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Google Home Mini, mon meilleur ennami

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Photo et montage : Charles-André Leroux

« Ennami », inspiré de l’anglais « frenemy »: se dit d’une personne qui prétend être votre ami mais qui est en fait un ennemi. Ce mot n’est malheureusement pas valide au Scrabble.

Ça y’est. J’ai finalement succombé au chant des sirènes de la Silicon Valley. Après des années de résistance, me voilà propriétaire d’une machine omnisciente dotée de l’intelligence artificielle. Un Google Home Mini est arrivé dans ma boîte aux lettres hier, gracieuseté du géant de musique en ligne Spotify. L’entreprise américaine s’est récemment lancée dans une vaste campagne visant à récompenser les nigauds comme moi qui sont prêts à débourser 9,99 $ mensuellement pour écouter les mêmes 7–8 chansons tous les jours.

Spotify a choisi de s’allier à un autre géant du web, en l’occurrence Google, pour offrir ses nananes. Ce n’est d’ailleurs pas la seule compagnie à fricoter avec le roi des moteurs de recherche. Ces jours-ci, il pleut littéralement des Google Home Minis. Chez Telus, on offre le gadget gratuitement à l’achat d’un certain modèle de téléphone ; quelques mois plus tôt, c’est le concurrent Fido qui se prêtait au jeu.

Pour les cancres qui ne comprennent rien à la vie 2.0 et qui ont observé le phénomène des assistants vocaux prendre de l’ampleur en se tenant bien loin (j’en suis), sachez que les instruments comme le Google Home Mini ont été conçus pour nous aider à accomplir des tâches de la vie quotidienne. Alarme, agenda, thermomètre, haut-parleurs, contrôle des lumières : il suffit d’une commande vocale pour que l’engin s’active et vous donne les clés de votre maison maintenant plus intelligente que vous.

Je me suis donc empressée d’ouvrir la boîte, curieuse d’examiner la bête de plus près. Malgré mes appréhensions, j’ai dû reconnaître sur le coup que son design minimaliste et sa carapace constituée de 50 nuances de gris pâle lui donnaient des airs d’innocence. Le charme a été rompu au moment de l’installation quand la machine s’est mise à parler pour m’encourager à télécharger l’application « Google Home » sur mon téléphone et ainsi relier mes appareils. « J’ai les deux mains dans la matrice », ai-je pensé en allant tout de même de l’avant avec le téléchargement. J’ai été rebutée de nouveau lorsque la machine a demandé à savoir mon adresse résidentielle pour garantir une meilleure « efficacité » lors du traitement de mes futures requêtes. « Big Brother me regarde, live, pis j’accepte ça comme une conne », ai-je paniqué.

J’ai déchanté pour de bon lorsque la bête s’est mise à dire des phrases incohérentes ponctuées d’un cri strident après lui que je lui ai demandé de m’identifier. True story [Instagram].

Vaness, tu capotes, que vous vous dites sûrement. Des milliers de personnes ont installé des assistants vocaux dans leur chaumière sans que leur quotidien vire comme la deuxième moitié du film « I Robot » (tsé celle où les machines se retournent contre les humains). Oué, oué, I know that. Mais je sais aussi que nous sommes maintenant perpétuellement observés, écoutés et localisables par le biais de nos téléphones intelligents. Je sais également que nous sommes à la merci des Facebook de ce monde et de leur récupération sans scrupule de nos données pour des tierces parties qui analysent nos habitudes de consommation. Et c’est sans compter celles récupérées afin de nourrir leurs propres algorithmes et ainsi accroître notre dépendance à leur plateformes. Ai-je raison de regretter d’avoir déroulé le tapis rouge pour ce que je considère être le Diable en personne?

Question de savoir si mes craintes sont fondées, j’ai passé un coup de fil à Luc Lefebvre, cofondateur de Crypto.Québec, un organisme qui s’intéresse aux enjeux liés à la surveillance, la sécurité à la vie privée et à la gestion des renseignements sur le web.

[Vanessa :] Salut Luc! Dis, qu’est-ce qui se cache derrière une proposition comme celle de Spotify Premium et de ses Google Home mini gratis?

