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Jules Falardeau: «Mon père savait tout dire»

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ALEJANDRA CARRANZA, AGENCE QMI

Le 25 septembre 2009, le cinéaste, écrivain et fier indépendantiste Pierre Falardeau nous quittait à l’âge de 62 ans. Après avoir tenu son bout avec une parole directe et franche dans de nombreuses batailles, il perdait celle menée contre le cancer. Aujourd’hui âgé de 34 ans, son fils Jules, lui-même réalisateur, avait levé bien haut le poing de la liberté lors de ses funérailles il y a dix ans. En 2019, il s’anime encore pour défendre les mêmes convictions.

«Ce que je trouve incroyable, c’est qu’il y avait tellement de poésie dans sa spontanéité», lance Jules, admiratif. Devant un étudiant en cinéma qui lui demandait conseil pour un avenir comme le sien, Pierre Falardeau avait répondu : «Habitue-toi au goût du beurre de peanut». «Ça veut tellement tout dire quand tu sais c’est quoi faire du cinéma politique au Québec, se remémore Jules. Il surnommait Yves Boisvert “le garçon coiffeur”. Ce n’est pas mesquin, c’est simplement extrêmement juste. Encore aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de penser à ça quand je vois Yves Boisvert.»

Pour souligner le 10e anniversaire de la mort de son père, Jules et sa mère, la documentariste Manon Leriche, ont mis sur pied un spectacle de variétés mêlant textes et musique, un évènement qui a rempli le Cabaret La Tulipe à Montréal de Montréal à pleine capacité le 25 septembre. «Mais ce que je trouve le plus touchant, ce sont les gens qui ont eu leurs propres initiatives un peu partout au Québec», dit Jules. Des projections et des évènements ont eu lieu un peu partout dans la province. 

Jusqu’au 14 octobre, le Musée de Sutton présente une partie de l’oeuvre de son père dans une exposition nommée L’homme révolté. «Ma mère a participé plus que moi au montage de l’expo et aux archives. J’ai quand même fait ma part en allant sécuriser les armes du film Octobre pour qu’elles soient conservées précieusement là-bas. Mon père gardait toujours des objets en souvenir de ses films et je jouais avec les armes d’Octobre avec mes amis quand j’étais petit, se souvient-il en riant. C’est pas rien.»

De tous les combats

Voix de toutes les classes, Falardeau a toujours été un homme du peuple qui savait dire de grandes choses. Pour Jules, la voix du journaliste et écrivain français Bernard Pivot lisant les mots de son père est un exemple probant parmi les pieds de nez faits aux intellectuels. «Pivot adorait mon père et il l’avait invité dans une émission de télé. À l’époque, les bien-pensants de la culture étaient offusqués qu’un “crotté” comme mon père soit là. Et quand Pivot a dit les mots de mon père dans son français parfait, tout le monde a compris ce qu’il faisait là, finalement.»

Le combat de Pierre Falardeau pour un Québec libre s’étend au-delà du simple désir de souveraineté et c’est tout le sens qui se cache derrière sa démarche qui interpelle profondément son fils aujourd’hui. «Ça me fascine encore plus depuis qu’il n’est plus là: comment il savait se tenir debout. Il se disait que quitte à vivre pauvrement, il allait porter dignement ses convictions jusqu’au bout. Il avait dit : “si tu te couches, ils vont te piler dessus. Si tu restes debout et tu résistes, ils vont te haïr, mais ils vont t'appeler monsieur.” Le fait de rester debout et digne, c’est très important pour moi.» Prendre la parole en public, ça ne lui ressemblait pas, «mais il fallait que quelqu’un le fasse», assure-t-il.

Quand on demande à Jules si quelqu’un a su utiliser la parole comme arme aussi bien et aussi fort que son père, il nomme le boxeur Reggie Chartrand, Jacques Parizeau, le syndicaliste Michel Chartrand et Lise Payette, entre autres. «Mais ce qui est complet dans ce que mon père a fait, c’est qu’il était conséquent. La marche d’un peuple vers sa libération, il savait que c’était long. C’est poche, il y a des débandades et des victoires, mais on est en marche. J’avance dans cette optique-là dans ma propre vie.»

