La fascinante histoire derrière «Papa est devenu un lutin», un film québécois tellement mauvais qu’il est bon | Tabloïd
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La fascinante histoire derrière «Papa est devenu un lutin», un film québécois tellement mauvais qu’il est bon

Image principale de l'article Un film québécois tellement mauvais qu’il est bon
Source: PUR Communications, Montage: Maxime Bissonnette

Papa est devenu un lutin, à l’affiche dès le 30 novembre dans tous les Cinémas Guzzo et nulle part ailleurs, est sans doute l’un des pires films québécois de tous les temps. Jeu d’acteurs médiocre, répliques invraisemblables, effets spéciaux cheap, blagues douteuses, scénario sans inspiration, erreurs techniques. Tout est en place pour que ce long-métrage de Noël au budget de 30 000$ tourné en sept jours par une équipe de cégépiens engagés par un réalisateur amateur devienne culte. 

Bref, Papa est devenu un lutin est si mauvais qu’il devient presque bon pour toutes les mauvaises raisons. 

L’histoire de Papa est devenu un lutin se résume ainsi : une famille nucléaire québécoise va dans un chalet pour Noël et le père sans esprit des fêtes est tellement absorbé par sa job qu’il compte travailler sur son laptop pendant ses vacances. 

Coup de théâtre, il n’y a pas d’internet au chalet et le papa s’engueule avec sa fille quand elle le critique pour son workaholisme. La nuit venue, elle prie au Père Noël pour que son géniteur devienne un lutin, « parce que les lutins sont toujours heureux ». 

Le lendemain matin, le père se réveille en tant que Pedro le lutin et agit en lutin niaiseux. 

Ce film d’une heure et quart fera peut-être rire les enfants, comme j’ai pu d’ailleurs le constater lors de l’avant-première à laquelle j’ai eu le plaisir d’assister il y a quelques jours en trichant à un concours (j’ai supplié tous mes collègues de s’inscrire en bloc). 

Mais on ne peut toutefois pas ignorer le fait que ce film est juste mauvais dans presque tous ses aspects. Et le fait qu’il soit québécois et adressé aux enfants ne pardonne pas ses faiblesses. 

Un film sur le film 

Tout comme c’est le cas avec plusieurs mauvais films appréciés ironiquement (on pense à Troll 2 ou The Room), l’histoire des coulisses de Papa est devenu un lutin est presque plus fascinante que l’œuvre elle-même. « On pourrait quasiment faire un film sur la production du film », résume le scénariste, réalisateur, monteur et compositeur de la bande sonore de Papa est devenu un lutin, Dominique Adams. 

Dominique Adams

Source: Facebook Cinémas Guzzo

Dominique Adams

C’est que l’histoire de Papa est devenu un lutin est en quelque sorte l’histoire de Dominique Adams lui-même. L’histoire d’un cinéphile qui, dans la quarantaine, a voulu réaliser son rêve de voir son long-métrage au grand écran et qui a tout fait pour y arriver, même quand il était le seul à y croire. 

« Je suis passé proche de tout abandonner près de cinq mille fois. Un moment donné, toujours se faire claquer la porte au nez, c’est décourageant, confie-t-il. Il fallait juste que quelqu’un me donne une chance, et heureusement que M. Guzzo était là. » 

Un Elf québécois 

Après avoir terminé son premier long-métrage, le thriller érotique Twisted Seduction qui a depuis été visionné plus de 30 millions de fois sur YouTube, Dominique Adams a voulu créer un Elf québécois. 

Infographie: Maxime Bissonnette

« J’emmenais souvent la fille de mon ex au cinéma pour voir des films de princesses pis t’sais, oui, c’était correct, mais ç’aurait été le fun de voir un film où j’étais aussi diverti qu’elle. Un des films que l’on regardait souvent ensemble était Le lutin avec Will Ferrell, parce que mon dieu c’est drôle de voir un adulte faire des niaiseries. J’ai écrit une histoire originale avec le même principe : un lutin adulte qui fait des niaiseries », raconte-t-il. 

Dominique Adams a rédigé le scénario de Papa est devenu un lutin pendant son congé de paternité, après la naissance de son fils, Jack. 

Le cinéaste a alors décidé que son nouveau-né jouerait le bébé et que la fille de son ex, Anaïs Laforge, incarnerait Nadia, la fille du papa lutin. 

Tout ce qu’il lui manquait ensuite était deux acteurs principaux pour jouer le rôle des parents. 