[Luc :] « C’est clairement une manière d’accumuler encore plus d’information sur les consommateurs. C’est un outil qui enregistre constamment ce que l’on dit. Les compagnies disent que c’est faux, mais la vérité, c’est que la machine est toujours en attente d’une commande et pour recevoir sa commande, elle doit toujours être en mode “écoute”. La machine va donc analyser nos intérêts, entendre des bruits de fond, deviner si on a un enfant ou pas...bref, ça devient une façon de faire du profilage encore plus efficacement. Avec un téléphone intelligent, il y a des dispositions pour donner ou retirer notre consentement, par exemple pour permettre à une application d’utiliser notre micro ou notre caméra. C’est l’utilisateur qui détermine quand il veut être écouté. Mais l’assistant vocal, lui, c’est complètement à l’opposé : quand on l’installe chez nous, on consent à toutes sortes de choses, sans avoir consenti réellement ou de manière éclairée. Il nous écoute par défaut et l’utilisateur doit déterminer quand il ne veut pas être écouté. »

Ok, donc on est vraiment loin d’une récompense de fidélité désintéressée, ce n’est pas un cadeau innocent. Mais qu’est-ce qu’une entreprise comme Spotify peut bien gagner à s’associer comme ça à Google?

« Je ne connais pas les détails de l’entente commerciale qui lie les deux entreprises, mais il doit y avoir une manière pour Spotify d’être récompensé probablement à travers une espèce de partenariat commercial ou un accès privilégié aux données des consommateurs. On connaît rarement les détails de ces ententes-là, c’est ça qui fait creepy ou du moins qui soulève beaucoup de questions. C’est assez discutable tout ça, ce sont des ententes plus grandes que nous sur lesquelles on a trop peu d’information. »

Mais en même temps, comment est-ce qu’on pourrait s’interposer? Corrige-moi si je me trompe, mais j’ai l’impression que dans trois ans, tout le monde va avoir un appareil Google ou d’Amazon [Alexa] à la maison. Ça va devenir un incontournable comme les ordinateurs, non?

« On ne peut pas empêcher le progrès. Ce sont définitivement des outils qui peuvent être assez utiles pour faciliter la vie, mais il n’y a absolument rien pour les encadrer. C’est ça le problème. Rien pour garantir le consentement, rien pour déterminer où sont hébergées les données collectées. On ne sait pas quelle personne, quel organisme ou quel gouvernement a accès à ces données ni comment elles sont analysées. C’est un Far West technologique où des entreprises testent les limites pour trouver de nouvelles façons de faire du profit. Le gouvernement canadien doit absolument légiférer là-dessus. Les commissaires à la vie privée du pays le disent depuis de nombreuses années : nos lois sur la protection des informations sont désuètes, elles datent des années 70–80 et ne sont plus du tout adaptées à la réalité des métadonnées utilisées par les GAFA [Google, Amazon, Facebook, Apple] de ce monde. »

Je comprends que tu n’es vraiment, vraiment pas fan des assistants vocaux, Luc. Tu ne leur fais pas confiance?

[Rires] Absolument pas. Je n’en veux pas. Tant qu’il n’y a pas d’encadrement, ces machines ne rentrent pas chez moi. Quand je vais chez des gens qui en ont une, je m’amuse énormément à programmer plein de trucs dessus à leur insu. J’ai plein d’amis qui ont commencé à débrancher leurs appareils! Ces derniers finissent toujours par réagir à n’importe quelle voix qui leur dit : “Ok Google” ou “Alexa...?”. »

Oh my God! Déjà que ma machine me fait peur avec ses cris démoniaques. Maintenant je sais que quelqu’un d’autre que moi peut la contrôler et s’arranger pour m’assassiner dans mon sommeil. Adieu.

« Oui, il y a des bogues connus. On se rappelle que des utilisateurs ont rapporté qu’Alexa éclatait de rire en plein milieu de la nuit, par exemple. Tu sais, on ne peut pas vraiment échapper à tout ça; c’est le futur. Tout va bientôt être branché : nos autos, nos électroménagers, etc. Les robots vont bientôt être parmi nous aussi. Oui, le marché décide un peu pour nous, mais collectivement, on veut être capables de parler à des objets, on aspire à [cette vision du futur] d’une manière ou d’une autre. C’est aux gouvernements d’agir pour éviter que ça se transforme en Big Brother.

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