Comme ceux qui partent ne nous laissent qu’avec des hypothèses quant à leurs points de vue sur tout ce qui arrivera après eux, Jules Falareau se désole souvent de ne pas savoir ce que Pierre aurait dit ou pensé du Québec aujourd’hui. «Je me demande comment il verrait ça, tout le monde qui a le nez collé dans son téléphone. Il en avait beaucoup contre la bêtise et la consommation. Mais, tu sais, des idiots, il y en avait avant. Le film Le confort et l’indifférence de Denys Arcand (1981) est un bon exemple. Ça capotait parce qu’on allait perdre les Expos... Les outils technologiques n’ont jamais rendu les gens plus brillants et je ne pense pas qu’on ait arrêté de se nourrir de la bêtise non plus.» 

Des messages à répéter

Si Pierre Falardeau jugeait que sa génération s’était écrasée, Jules est conscient que la sienne n’est pas mieux que les autres. «J’étais vraiment ému par le printemps étudiant en 2012 et je pense que mon père aurait été touché par ça. On a vécu les bassesses du gouvernement, on a compris comment le pouvoir et les médias maquillent ce qui se passe, mais à cette époque-là, on s’est réveillés. Tous les soirs, 10 000 personnes étaient dans la rue à s’initier à la lutte politique. Puis on est partis en vacances, on a laissé les choses s’essouffler et maintenant on rêve d’être influenceurs», souffle-t-il dans l’incompréhension.

«C’est le rôle des intellectuels et des artistes de rendre ça attrayant comme ça devrait l’être. Ce n’est pas juste une question institutionnelle qui appartient à des gens en cravate. Faut que ça soit transmis souvent un message comme celui-là.»

En 2019, Pierre Falardeau aurait un blogue pour répondre à ses détracteurs. Il s’exposerait aussi à tout ce que les gens sur le web ont à dire. «Il allait toujours au batte tout seul et tout le monde s’en prenait à lui. Ce n’était pas que les critiques de cinéma qui cognaient sur ses films, les éditorialistes s’en mêlaient. Il pouvait déculotter quelqu’un point par point, mais sa réponse n’était pas publiée. Elle est sortie dix ans plus tard dans un livre», se désole son fils.

L’enthousiasme souverainiste a changé et Jules est persuadé qu’il ne manque qu’un peu d’audace pour raviver le feu. «J’ai un ami du Burkina Faso qui me disait de repartir de la base avec des petits gestes, de ne pas attendre le prochain Messie indépendantiste. Je trouve que ça a beaucoup de sens.» Jules se considère «plus souverainiste qu’avant» la mort de son père, inquiet de l’ignorance dans laquelle on a, selon lui, plongé la jeunesse. «Les jeunes qui ont 20 ans ne se sont jamais fait parler de souveraineté positivement. Ils ne savent pas ce que ça pourrait être comme projet. Comment tu veux qu’ils s’emballent pour ça?» Il n’est pas inquiet, toutefois, de ne pas remarquer la présence d’un polémiste indépendantiste de la même envergure que son père. «Quand je vois Émile Bilodeau, Robin Aubert ou Julien Lacroix qui s’expriment en faveur de la souveraineté, je me dis que le grand personnage s’est peut-être fragmenté ici et là. Il n’est pas disparu.»

Les projets qui auraient existé

Rien ne pourra nous confirmer ce qui aurait animé la parole libre et le verbe imagé de Pierre Falardeau dix ans après sa mort, mais Jules s’imagine bien qu’il aurait gardé sa solidarité envers les ouvriers en grève. «Tu l’aurais jamais vu traverser une ligne de piquetage pour rentrer à la SAQ», rigole-t-il. Selon lui, il aurait évidemment mené à terme les projets amorcés, mais il aurait sans doute fait un documentaire en Palestine et «un film plus poétique sur les saisons la beauté du territoire québécois, aussi. Je sais qu’il avait envie de ça», dit Jules.

Avec une carte blanche, derrière sa caméra, Jules Falardeau, lui ferait un film sur la nuit de répression durant la St-Jean 1968. Il est conscient que la politique au cinéma, c’est le passage le plus cahoteux qui soit. «Octobre, aujourd’hui, tel qu’il est, t’aurais aucune chance qu’il sorte. Mon père s’est obstiné pendant 15 ans pour que ça marche.»

C’est quand il est happé par un livre ou un film saisissant qu'il souhaiterait en jaser de longues minutes avec son père. «C’était une encyclopédie vivante. J’ai souvent envie de lui demander des informations très précises sur tous les sujets. Dans les jeux de connaissances générales, il était l’équivalent d’un pro du billard qui entre dans un bar et vide la table avant que t’aies pu jouer ton deuxième coup. Je ne te dis pas qu’on avait du fun. On se faisait torcher, mais c’était enrichissant d’être avec lui.»

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