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Antidépresseurs et anxiolytiques: 10 ordonnances en 5 jours

Dix rendez-vous médicaux en 5 jours dans des cliniques de Montréal nous ont permis d’obtenir 10 ordonnances d’antidépresseurs ou d’anxiolytiques pour des problèmes d’anxiété. Quatre consultations sur 10 ont duré cinq minutes ou moins.  

La consommation d’antidépresseurs a connu une hausse de 22% au Québec entre 2014 et 2018 chez les assurés du régime public. Pour trouver une explication au phénomène, nous avons tenté l’expérience d’évoquer des symptômes dépressifs et anxieux à dix médecins différents en cinq jours.           

En prenant des rendez-vous à l’aide du système payant de Bonjour-santé, on a facilement pu consulter 10 médecins en une semaine et aucun ne nous a laissé partir les mains vides. La consultation la plus courte n’a duré que deux minutes quarante-cinq. La plus longue, un peu moins que 15 minutes.           

Quatre médecins ont prescrit un antidépresseur (Sertraline, Venlafaxine, Escitalopram, Paroxétine ou un équivalent) à prendre chaque jour. Trois médecins n’ont prescrit que des Ativan (ou lorazépam), une molécule anxiolytique de la classe des benzodiazépines, dont l’action est quasi immédiate et temporaire. Finalement, trois des dix médecins ont prescrit les deux: un anxiolytique et un antidépresseur.            

Manon Lambert, directrice générale de l'Ordre des pharmaciens du Québec

Simon Clark/Agence QMI

Manon Lambert, directrice générale de l'Ordre des pharmaciens du Québec

Même si des Ativan ne sont pas considérés comme des antidépresseurs, «il y a un fort potentiel de dépendance lié à ce médicament», indique la directrice de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Manon Lambert. Le suivi avec le patient est donc important lors de la remise de la prescription. «Surtout si on l’a prescrit pour une longue période, ça va être important du côté du pharmacien, de faire le travail de surveillance», nuance-t-elle.            

Expérience révélatrice  

Il y a plus qu’un problème qui ressort de notre expérience, selon la Dre Karine J. Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec. «Deux minutes quarante-cinq, c’est court en maudit», lance-t-elle d’abord, stupéfaite.            

Pour elle, la première faille du système, c’est qu’un cas de détresse psychologique doive, dans certains cas, être traité en clinique sans rendez-vous. «La liste d’attente pour avoir un médecin de famille, c’est le premier signe que notre système de santé est malade, soutient-elle. Moi, en recevant une patiente comme toi en médecine familiale, j’aurais d’abord prescrit de l’Ativan pour une semaine ou deux pour que tu dormes bien et je t’aurais suggéré de faire du sport et de voir tes amis. Trente minutes de cardio, trois à cinq fois par semaine, pour une dépression légère, c’est aussi efficace qu’un antidépresseur. Si ça n’avait pas fonctionné, j’aurais suggéré une psychothérapie, et seulement après tout ça, on aurait envisagé une médication.»            

«À partir du moment où [la psychothérapie] n’est pas gratuite, ce n’est pas accessible, renchérit la Dre Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. La psychothérapie est un traitement reconnu pour un problème de santé reconnu. On devrait pouvoir l’offrir gratuitement universellement. Il a été prouvé que la psychothérapie, ça coûte moins cher que la médication. Qu’est-ce qui fait qu’on en rembourse un et qu’on ne rembourse pas l’autre alors qu’on sait que ça prend les deux pour avoir un traitement optimal?»           

ALEJANDRA CARRANZA/AGENCE QMI

Plusieurs intervenants en santé attendent ainsi impatiemment le déploiement complet du Programme québécois de psychothérapie pour les troubles mentaux (PQPTM) annoncé à la fin de 2017 par Gaétan Barrette, ministre de la Santé sous l'ancien gouvernement libéral. À terme, toute personne présentant un trouble mental fréquent, quel que soit son âge, aurait accès à des services de psychothérapie sans frais. La deuxième phase d’essai du programme est en cours dans la région de la Mauricie et du Centre-du-Québec.           

«Réflexe de prudence» des médecins  

Joint au téléphone, le porte-parole de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, Jean-Pierre Dion, place les questions de santé mentale dans une case à part. Pour lui, c’est un «réflexe de prudence légitime devant la détresse d’un patient» que de prescrire des antidépresseurs, puisqu’on ne peut pas «faire des radiographies» aux patients pour ce genre de symptômes.            

Le but du médecin est de soulager, défend-il. «Si le diagnostic apparaissait clair avec les propos que vous avez tenus, le médecin a probablement agi au meilleur de sa connaissance pour votre intérêt et pour l’intérêt commun de tous les gens qui attendaient», a-t-il expliqué.           

