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Pas encore nés et déjà des «Instababes»

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Illustration : Marilyne Houde

Dans les six derniers mois, avez-vous été invité à participer à a) un party de révélation du sexe d’un bébé, b) un party de coming-out, c) un party de départ à la retraite ou d) toutes ces réponses? Si vous n’avez pas reçu de faire-part, qu’à cela ne tienne. Instagram regorge de mot-clics mettant en valeur ces nouveaux rites de passage qui détrônent tranquillement nos traditionnels sept sacrements. #blessed

877 000. C’est le nombre de publications associées au mot-clic « genderreveal » sur Instagram. Ballons remplis de confettis roses ou bleus, gâteaux aux couleurs tout aussi genrées : les futurs parents sont nombreux à multiplier les mises en scène démesurées pour annoncer le sexe de leur poupon à leurs proches...et au reste de la planète. Ces nouvelles célébrations s’ajoutent maintenant aux « divorce parties » et les classiques « bachelor parties/ bachelorette parties » qui totalisent plus de quatre millions de publications à eux seuls. L’engouement pour ce genre d’événement va en grandissant et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la tendance voyage bien au-delà des États-Unis.

Annie Blouin est de ceux qui se sont laissés emporter par la vague. La Montréalaise de 29 ans vit sa première grossesse. Dans son cercle d’amis, le couple qu’elle forme avec son conjoint Louis-Philippe est le troisième à attendre un enfant, mais le premier à organiser un événement pour annoncer le sexe de ce dernier.

« Moi quand je suis tombée enceinte, ça a été comme une surprise et on dirait que j’avais besoin de temps pour digérer le tout, pour assimiler la chose. Je ne voulais pas savoir le sexe du bébé tout de suite, mais mon chum lui voulait. Le compromis ça a été d’indiquer le sexe du bébé sur papier, de mettre le papier dans une enveloppe et de confier cette enveloppe à un ami », relate-t-elle.

Cet ami, qui s’est généreusement offert pour s’occuper de l’organisation du party de révélation, a ainsi gardé le secret pendant près de 21 semaines. Faut le faire. D’ailleurs, la mère d’Annie a eu un peu de misère à comprendre le choix du couple d’attendre aussi longtemps. « Une question de génération peut-être », se risque Annie en guise d’explication.

Comme bien d’autres, la jeune femme a découvert la mode des gender reveal sur Instagram et sur Pinterest. Très vite, elle a songé à créer un double événement : la grosse révélation immédiatement suivie du shower et de la remise des cadeaux (non genrés évidemment, variable inconnue oblige). Mais pas question pour elle d’y aller dans la démesure pour autant. La fête a eu lieu dans un bar, en compagnie de la famille et des amis.

« Je le voyais surtout comme un partage avec les autres. Tsé, c’est un premier bébé, on était bien excités. Le fait de vivre ça avec tout le monde en même temps, je pense que c’est plus significatif et beaucoup plus intense que d’apprendre le sexe seule avec ton chum durant l’échographie. Ça permet de vivre de très belles choses. »

Parmi les belles choses vécues par le couple durant le grand soir, l’explosion de centaines de confettis roses annonçant la venue prochaine d’une petite puce pour compléter le noyau familial. Le tout a été capté sur vidéo et partagé sur la page Facebook créée pour l’événement.

Annie, Louis-Philippe et leurs proches lors du grand dévoilement.

Autrefois limités à la sphère privée et individuelle, les rites de passage se vivent (et démarrent) sur les réseaux sociaux. Les plus cyniques diront que ce besoin irrépressible de marteler notre bonheur de manière ostentatoire sur toutes les tribunes traduit la vacuité de notre époque.

Nicolas Boissière, socioanthropologue et chargé de cours au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal, reconnait que les rituels sociaux n’échappent pas à la culture de spectacle et au culte de la performance propres à nos sociétés branchées. Il rappelle néanmoins que cet aspect va de pair avec le concept de rituel.

« Par définition, le rituel est quelque chose qui est performé, c’est quelque chose qui est vécu et qui est vu. Les rituels sociaux et les mises en scène qui les accompagnent sont au cœur de l’expérience humaine », dit-il.

« Ça crée une attente », renchérit Annie. « Les gens sont tellement excités, plus que j’imaginais. Écoute la famille était tellement excitée, c’est comme si c’était une naissance cette affaire-là. Des grosses félicitations, des grosses larmes...les gens auraient été contents que ce soit un garçon ou une fille, mais juste l’attente, l’événement, ça a permis de générer tellement d’amour. »

Nicolas Boissière abonde dans le même sens. Les célébrations entourant les rites de passage ont bel et bien une utilité, insiste-t-il. « C’est vrai qu’elles répondent plus à une envie qu’à un besoin. Mais les célébrations sont là pour assurer une cohésion sociale, pour rassembler les gens. »

Ok, d’accord. Mais à force de célébrer tout et n’importe quoi est-ce qu’on ne vient pas banaliser le caractère spécial des rites de passage?

« Je crois qu’il y a une limite à tout. Mais même si ça a l’air gros; moi-même j’ai été surprise du degré d’exposition qu’on a offert...ça attire les gens plus qu’un shower ordinaire, c’est sûr. Mais ça a quand même donné lieu à quelque chose de très intime malgré la forme », affirme Annie.

Oui, on peut ritualiser à peu près tout et n’importe quoi, mais non, ça ne veut pas dire que ces événements perdent leur sens pour autant, tempère de son côté Nicolas Boissière.

« Par exemple, les funérailles. C’est un rituel très général, très commun, mais ça se transforme. On crée des pages Facebook pour honorer la mémoire du défunt, on diffuse des vidéos YouTube au salon funéraire, on fait des cérémonies où on utilise les cendres pour planter un arbre...mais le rituel ne perd pas son sens pour autant », précise-t-il.

Nicolas ajoute, à juste titre, que mon irritation vient probablement d’ailleurs. Derrière tout ce clinquant et ce tapage se cache une industrie qui se nourrit de nos émotions et de notre besoin d’avoir des souvenirs. Amazon et Etsy, deux détaillants en ligne, regorgent d’items pour célébrer votre #sweetsixteen ou votre #promposal (googlez ça). C’est sans compter les agences qui offrent désormais des services d’organisation d’événements de grande envergure, de façon à ce que le party vous soit livré clé en main.

Le coût de l’aventure? De quelques centaines de dollars à plusieurs milliers de dollars. Par exemple, pour un mariage, le coût moyen au Québec est de 10 000 dollars. Or, La Presse rapportait en décembre que des parents sont prêts à débourser un minimum de 5000 dollars pour souligner le 16e anniversaire de naissance de leur enfant (NDLR : le Sweet Sixteen est une célébration traditionnellement associée aux jeunes filles)

« Il y a une marchandisation du rite, confirme Nicolas Boissière. C’est un marché. On est assailli, par la publicité et ça devient épuisant. Ça peut s’accompagner d’une pression; la massification des images sur Instagram révèle la volonté qu’ont les humains de s’intégrer socialement, de travailler leur image en se soumettant à ces rituels sociaux. »

Le socioanthropologue soutient toutefois que la marchandisation des rituels est loin d’être une entrave à leur sacralité. « Ce n’est pas parce qu’on met en scène notre bonheur de manière extravagante qu’il est faux ou inauthentique », conclut-il.

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