Confessions d’un memeur | Tabloïd
/tabloid

Confessions d’un memeur

Image principale de l'article Confessions d’un memeur

À la lumière du reportage sur le monde du meme, l’équipe de Tabloïd s’est demandé quel était le quotidien d’un créateur de memes. Quelles questions se pose-t-il, est-il toujours sur le point de faire une crise d’angoisse, s’inquiète-t-il constamment de sa pertinence ? Nous avons posé la question à un memeur chevronné qui a requis l’anonymat. Voici sa réponse.

Le memeur anonyme

Mes journées sont constituées de constantes remises en questions. Est-ce que le meme sera encore d’actualité quand il sera publié ? Est-ce que l’angle de ce meme a déjà été exploité ? Pourquoi y mettre tout son temps et son énergie sachant qu’il sera si vite consommé et oublié ? Sera-t-il accepté par la communauté toujours à la recherche de la fine pointe de la mémétique ? N’ayant comme unique reconnaissance qu’une pluie de mentions « j’aime » et le support de mes quelques comparses, je dois faire face à cet enjeu dichotomique : gagner le respect des acteurs de la sous-culture et gagner en popularité auprès de la masse pour accroître le statut de ma page.

Toutes ces réflexions se font bien loin des regards et dans l’anonymat. Car même si j’en suis le créateur, le meme ne m’appartiendra plus dès qu’il sera publié. Il appartiendra au grand monde de l’Internet. Il sera automatiquement repris, ironisé et recraché par les internautes un peu partout sur le web.

Je gagne ma vie à créer des memes. Oui, vous avez bien lu. Ces caricatures modernes, souvent ironiques et irrévérencieuses font maintenant partie de mon quotidien depuis près de deux ans. Ceci peut sembler absurde à vue d’oeil, mais il n’est pas étonnant que les marques s’intéressent à cette sous-culture et tentent de comprendre les nouveaux codes et le langage du web.

Mais qui dit memeur dit, lourdes responsabilités

Même si ça semble être l’emploi le plus ludique au monde, créer de memes pour une compagnie, dont je tairai ici le nom par souci d’anonymat, n’est pas venu sans questionnements. Comment utiliser les codes insolents des memes en respectant les politiques de l’entreprise ? Comment se faire accepter par les autres adeptes de cette sous-culture tout en essayant de rejoindre un public plus large ? Comment créer du contenu mémétique qui pourrait un jour ou l’autre être rentable? Il ne s’est pas passé une seule journée sans que je n’aille ces réflexions. Cette culture du web étant hypersensible, il suffit d’un seul faux pas pour être disqualifié du « mémé-jeu » et devenir la source d’un nouveau meme qui sera sans pitié pour ta crédibilité.

Pour éviter d’être avalé tout rond par cette communauté de niche, il faut faire ses devoirs. On ne s’improvise pas memeur, on le devient en flânant sur des sites comme reddit, 4chan et en consommant de plus en plus de contenu étrange et avant-gardiste sur les réseaux sociaux. La création de chaque meme demande donc une compréhension totale du web pour ne pas être en retard sur les tendances mémétiques actuelles. Sur internet, il suffit de quelques heures seulement pour être complètement à côté de la track et la communauté sera sans pitié pour un meme qualifé de trop « normie ». Bien qu’excitante, la vitesse folle à laquelle les nouvelles tendances sur le web surgissent ont de quoi épuiser le plus « woke » des memeurs.

Les créateurs mémétiques en voie de disparition?

Le langage mémétique devenu assimilé par la masse pousse les créateurs à se réinventer à chaque création. Il n’est donc pas étonnant que des pages de memes arrêtent leurs productions, ayant épuisé tout leur jus créatif. Des pages comme Pierre de la Trudeau, Ados Maragon — Porteur du mémé et Vivre en appartement à 2 minutes de chez mes parents auront été actives sur une courte période.

Quelles sont les nouvelles avenues encore inexplorées en termes de mémétique ? À ce rythme effréné, difficile de savoir quelle sera sa direction.

Le changement des algorithmes de Facebook a toutefois influencé les créateurs à quitter le mémé-jeu. Bien que les pages de memes réussissent encore à atteindre un large public, la portée des publications a radicalement diminué. L’âge d’or des memes au Québec semble dernière nous. Néanmoins, le meme n’est pas sur son lit de mort. Nous assistons quelque peu à sa transformation et les créateurs semblent être à la recherche de nouveaux codes et de nouveaux formats pour donner un second souffle à la création. Certains se penchent vers Instagram et d’autres essaient tout simplement de s’éloigner de la forme classique du meme en empruntant des chemins plus artistiques comme les textes poétiques et le vidéo d’animation. Pour d’autres, l’exil de cet univers cynique semble être la solution à l’angoisse de devoir constamment être à la page. Espérons alors que le corpus de la mémétique gagne en crédibilité et que des créateurs prennent le flambeau de la mémé-sphère du qc pour l’élever à un autre niveau.

Pour plus de contenu sur les memes, écoutez le balado Le centre d’observation DE LA mémétique.

À lire aussi

Et encore plus