusqu'en 1990.   

  

  

Jules Falardeau

  

Il régnait un tel état de désespoir dans cette prison que certains prisonniers choisissaient l'immolation pour mettre fin à leur jour. Il faut dire que beaucoup de pensionnaires étaient aux prises avec des problèmes de santé mentale et les conditions de détention y étaient particulièrement dures. Dans certaines cellules, il n'y a même pas d'espace pour autre chose qu'un lit simple. La prison Winter porte bien son nom puisqu'on raconte que les murs intérieurs étaient tapissés de glace pendant les longs mois d'hiver.   

Jules Falardeau

Je serais venu y faire de l'exploration urbaine dans mon adolescence, j'aurais prié pour que ma lampe de poche survive jusqu'à ma sortie. Au sous-sol, il y a un endroit encore plus terrifiant que tout le reste, mais je vous garde ça pour la fin.         

Jules Falardeau

Celui qui m'a permis de faire cette visite, et d'entrer par la grande porte, est aussi un passionné de ce genre d'exploration. L'histoire que Ted Hébert entretient avec la prison Winter est assez inusitée. Il y a déjà plusieurs années, intrigué par la plus vieille bâtisse en pierre de la ville de Sherbrooke, le jeune homme l'a visité seul, la nuit, en mode urbex. « Mon briquet était devenu si chaud que je me brûlais les doigts. Peu importe, il était hors de question que je reste dans le noir », explique-t-il en rigolant.         

Jules Falardeau

Il y est retourné à nouveau avec un ami et ça ne s'est pas très bien passé. « On a découvert qu'il souffrait de claustrophobie. Il a paniqué et est resté coincé dans la cour de la prison », se rappelle-t-il.        

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Un mal pour un bien : grâce à cette aventure, Ted a été approché par la Société de sauvegarde de la vieille prison de Sherbrooke, un organisme citoyen qui avait jadis racheté l'établissement pour un dollar symbolique. On lui a proposé de joindre les rangs de l’organisme et de s'impliquer pour l'avenir du vieil établissement carcéral.          

Jules Falardeau

Depuis, il se passionne pour l'histoire de la prison Winter et la fait visiter à des groupes de photographes et des équipes de tournages. La Société de sauvegarde souhaite la transformer en musée pour qu'elle devienne un attrait touristique incontournable pour toute la région. Par contre, l'état de délabrement de certaines parties du bâtiment ne le permettrait pas à l'heure actuelle. Petite lueur d'espoir, la Ville de Sherbrooke a alloué en décembre dernier un montant de 600 000 $ pour aider à rendre l'établissement conforme. Le sort de la vieille prison n'est pas scellé pour autant, mais cet investissement pourrait inciter les autres paliers de gouvernement à emboîter le pas et rendre le projet réalisable.        

Jules Falardeau

Lors de ma visite, un détail en apparence anodin a attiré mon attention. Un graffiti de prisonnier gravé à même les barreaux. Lorsqu'on regarde attentivement, on en trouve un peu partout dans la prison et c'est un en partie grâce à la Société de sauvegarde qu'on a encore accès à ces graffitis originaux, dernières traces du passage de ses pensionnaires.     

  

Jules Falardeau

Le type de messages et l'orthographe nous en disent beaucoup sur le milieu social dont sont issus les détenus et le genre d'émotions qui les habitaient.         

  

Jules Falardeau

  

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J'ai parlé à un ex-détenu (NDLR : qui n'a pas été incarcéré dans cet établissement) pour qu'il m'éclaire un peu sur la dynamique autour de ce genre de graffitis. « Presque tout le monde le fait, il y a une forme de fierté, m’a-t-il expliqué. De signifier que tu étais là et à quel moment. Il y a aussi une légende en prison qui dit que si tu écris ton nom dans ta cellule, tu vas finir par y revenir».        

  

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Le sous-sol est sans aucun doute l'endroit le plus insalubre de la prison, en raison de l'humidité qui y règne. C'est là qu'on retrouve « le trou », l'ultime forme d'isolement du monde pénitentiaire. Il n'y a pas de lit, le prisonnier n'a rien, il fait ses besoins à même le sol et c'est là qu'il doit dormir.    

  

Jules Falardeau

« Si tu te disais que ta cellule était plate, quand tu mets les pieds au trou, tu te rends compte qu'elle n'était peut-être pas si pire finalement » m'explique l'ex-taulard.       

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En observant ces graffitis, Ted et moi on s'est demandé si les détenus ne dessinaient pas avec leurs ongles. Mon expert croit que cette théorie n'est pas farfelue, mais il a une autre hypothèse : « Moi je dirais peut-être que c'est fait avec une petite roche ou minuscule morceau de métal. Quelque chose que personne ne remarquerait en temps normal. Mais toi, t'en a du temps à tuer, t'as juste ça à faire. Pour ce genre de graffiti, au trou, je pense qu'il y aussi une forme de rébellion, comme si c'était ta manière de salir le système ».    

  

Jules Falardeau

  

Dans cet endroit jugé même trop insalubre pour y héberger des animaux aux dires d'un ancien gardien, où certains détenus vivaient dans un tel désespoir qu'ils tentaient de se suicider par immolation, j'avoue que ça me laisse un sentiment un peu étrange de retrouver mon prénom gravé sur le mur du pire trou à rats de toute la prison Winter.    

  

Jules Falardeau

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