Plonger dans le vide 

Connue entre autres pour sa participation à la téléréalité Loft Story ainsi que son rôle de juge à XOXO, l’actrice et artiste multidisciplinaire Elisabetta Fantone était déjà en contact avec Dominique Adams avant de se lancer dans la production de Papa est devenu un lutin. Le réalisateur lui avait écrit sur Facebook en 2014 pour un film qui n’a pas encore été tourné, et dont la bande-annonce met en scène Joey Scarpellino. 

« J’ai vu la photo d’Elisabetta dans un article et je me suis dit qu’elle avait l’air d’une movie star. Je me suis dit si elle pouvait être belle et acter, ce serait “wow”. Elle m’avait envoyé une vidéo d’audition pour mon autre projet Le superhéros québécois et j’ai tout de suite su que je voulais qu’elle joue la maman dans mes films », lance-t-il. 

Pour ce qui est du rôle du lutin, Dominique Adams cherchait quelqu’un qui serait en mesure de jouer de la comédie physique à la Jim Carrey. Son choix s’est rapidement arrêté sur l’humoriste et acteur Jean-Marie Corbeil (Juste Pour Rire, Le grand rire), « un cartoon humain », selon le réalisateur et scénariste autodidacte. 

De gauche à droite: Dominique Adams, Elisabetta Fantone, Anaïs Laforge, Jean-Marie Corbel et les producteurs Brandon Haber et Dominic Ewesnson.

Source: Facebook Cinémas Guzzo

De gauche à droite: Dominique Adams, Elisabetta Fantone, Anaïs Laforge, Jean-Marie Corbel et les producteurs Brandon Haber et Dominic Ewesnson.

« Il fallait que les acteurs soient prêts à travailler pour pas grand-chose et qu’ils soient disponibles la semaine de relâche, parce que c’était le seul moment où la jeune actrice n’avait pas d’école », explique Dominique Adams. 

La dernière étape était de trouver une équipe technique qui accepterait elle aussi de travailler à rabais. C’est finalement la défunte boîte de production Silver Marble Productions, composée majoritairement d’étudiants de cégep, qui a déniché le contrat. Ils ont d’ailleurs financé le film à hauteur de 15 000$, soit environ la moitié du budget total. 

« On faisait beaucoup de vidéos corpo et de clips, mais le film de Noël a vraiment été le premier et seul gros projet de cette boîte-là, explique le producteur du film Dominic Ewenson. Ç’a été un challenge, c’est sûr, mais on était chanceux. On avait une bonne gang et tout le monde est arrivé prêt à travailler fort. » 

Jean-Marie Corbeil, Anaïs Laforge et Dominique Adams sur le plateau.

Un tournage comme peu d’autres 

L’intégralité de Papa est devenu un lutin se passe dans un seul et même lieu: un chalet d’une valeur de quatre millions de dollars situé « au fin fond de Gatineau ». La somptueuse demeure que Dominique Adams a pu louer à un prix modique appartient d’ailleurs à l’un de ses fans. 

Dès le départ, les tuiles se sont abattues sur la production. 

Infographie: Maxime Bissonnette

« On avait une semaine pour tourner. Des gars du crew se sont perdus dans le bois, ils ont dû faire un feu pour survivre parce qu’ils se sont pognés dans la neige. L’auto de l’un d’eux a fait des tonneaux. C’était un peu la folie, là », se remémore Dominique Adams. 

Seules les scènes dans les salles de bain (oui, il y en a plusieurs) ont été tournées dans les deux premiers jours. Si la production maintenait ce rythme, le film n’aurait jamais pu être complété, vu les délais très serrés. 

Une des « scènes de toilette » du film.

Source: capture d’écran YouTube

Une des « scènes de toilette » du film.

Adams a donc dû aller « en mode trouduc » à la demande de l’équipe technique, dans l’espoir d’avoir un maximum d’images. Les journées de tournage s’étiraient souvent jusqu’à 15 heures. 

« Il fallait vraiment faire ça aveuglément, dans le sens que ça se tournait tellement vite qu’on tournait les scènes en rafale. Ç’a été difficile par moments », se remémore Jean-Marie Corbeil. 

Infographie: Maxime Bissonnette

« Les scènes, on n’a pas eu la chance de les faire plusieurs fois, mais je pense que c’était peut-être correct. Il y a peut-être des scènes supplémentaires qu’on aurait voulu tourner ou refaire, mais on n’a juste pas été assez gâtés au niveau du temps », ajoute Elisabetta Fantone. 

