Elle s’est fait maltraiter sur scène pendant 11 jours pour dénoncer la violence | Tabloïd
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Elle s’est fait maltraiter sur scène pendant 11 jours pour dénoncer la violence

Image principale de l'article Elle se fait maltraiter sur scène

Dans un théâtre de Montréal, Cendrillon se faisait brutaliser par deux acteurs travestis en ses méchantes sœurs Anastasie et Javotte. Cette scène s’est finalement transformée en véritable «étude sociologique»... On a assisté à cette pièce assez troublante merci et qui a même provoqué de la violence de la part de certains spectateurs.  

Sur l’air joyeux de Bibidi-Bobidi-Bou, Cendrillon hurle de douleur. Ses sœurs déchirent sa robe. Javotte lui tient les bras. Anastasie empoigne ses seins. Les insultes pleuvent. Les crachats aussi. Lorsque ses persécutrices la laissent, la fille battue sanglote et va s’emparer d’un outil tranchant; s’ouvrira-t-elle les veines?      

Ainsi se déroulait un des numéros de la maison des horreurs Malefycia qui, aux alentours de l’Halloween immerge son public dans des tableaux morbides, effrayants, répugnants ou tordus. Bien sûr, ce n’est que du théâtre. Mais les bras ecchymosés de la comédienne qui incarnait Cendrillon rappellent que, même si c’est truqué, comme à la lutte, ça fait quand même vraiment mal.      

Les ecchymoses sur les bras d'Ariane Demers étaient bien réelles.

Courtoisie, Ariane Demers

Les ecchymoses sur les bras d'Ariane Demers étaient bien réelles.

«Je me faisais cracher dessus à longueur de soirée, j’avais les cheveux mouillés de crachats», explique Ariane Demers, 25 ans, chorégraphe de danse contemporaine diplômée de l’UQAM, professeur de danse, improvisatrice, mannequin et amatrice de break dancing. «Ça faisait parfois mal... comme au break dancing. Mais tu te relèves et tu recommences. C’était une performance.»      

Insoutenable  

Le 26 octobre, près de 900 visiteurs ont déambulé dans l’ancien Drugstore de Montréal où Malefycia déployait son labyrinthe de tableaux. Anastasie et Javotte, jouées par deux acteurs travestis, ont alors tourmenté Cendrillon plus de cent fois, souvent sans pause pour manger, boire ou aller aux toilettes. Le mois dernier, Ariane Demers s’est ainsi fait «violenter» à au moins un demi-millier de reprises devant environ 5000 spectateurs.      

Malefycia surenchérit volontiers dans l’outrance Grand-Guignol. Cette année, un Pinocchio ricaneur exhibait les entrailles gluantes de Geppetto qu’il venait de dépecer muni d’un couteau de boucher. Dans une pièce scatologique, une douzaine de cuvettes de toilettes débordaient de fausse matière fécale violemment odoriférante. Par contraste, le numéro de Cendrillon détonnait par sa relative sobriété: pas de glu ou de pseudo vomi. «Nous confrontions les gens à une scène de violence domestique insoutenable pour les faire réfléchir et réagir», dit Ariane Demers.      

«Ceux qui nous reprochent de promouvoir la violence se trompent, au contraire, nous la montrons pour la dénoncer», soutient la coproductrice de Malefycia, Dominique Arganese, qui a imaginé le scénario de base de cette Cendrillon glauque abandonnée par sa Fée marraine.      

Samaritains et diables   

Plusieurs spectateurs scandalisés par la violence de la scène intervenaient pour protéger Cendrillon ou pour lui donner quelque chose pour se couvrir lorsqu’elle était dénudée (et ces personnes chevaleresques recevaient alors des coupons pour des bières gratuites à la fin du parcours). Certains groupes l’entouraient et s’interposaient entre elle et ses deux méchantes sœurs. «Une fois, spontanément, les spectateurs m’ont donné un gros câlin collectif à la fin du numéro», se souvient l’actrice.      

Certains publics ne prenaient toutefois pas le parti de Cendrillon, raconte Matthieu Girard, 21 ans, le comédien qui jouait Anastasie : «Des spectateurs m’encourageaient à battre Cendrillon et se montraient verbalement plus violents que moi. Je me disais: Hein? Quoi? Vous êtes malades?» Ça survenait au moins une fois par soir. «Je les reconnaissais quand ils arrivaient, ces salauds-là, je savais qu’il allaient applaudir les violences», se souvient Ariane. Parfois, un gars fâchait sa blonde en injuriant Cendrillon pendant son martyre: «Des chicanes de couple, il y en a eu quelques-unes pendant notre numéro. J’espère que ça a permis à certaines d’ouvrir les yeux sur le caractère de leur chum.»      

