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La mort du cinéma documentaire

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Illustration Christine Lemus

Jay du Temple visite les populations affectées par les ravages des compagnies minières canadiennes au Burkina Faso. Intéressant comme pitch pour un documentaire. Seriez-vous tenté de le regarder? Au moins la bande-annonce? Auriez-vous pensé à cette idée? Moi non plus. Par contre, il y a plus de chances que ce film existe avec Jay que sans lui.

Par contre après avoir jasé avec votre producteur, votre diffuseur, leurs avocats, des comités de financements, et bien il ne restera sans doute que Jay dans votre film, s’il finit par se matérialiser bien sûr.

C’est une introduction un peu mystérieuse j’en conviens, mais vous saisirez assez vite où ça s’en va.

En fait, je voulais vous parler de documentaire.

La 21e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal vient à peine de se terminer et je trouvais que c’était un bon moment pour réfléchir au présent et à l’avenir de cette branche du 7e art, qui a jadis fait la renommée du Québec.

Dans les dernières années, on a entendu le cri du cœur des artisans du documentaire , qui assistaient impuissants à l’agonie de leur métier.

Ce qui m’amène à la question suivante : comment se porte le documentaire québécois à l’aube de 2019?

« Très mal, c’est pire que jamais », tranche d’emblée le réalisateur de Survivre au progrès et de Les Dépossédés Mathieu Roy, qui place le documentaire québécois à l’article de la mort.

Même constat, mais un peu moins fataliste, pour Carmen Garcia, productrice dans une boîte montréalaise spécialisée en documentaire. « On nage en plein paradoxe. Actuellement, le documentaire est un milieu très effervescent, au niveau de la forme, du contenu, de la variété, on en parle plus que jamais, mais il est totalement sous-financé ».

Pour Georges Privet, critique cinématographique à la Première Chaîne, l’origine de cette crise du documentaire est plus profonde: « J’ai l’impression que nous sommes dans un système qui n’en veut plus du documentaire. C’est un genre de film qui amène à réfléchir, c’est comme si le pouvoir en place se disait, le moins possible s’il vous plaît ».

La diversion Netflix

Je sais ce que vous vous dites : mais est-ce que ça va si mal que ça? Pourtant, on en voit en masse du documentaire sur Netflix ou à la télévision.

Et c’est là que réside selon moi une grande partie du problème. Le documentaire est très peu présent en salle. Et s’il tient l’affiche plus d’une semaine, on peut parler de succès. Les autres canaux de diffusion sont les festivals, ici et à l’étranger, les plates-formes en ligne, comme Netflix, et la télévision.

Les institutions qui financent le documentaire favorisent souvent des projets qui arrivent à attirer l’intérêt d’un télédiffuseur. « À partir du moment où le petit écran devient le principal canal que doivent viser les producteurs et les cinéastes, on se retrouve avec un cinéma documentaire complètement à la merci des goûts des télédiffuseurs, donc formaté par eux », ajoute Privet.

Résultat: le vedettariat dicte donc beaucoup l’agenda du documentaire, où une personnalité connue est mise de l’avant. « C’est très triste. Nos meilleurs documentaristes doivent faire du documentaire avec Pénélope McQuade, pour faire vivre leur famille. Penses-tu qu’ils sont heureux de cela? », demande Mathieu Roy, sans attendre la réponse.

Pour mettre en contexte, Télé-Québec vient de diffuser le documentaire Troller les trolls qui met justement en vedette Pénélope McQuade. Son réalisateur, Hugo Latulippe, est lui-même très inquiet quant la survie du documentaire. « Ce sont les télévisions qui ont demandé à ce qu’on intègre des vedettes à nos films. Ils se disent que plus de gens regarderont nos films si des vedettes en font partie. Dès lors, je pense que, sauf exception, il faut arrêter de parler de cinéma documentaire dans ces cas-là. On parle plutôt de « reportage » ou de « grand reportage ». Il y a un glissement dans notre conception-même du documentaire. Un glissement vers le journalisme, l’effet, le vedettariat... qui nous éloigne du cinéma, de notre tradition documentaire, et de ce qui fait pour moi la puissance et la pertinence de cette forme d’art. »

La télévision se sert donc du fameux prétexte de la « madame de région doit comprendre» — qui a le dos très large — pour tout niveler vers le bas. Comme si le documentaire était un objet élitiste inaccessible pour le grand public.