Selon le réalisateur, la moitié du scénario original n’a pas pu être tourné. Il a donc retravaillé son scénario à tous les soirs de manière à pouvoir monter un film complet. 

Le personnage de Jean-Marie Corbeil explique à sa fille que la vie n’est pas juste des histoires de princesses et de lutins.

Source: capture d’écran YouTube

Le personnage de Jean-Marie Corbeil explique à sa fille que la vie n’est pas juste des histoires de princesses et de lutins.

« Ç’a été une leçon pour tout le monde qu’un film ne devrait pas être fait en dix jours [NB. — Dominique Adams affirme que le tournage a duré sept jours]. Ça m’a vraiment aidé à comprendre ce que ça prenait pour faire des longs-métrages et depuis, j’ai pu aider d’autres réalisateurs à ne pas reproduire nos erreurs. Le film a été une leçon de vie pour moi et c’est cool de voir que ç’a quand même pu être distribué », confie le producteur Dominic Ewenson. 

On récolte ce que l’on sème 

Si vous croyiez que ces contraintes passent inaperçues dans le résultat final, détrompez-vous. 

Quelques scènes on dû être doublées par les acteurs en studio. Pensons notamment à la scène d’ouverture, la très longue scène d’ouverture, où un drone filme une voiture qui serpente sur une voie enneigée, pendant qu’on entend les parents se chicaner dans le char, sans jamais les voir. Le rendu est étrange, et, disons-le, un peu pauvre. 

Il y a sinon un recours abusif au fade to black entre les scènes, aux jump-cuts, aux effets spéciaux cheap et à l’accéléré. 

Le chalet où se déroule le film.

Source: capture d’écran YouTube

Le chalet où se déroule le film.

Plusieurs scènes, surtout celles où Jean-Marie Corbeil fait le pitre, s’étirent de longues minutes sur un fond musical qui semble avoir été pris d’une banque de sons. On pense entre autres au segment où Pedro le lutin cuisine une grande batch de desserts sucrés, pour ne nommer que cette perle. 

Pire, la caméra semble immobile durant ces séquences. C’est là qu’on réalise à la dure que le film a été tourné avec une seule caméra. On assiste donc à l’inévitable festival des répliques en gros plan sur le visage de l’acteur qui parle. 

Si au moins ces répliques étaient bien écrites, mais disons que c’est plus facile de croire au Père Noël qu’aux dialogues et relations des personnages. 

Et ce n’est même pas de la faute des acteurs, qui ont quand même un certain talent. C’est juste impossible de livrer une bonne performance avec de si mauvais textes et si peu de chances de se reprendre. 

Ceci est l’émotion d’Elisabetta Fantone 80% du temps qu’elle est à l’écran.

Source: capture d’écran YouTube

Ceci est l’émotion d’Elisabetta Fantone 80% du temps qu’elle est à l’écran.

Parlant de personnages, le personnage de la maman est assez ambigü. 

Elle passe son temps à péter des coches parce que son mari lutin fait des conneries de lutin. Revirement bizarre, elle affirme à deux reprises l’admirer en raison de tout ce qu’il fait pour les enfants, avant de redevenir fâchée noire. À un certain point, elle chasse même les enfants de la toilette pour qu’elle puisse avoir un moment intime avec son mari dans « son costume de lutin sexy ». Elle imputera même ses sautes d’humeur à ses hormones de femme enceinte. 

Outre ça, elle est juste là pour subir les méchancetés et les blagues sexistes du lutin, comme la fois où le il dit que « les mamans n’aiment pas le sucre parce que ça fait grossir leurs fesses ». Ils ont d’ailleurs trouvé la blague si drôle qu’ils ont dû la faire une seconde fois dans la deuxième moitié du film. 

Infographie: Maxime Bissonnette

Les seuls moments où l’on en apprend un peu son personnage sont lorsqu’elle se lance dans deux monologues fleuve. Le premier, sorti de nulle part, est le récit de sa malheureuse enfance sans parents lors de laquelle elle a enchaîné les familles d’accueil (elle n’y revient jamais). Le second porte sur sa rencontre avec son mari, qu’elle a embrassé après qu’il se soit « essayé plusieurs fois ». 

Nice

Et j’en passe. J’en passe beaucoup. 

