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La première république noire du monde

Une jeune fille participe à une parade dans les rues de Pétionvile.

Une jeune fille participe à une parade dans les rues de Pétionvile.

Aux yeux des Occidentaux, ce pays est un foutoir. Une république de bananes, le terrain de jeu des ONG, un shithole country à la merci des dictatures et/ou des intempéries. Oui, cette perle a perdu de son éclat, mais sa valeur sur l’échiquier mondial est loin d’être uniquement déterminée par le poids des billets verts. Byenveni an Ayiti.

Non, il ne sera malheureusement pas question de Wakanda dans ce texte. Le mois de l’histoire des Noirs achève et j’ai envie de vous parler d’un État qui existe pour vrai. Vous le savez, ça brasse encore en Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques. Depuis le début du mois de février, les chaînes d’info en continu font défiler des images de jeunes hommes en colère, armés de gourdins, en train de saccager des commerces ou d’affronter des policiers dans les rues de Port-au-Prince. Les manifestants dénoncent la corruption au sein du gouvernement haïtien et la baisse du pouvoir d’achat qui fait qu’une bouteille d’eau se vend présentement 10 piasses dans les dep’ de la capitale.

Same old, same old, me direz-vous.

Sur les réseaux sociaux, les commentaires un peu beaucoup racistes vont bon train. Je ne les répéterai pas ici, mais essentiellement, on se demande pourquoi les nègres qui partagent une frontière avec la si jolie République dominicaine ne sont pas capables de se prendre en main. Or, pour comprendre ce qui se passe en Haïti aujourd’hui, il faut remonter à la découverte des Amériques...en 1492.

Si je vous évoque l’expédition de Christophe-Colomb dans le Nouveau-Monde, vous tenez peut-être pour acquis que le navigateur est débarqué sur le continent. Mais c’est plutôt dans les Caraïbes que notre boy a commencé son aventure américaine. Il est d’abord passé par Cuba avant de se ramasser sur une pas pire grosse île qu’il a baptisé « Hispaniola ». Sauf que l’île avait déjà un nom, donné par les Autochtones qu’on appelait les Taïnos : Ayiti. En 1517, il n’y avait déjà presque plus de trace de ces derniers sur l’île. Il aura fallu seulement 25 ans aux Espagnols pour les exterminer. Or, Haïti regorgeait encore de belles choses.

À cette époque où on tuait son voisin pour des épices et des fourrures, vous comprendrez que de tomber sur un pays débordant de sucre, de tabac, de café et d’or, c’était pas mal le jackpot. Sauf que pour exploiter toutes ces belles ressources, il fallait des bras. On ne pouvait pu vraiment compter sur les Autochtones et ce ne sont certainement pas les Espagnols qui allaient se mouiller. Dès 1502, on va donc chercher des « renforts » sur le continent africain. La traite négrière est officialisée en 1517. Les Espagnols boudent un peu la partie ouest de l’île (pas de cités d’or donc pas d’intérêt). Cette portion et les eaux qui la bordent deviennent peu à peu le terrain de jeux des flibustiers anglais, néerlandais et français. Pirates des Caraïbes, ça vous dit quelque chose?

Bref, des corsaires français flairent la bonne affaire et s’installent tranquillou sur l’île. Bien vite la rumeur d’un nouveau territoire à exploiter se rend jusqu’à la cour de France et cette dernière, forte des explorations des flibustiers, revendique la souveraineté. Hispaniola est divisée en deux : à l’est la portion espagnole et à l’ouest, la portion française qui porte désormais le nom de Saint-Domingue. Sous la gouverne française, la traite négrière s’intensifie et alimente le commerce triangulaire.

LE COMMERCE TRIANGULAIRE

Grosso modo, c’est une structure qui nourrit les relations et le rapport de force (politique, économique et social) entre le pays colonisateur et les pays colonisés. Le pays colonisateur, appelé métropole, amène de l’argent, des bijoux, des armes ou de l’alcool en Afrique en échange d’hommes, de femmes et d’enfants.* Ces derniers sont transportés en Amérique par bateau, enchaînés de préférence, pour exploiter les matières premières dans les colonies. C’est le volet esclavage. Les matières premières sont ensuite envoyées par bateau vers la métropole pour l’usage/la transformation/la revente puis le cycle recommence.

*Les esclaves ne sont pas toujours achetés par les marchands d’esclaves locaux. Ils sont parfois enlevés directement par les Européens lors de raids. On estime qu’entre 7 et 11 millions d’Africains ont été arrachés de leurs terres dans le cadre de la traite négrière.