La deuxième semaine, un spectateur excité a montré aux acteurs la protubérance dans son pantalon... Devant ce genre de réaction, les collègues d’Ariane avaient le réflexe d’arrêter de jouer... Celle-ci leur demandait toutefois de toujours continuer. «J’avais besoin de terminer la scène pour ensuite regarder ces gars-là dans les yeux et leur dire à quel point je les trouvais dégueulasses. Je les fixais avec dégoût et je leur lançais: C’était l’fun? Ayez honte! Je te jure: tous se sentaient mal! Aucun ne soutenait mon regard. Même le gars bandé s’est confondu en excuses quand je l’ai confronté.»     

Comme une thérapie   

À force de répéter leur numéro plusieurs dizaines, puis plusieurs centaines de fois, les acteurs se désensibilisaient. La scène évoluait de soir en soir, toujours en s’aggravant. «C’était beaucoup plus trash vers la fin parce que nous poussions graduellement de plus en plus loin», explique Ariane. La robe arrachée et l’empoignade de seins, voilà des détails initialement absents, qui se sont ajoutés en cours de route. Pour tromper l’ennui, la comédienne se débattait réellement... ce qui obligeait ses confrères à se démener pour la tenir en place — de là les ecchymoses.      

L’aliénation de rejouer sans cesse la même scène hypnotisait parfois les acteurs qui se retrouvaient dans un état proche de la possession. «Mes confrères avaient peur de me faire mal au début, mais au fur des reprises, ils finissaient par habiter leurs personnages et ils devenaient vraiment Anastasie et Javotte.»      

Après un quart de travail de huit heures à se faire battre et insulter, comme se sent-on? Ariane décrit une expérience plutôt thérapeutique: «La soirée terminée, j’étais guillerette et légère comme si j’avais versé toutes les larmes possibles et hurlé toute la douleur que je pouvais contenir.»      

Violente querelle   

Lors de sa dernière soirée de représentation en tant que Cendrillon, Ariane Demers a été confrontée à une vraie scène de violence. Elle l’a raconté dans cette confession Instagram. Un spectateur se serait fâché contre sa conjointe, l’aurait agrippée par la nuque pour ensuite la projeter sur le sol. Interpelé par l’actrice, l’homme lui a remis un billet de 100$ en lui demandant de se taire avant de filer à l’anglaise, sans doute par une des nombreuses sorties de secours. La sécurité alertée par Ariane n’a pas pu le retrouver. Elle offrira la somme reçue à l’organisme S.O.S violence.      

Cruauté du conte   

«Je ne suis pas du tout surprise par les réactions contrastées des spectateurs ou par l'état d'apaisement de la Cendrillon à la fin de la soirée, tout cela me semble logique et prévisible», commente la romancière Audrée Wilhelmy dont l’œuvre aborde le thème de la cruauté à travers les contes de fées.        

Celle qui a même remporté le Prix Sade en 2015 pour son roman Les Sangs n’a pas assisté au Cendrillon de Malefycia. À la lecture de ce reportage, elle se sent en terrain connu. Elle a demandé à Tabloïd de publier son commentaire intégralement:      

«Je n’ai pas vu la scène, mais l’usage de figures propres au conte me semble avoir été un moyen judicieux de dénoncer la violence tout en la rendant plus «tolérable» pour le spectateur. Les contes sont violents en soi, ils permettent d’aller beaucoup plus loin dans l’exploration des tabous que les narrations dites réalistes. La maison hantée est déjà un lieu imaginaire, on ajoute une deuxième couche en utilisant des figures tirées de contes traditionnels pour les pervertir et dénoncer différents enjeux propres au réel. Il me semble donc que le procédé utilisé ait été intelligent et efficace.»      

L'auteure Audrée Wilhelmy

Courtoisie

L'auteure Audrée Wilhelmy

«Je devine qu’un jeu entre esthétisation et dénonciation ait également fait partie de la performance, et qu’il est à l’origine du trouble des spectateurs. Que certains aient accepté l’espace de l’imaginaire plus facilement (et qu’ils aient été particulièrement mal à l’aise en se faisant confronter ensuite) montre aussi l’effet cathartique que ce genre de prestation peut jouer. C’est d’ailleurs ce que semble avoir vécu la comédienne également: cette expurgation de la peine ou de la colère à travers la performance est vraie dans les deux sens.»     

«Le contexte de présentation, le consentement de tous les actants (les comédiens et les spectateurs), la dimension résolument imaginaire – en dépit des blessures réelles qui, à mon sens, ne sont pas différentes de celles que s’infligent les athlètes, et qu’on n’a pourtant pas tendance à questionner dans le contexte sportif – me paraissent avoir fait de cette performance une expérience confrontante, mais constructive.»      

Par un pur hasard, la romancière Audrée Wilhelmy prépare pour la Maison de la littérature à Québec, le 9 décembre prochain, une performance de lecture de son roman OSS où un collègue romancier et elle se confronteront physiquement et referont le numéro en rafale dix-huit fois en trois heures devant de petits groupes de spectateurs.      

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