Comme si le grand public ne pouvait s’intéresser à un sujet que s’il était vulgarisé par une vedette.

Cette façon de faire enrage aussi Dominique Parent, une documentariste qui a appris le métier dans le milieu effervescent qu’était l’Office national du film (ONF). « Pourquoi est-ce qu’il faudrait qu’on entende encore l’opinion de vedettes que l’on voit déjà partout. Pire, ça influence même les choix de réalisation, le choix des plans, le montage, pour aller chercher la reaction shot de la vedette qui a l’air si concernée. Ce qui est fou, c’est qu’à l’école de l’ONF, on apprenait à s’effacer, à laisser vivre le sujet devant la caméra ».

C’est vrai que si on analyse Troller les Trolls sous cet angle, sans tomber dans la critique cinématographique, on peut dire simplement qu’on nous tartine beaucoup de Pénélope McQuade; Pénélope qui réfléchit, Pénélope qui enquête, Pénélope qui regarde l’horizon, Pénélope sur son I-Pad.

Vous voyez le genre. Ceci dit, aujourd’hui ça tombe sur Pénélope mais j’aurais pu faire la même analyse avec Vincent Graton ou n’importe quelle autre personnalité qui « enquête » dans un documentaire.

D’ailleurs, les sorties récentes des documentaires mettant en vedette Marc Labrèche, Tanya Lapointe et le propriétaire du Beach Club ont pour effet de prouver mon point.

Mathieu Roy admet que cette situation pèse même sur l’état global du documentaire : « Ces reportages se retrouvent à piger dans les trop maigres enveloppes du documentaire. Il n’y a plus de place pour le documentaire d’art et d’essai, plus de place à l’expérimentation ».

Il évoque en passant une forme d’auto-censure des cinéastes pour « fitter dans une case » et me renvoie vers un texte d’un pionnier de la belle époque de l’équipe française de l’ONF. Dans Propos sur la scénarisation écrit en 1975, Gilles Groulx traite du contrôle de la pensée cinématographique par l’état canadien et trace un parallèle intéressant avec les cinéastes russes de l’ère soviétique. « À lire Vertov, on comprend que les mêmes exigences prévalaient en son temps pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui : ériger le conservatisme en tradition, contrôler le cinéma ».

«24 heures ou plus» de Gilles Groulx, source ONF

Ajoutons à cette conjoncture déjà fragile, la migration du public vers les plateformes en ligne comme Netflix. Carmen Garcia pense que le financement traditionnel n’y est pas adapté. « C’est là qu’on peut parler d’une crise du modèle d’affaire. Il y a une diffusion formidable rendue possible grâce à ces plateformes mais l’argent ne suit pas. Le Québec manque le bateau ».

Notons qu’il n’y pas que du négatif. Avec le matériel moins coûteux, plus léger, nous assistons aussi à une forme de démocratisation du média. Les jeunes cinéastes peuvent se permettre de faire leur film « sur le bras » et ça donne parfois des œuvres surprenantes d’une grande qualité. Malheureusement, c’est aussi ce qui nourrit le cercle vicieux et qui fait pression sur les documentaristes chevronnés. Les décideurs se demandent pourquoi donner 300 000$ pour faire tel documentaire, si de toute façon ils continueront à compter sur une offre aussi abondante et diversifiée qui coûte trois fois rien.

Hugo Latulippe renchérit : « On le sait. Il y a peu de vision à moyen et long terme dans nos institutions. On mise sur le sang neuf, sur une forme de cheap labor aussi il faut le dire, année après année. Sans se soucier du fait qu’en règle générale, les jeunes cinéastes abandonnent le métier après leurs premiers films. À mon avis, ce peu d’égard et ce peu de vision pour notre tradition artistique nationale tuera peu à peu notre filon précieux »

Illustration Christine Lemus

Il apparaît évident que sans un sérieux coup de barre, le documentaire deviendra un objet de curiosité, pratiqué uniquement par des passionnés qui le feront survivre en marge du système et en crevant de faim.

Sans s’en rendre compte, c’est une partie de notre culture et de notre histoire que l’on perd. J’ai peur que dans 30 ans, quand nos enfants chercheront à comprendre d’où ils viennent en regardant du documentaire, comme nous regardons aujourd’hui encore les films de Perrault, Groulx ou Brault, il ne leur restera plus que des Jay du Temple et des Pénélope.

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