La route vers le grand écran 

Une fois le tournage terminé, tout le monde est retourné vaquer à ses occupations habituelles, sans trop savoir ce qui se passerait avec le film. 

Dominique Adams à la première de son film.

Source: Facebook Cinémas Guzzo

Dominique Adams à la première de son film.

Après avoir monté Papa est devenu un lutin tout seul, Dominique Adams devait encore trouver un distributeur pour son projet. En tant qu’outsider dans un « milieu très connecté », le cinéaste ne cache pas que la tâche a été ardue. 

« J’ai frappé aux portes de tous les distributeurs possibles et imaginables. Ils m’ont tous refusé », raconte Dominique Adams. 

Infographie: Maxime Bissonnette

Il a ensuite demandé à Vincent Guzzo, grand patron des cinémas du même nom, s’il serait intéressé par Papa est devenu un lutin. Ce dernier a visionné le film avec ses enfants la veille de Noël en 2016, l’a aimé et était prêt à le diffuser, mais le deal n’a jamais abouti puisqu’il fallait impérativement que Dominique Adams ait un plan de marketing et un distributeur. 

Le film a été mis en ligne gratuitement, quelques médias ont même pondu des articles à son sujet et le tout est rapidement tombé aux oubliettes. 

Mais en début 2018, Vincent Guzzo a lancé Les Films Guzzo, une nouvelle branche de son entreprise consacrée à la distribution de films qui ne trouvent pas de distributeur au Québec. Dominique Adams l’a donc recontacté pour lui rappeler l’existence de Papa est devenu un lutin. 

Le reste appartient maintenant à l’Histoire. 

« À date, j’ai distribué trois films d’animation et collectivement j’ai fait un demi-million (de dollars) avec. Je me suis dit pourquoi pas donner une chance à un gars d’ici, un gars qui essaie », explique Vincent Guzzo, qui refuse de partager les détails de son entente avec Dominique Adams. 

C’est un dénouement totalement inattendu pour les artisans du film, qui croyaient que le projet était mort au feuilleton. 

« Jean-Marie m’a écrit sur Facebook pour me dire que Dominique Adams l’avait contacté pour lui dire qu’il allait y avoir une distribution dans tous les cinémas Guzzo, et encore là je pense qu’il n’y croyait pas. Il m’a dit : “est-ce que tu penses que c’est vrai? Est-ce que ça se peut que ça sorte?” », se remémore Elisabetta Fantone. 

N’empêche que ce résultat témoigne de la persévérance hors-pair de Dominique Adams qui, rappelons-le, n’a aucune formation professionnelle en cinéma et qui avait seulement produit un autre film auparavant. 

« Dominique, c’est un gars qui a toujours écrit des scénarios, qui a toujours rêvé de faire des films et qui fonce sans attendre après les gens. Je trouve ça fascinant et impressionnant. Il prend le téléphone, il fait des appels, il essaie tout pour que ça marche, et je suis contente de voir que le film sera maintenant distribué », résume Elisabetta Fantone. 

Quel héritage pour Papa est devenu un lutin? 

Qui sait comment le Québec se souviendra de ce film. 

Serai-je le seul à y vouer un culte dans les années à venir? Deviendra-t-il un classique du temps des fêtes? Propulsera-t-il Dominique Adams vers de plus grands projets financés par des investisseurs ou la SODEC? 

Difficile de le savoir pour l’instant, sinon peut-être en se fiant aux enfants qui ont vu le film en même temps que moi, qui n’avaient que des bons mots à la sortie de la première. 

La foule à l’avant-première de « Papa est devenu un lutin ».

Source: Facebook Cinémas Guzzo

La foule à l’avant-première de « Papa est devenu un lutin ».

Même chose pour Dominique Adams, Jean-Marie Corbeil et Elisabetta Fantone, tous satisfaits du rendu final étant donné les circonstances, mais surtout, des réactions des enfants dans la salle. « C’est ça qui compte », m’a glissé Jean-Marie Corbeil. 

Le fait que la plupart des gens présents étaient des connaissances du réalisateur y était peut-être pour quelque chose, mais bon, laissons-leur quand même le bénéfice du doute. 

Au moment d’envoyer ces lignes, Dominique Adams m’a écrit pour m’informer que quatre cinémas indépendants de Trois-Rivières et Chicoutimi allaient aussi présenter son film. 

Comme quoi la magie de Noël n’opère pas juste dans les films.

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