Me Paul G. Brunet, m.a.p. président du Conseil pour la protection des malades

SÉBASTIEN ST-JEAN/24 HRS/AGENCE QMI

Me Paul G. Brunet, m.a.p. président du Conseil pour la protection des malades

L’interprétation est évidemment tout autre pour Me Paul G. Brunet, porte-parole du Conseil pour la protection des malades. «Votre expérience corrobore ce que je dénonce, dit-il. L’ex-président du Collège des médecins, Yves Lamontagne, m’avait déjà dit: “Tu sais, Paul, il n’y a pas de tarif pour écouter le patient”. J’avais répondu: “Mettez-en un, tarif!” Les médecins cochent deux trois symptômes dans leur ordinateur et leurs algorithmes vont leur dire quoi diagnostiquer. Après, sans suivi médical, vous êtes abandonné à vous-même. Je suis conscient que tout le monde essaie de tout faire rapidement aujourd’hui, mais le médecin a l’obligation déontologique d’écouter le patient.»           

Peu de suivis  

Sept des dix médecins consultés ont choisi de ne pas donner de rendez-vous de suivi. «Je pense que la plupart y sont allés avec les grands canons parce que c’est du sans “rendez-vous”, donc ils ne veulent pas te revoir, fait remarquer la psychiatre Igartua. Ils y vont avec ce qu’ils ont de disponible: une pilule qui sera remboursée par le gouvernement.»      

La psychologue Christine Grou croit qu’il faut miser sur le mariage de la thérapie et du médicament. «L’Institut national d’excellence en santé et services sociaux a clairement démontré, en 2015, que pour les troubles dépressifs, la meilleure médication est une thérapie greffée à de la médication antidépressive, rapporte-t-elle. La psychothérapie a des effets à plus long terme parce que ça vise à transformer la façon de s’autoréguler.»           

En accord avec la Dre Grou, la Dre Igartua croit qu’il n’est pas préoccupant, vu mon âge (30 ans), qu’on ne m’ait pas auscultée. Il est néanmoins essentiel de savoir regarder. «L’examen mental, c’est le plus important, dit-elle. Comment tu t’es présentée? En larmes? Physiquement, tu avais l’air anxieux? Ta voix tremblait? Tu étais cernée? Maigre? Ce sont des signes objectifs. Comme tu n’es pas en dépression en ce moment, à moins que tu sois une super bonne actrice, je ne pense pas que tu aies présenté le profil mental d’une personne anxieuse ou dépressive. Ce bout-là m’inquiète», déplore-t-elle, car c’est grâce à ce type d’écoute qu’on établit réellement un diagnostic qui mène à une prescription d’antidépresseurs.      

10 rendez-vous en 5 jours, comment ça se peut?           

Lors de chaque rendez-vous, la même carte d’assurance maladie a été numérisée par la secrétaire de la clinique, ce qui a suscité beaucoup de questions a posteriori, notamment, «à quoi a-t-on accès en scannant ma carte?» La porte-parole de la RAMQ, Caroline Dupont, est catégorique: «Tout ce qu’on retrouve en numérisant la carte, c’est ce qu’on peut voir dessus, mais en version électronique. C’est pour des fins d’identification.» Dans son bureau, le médecin a quant à lui accès au Dossier santé Québec (DSQ) qui répertorie les ordonnances qui ont été remises au patient, mais les rendez-vous médicaux n’y sont pas listés.            

«Je me sers du DSQ chaque jour à l’hôpital, dit la psychiatre Karine J. Igartua, mais le système n’est pas au point, et c’est sûr que si tu ne passes que cinq minutes avec ton patient, tu ne prendras pas la peine de l’ouvrir.» Même son de cloche du côté de l’Ordre des pharmaciens. «Ça serait possible que vous réussissiez à obtenir les pilules des dix prescriptions, mais ça serait très étonnant, dit Manon Lambert. Le DSQ n’est pas user friendly, donc les pharmaciens ne l’ouvrent pas forcément.» Elle ajoute toutefois que lorsqu’il s’agit de médicaments à fort potentiel d’abus, c’est systématique.            

Jointe au téléphone, la vice-présidente de Bonjour-santé Annie Blanchette a soutenu que l’entreprise a un système informatique indépendant qui n’a aucun compte à rendre au ministère de la Santé. On s’attend donc à ce que les gens qui utilisent le service le fassent de bonne foi. Pour la Dre Igartua, on fait ici face à un second problème. Comme on n’est jamais à l’abri des gens qui abusent du système. «On a un problème d’accès» s’il n’y a rien pour empêcher quelqu’un de consulter autant de fois qu’il le désire.

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