L’esclavage c’est sale. C’est pas juste des personnes forcées de travailler sans salaire. L’esclavage, c’est la torture au quotidien et les viols à répétition. C’est l’humiliation, la déshumanisation et l’assimilation. Le mythe de l’esclave bien traité par son maître miséricordieux? Une exception, pas la règle. En Haïti, entre le 16e siècle et le 19e siècle, des gens naissent esclaves et meurent esclaves : le statut se transmet de génération en génération. La colère aussi. Un constat s’impose : vaut mieux mourir libre que de vivre en esclavage.

Toussaint Louverture, architecte de la révolution haïtienne.

Source : Wikicommons

Toussaint Louverture, architecte de la révolution haïtienne.

L’idée de révolution germe sur l’île dès 1791, inspirée par ces nouvelles de soulèvements populaires qui viennent de l’Europe et des États-Unis.

Les révoltes commencent et opposent trois classes de citoyens : les esclaves noirs qui se libèrent par la force versus les colons blancs (fermiers et bourgeois) et les « mulâtres » qui détestent aussi les Blancs, mais qui se sentent supérieurs aux Noirs.

Le coup final (et sanglant) contre le colonisateur est porté en 1803. Elle se solde par la défaite des troupes françaises de Napoléon aux mains de celles de Jean-Jacques Dessalines, un esclave devenu général. Toute est dans toute.

J’aimerais vous dire qu’après ça tout est allé pour le mieux, que les Haïtiens sont devenus maîtres de leur destin et que le fuckaillage que l’on voit dans nos écrans en ce moment résulte de troubles récents. Malheureusement après l’indépendance proclamée en 1804, Haïti est demeurée enchaînée à la France par l’entremise de la « dette d’indépendance » aka un dédommagement demandé par la France à la suite de la perte de sa colonie la plus rentable. On parle d’une somme de 150 millions de francs-or (l’équivalent de 21 milliards de dollars aujourd’hui) payés par un pays déjà pillé et lourdement endetté à cause de la guerre. Il aura fallu 125 ans à la Perle des Antilles pour rembourser 60% du montant. La somme restante a été annulée par la France.

Nice.

Je vous entends vous demander pourquoi les Haïtiens se sont abaissés à payer la somme après avoir si chèrement payé leur liberté. La réponse est simple : les autres pays esclavagistes se sont rangés derrière la France par peur de voir des soulèvements dans leurs propres colonies. Haïti, nation déjà dépourvue d’infrastructures, s’est retrouvée isolée, pillée, incapable d’exporter ses produits.

Du côté politique, c’était pas super jojo n’ont plus : les « mulâtres », plus éduqués et plus rattachés à la France, ont rapidement pris les rênes du pays, maintenant ainsi la population noire dans la pauvreté la plus totale.

S’enchaînent donc des décennies d’instabilité politique, des tensions avec le voisin dominicain (le pays est passé sous contrôle haïtien durant un temps lors de la révolution), des coups d’État où tout le monde veut sa part du gâteau, des catastrophes naturelles (le pays est situé en plein sur une grosse plaque tectonique), près de 20 ans d’occupation américaine durant lesquels l’économie haïtienne est en partie contrôlée par Washington, puis encore des années d’instabilité. On entre ensuite dans l’ère des dictatures et des gouvernements corrompus avec le règne des Duvaliers, il y a d’autres coups d’État, encore une intervention des États-Unis, des régimes fantoches, l’aide au développement chargée d’intérêts, des ouragans, un tremblement de terre majeur, le choléra amené par les Casques bleus des Nations unies, des scandales sexuels impliquant des ONG et des services de police étrangers (allô la GRC, la SQ et le SPVM)...ouf. Vous comprenez maintenant? Si vous étiez prisonnier d’un pays partagé entre l’ingérence étrangère et les régimes autoritaires, un pays qui n’a jamais eu la chance de souffler un peu et d’écrire sa propre histoire, vous auriez peut-être le goût vous aussi de descendre dans la rue et de tout crisser en feu.

Parmi les slogans qu’on entend dans les rues de Port-au-Prince, ces jours-ci, il y en a un qui résonne particulièrement : « Haïti aux Haïtiens ». La prochaine fois que vous tomberez sur des images de ce qui se passe en Haïti, mettez un peu vos réflexes de colon de côté. Non, c’est pas juste des Nègres qui se battent pour des bidons d’essence. C’est quelque chose comme un grand peuple qui essaie sauver la dignité qu’il lui reste et qui en a marre d’être exploité de part et d’autre par les grands de ce monde en échange de quelques miettes de marde.

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