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Je suis une féministe qui se sent mal d’exploiter d’autres femmes

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Illustration : Christine Lemus

75 + 35 + 50 =160. 160 piasses. J’ai dépensé 160 piasses ces dernières semaines pour me « mettre belle ». Sauf que ce petit velours qui flatte mon ego pendant quelques jours se fait inévitablement au détriment d’autres femmes moins privilégiées que moi, des femmes qui font ce qu’elles peuvent pour échapper à la violence de leur quotidien. J’ai honte.

75$

Le montant de 75 dollars, c’est pour un paquet de cheveux. Je me suis fait poser des rallonges vraiment swell en prévision de ma fête et d’un événement mondain auquel je dois assister au cours de la semaine. C’est une petite gâterie que je m’offre une fois de temps en temps; je suis loin d’être une abonnée des salons de coiffure. Notez que 75 dollars pour avoir une crinière s’apparentant à celle des célébrités les plus en vue, ce n’est pas si cher payé.

Les femmes noires entretiennent un rapport complexe à leur chevelure : dans le genre love-hate relationship, on ne fait pas mieux. Pour la femme noire, la quête perpétuelle du cheveux lisse et chatoyant est un doux cadeau du colonialisme. C’est triste, mais quand je regarde mon reflet dans le miroir, quand je vois cette version de moi qui a succombé une fois de plus à la pression de correspondre aux canons de beauté européens, je me sens quand même bien. Je suis Rihanna, une Instababe, une playmate.

Pour avoir des cheveux qui semblent tout droit sortis d’Hollywood, il faut de la qualité et dans ce rayon, la qualité passe par une étiquette « 100% human hair ». Oui, « human hair » comme dans « cheveux morts » et comme dans « donneur anonyme ».

Je ne connais pas les noms des donneurs, mais des reportages d’ailleurs me permettent d’imaginer leurs visages. Il s’agit de femmes la plupart du temps, assez jeunes de surcroit. Elles viennent généralement de l’Inde, du Vietnam, du Brésil. Parfois même de l’Ukraine. Elles vivent dans des pays en proie à des vagues d’instabilité comme le Myanmar ou le Venezuela.

Ces femmes acceptent de passer sous le clipper en échange de quelques maigres dollars. Ça, c’est quand elles cèdent leurs mèches de leur plein gré. Parce qu’elles sont aussi parfois rasées de force par des membres de leur famille. Il leur arrive même d’être agressées en pleine rue par des inconnus qui revendent leurs boucles coupées à la hâte au plus offrant, généralement auprès d’acheteurs américains, britanniques ou chinois. Mais le plus offrant ici est synonyme de peanuts, surtout lorsqu’on sait que l’industrie du faux cheveu atteint une valeur de plus de cinq milliards de dollars aux États-Unis seulement, selon le magazine Forbes. Ce ne sont clairement pas les donneuses qui en bénéficient. Même dans le cas des cheveux dits « éthiques », comme ceux récupérés dans des temples hindous, il y a exploitation : les touffes sont récupérées et vendues par d’autres individus, sans que les femmes ne s’en doutent.

+35$

35 piasses, c’est le coût d’une manucure de type Shellac (avec couleur, s’il vous plaît) réalisée dans un petit salon où personne ne parle français... ni même anglais. Devant moi, une femme vietnamienne sans âge s’affaire à curer, limer et polir mes ongles. Après le vernis et la lampe UV, on finit habituellement avec une petite hydratation et un petit massage. La totale. La poussière d’ongles qui me chatouille les narines ne semble pas l’incommoder. Celle, plus chimique, des solvants et des vernis non plus. J’imagine qu’elle y est habituée. Après tout, je ne suis pas sa première cliente de la journée et elle n’a pas pris de pause entre moi et la madame qui était assise à ma place trente minutes plus tôt. J’essaie d’initier la conversation, mais je n’ai le droit qu’à quelques sourires gênés et des mimiques m’invitant à détendre ma main pour faciliter son travail.

L’inconnue travaille la tête penchée; sa minutie l’oblige à froncer le nez et à plisser des yeux pour ne négliger aucune cuticule. Elle est définitivement moins loquace que la manucuriste du mois dernier. J’avais alors eu affaire à une ado de 17 ans, qui m’a avoué candidement qu’elle travaillait au salon après l’école pour se faire de l’argent de poche et passer un peu de temps avec sa mère, une employée à temps plein des lieux. « Elle rentre tard, alors quand on travaille ensemble, on peut souper au food court et après mon père passe nous chercher et on rentre tous en famille », avait-elle précisé. Je n’ai jamais réussi à savoir combien elle était payée pour redonner un peu de vigueur et de brillance à mes ongles mâchouillés. En même temps, je n’ai pas vraiment insisté.

+50$

Pour 50 dollars plus taxes, j’ai pu rajouter deux chandails dont je n’ai pas vraiment besoin à ma garde-robe. C’est au Zara, temple de la guenille « cheapmaisbelle », que j’ai cédé aux sirènes du capitalisme. Oui, je suis sensible aux discours vantant l’importance d’acheter local. Oui, j’ai beau être sensible à la question environnementale et aux enjeux éthiques concernant l’industrie du vêtement. Mon amour des tendances finit toujours par l’emporter de sorte que je reste prisonnière de l’engrenage du fast-fashion. Des usines paquetées de monde ont beau s’effondrer au Bangladesh, il faut ABSOLUMENT au moins deux ou trois articles de la couleur Pantone de l’année. La petite dame analphabète qui a cousu mon chandail pourrait être la même qui a sacrifié ses cheveux pour me donner l’illusion que je joue dans les mêmes ligues que Beyoncé.

=

Le calcul de mes dépenses me fait sentir mal. Vous aurez compris que mon malaise n’est pas du tout lié à la gestion de mes finances personnelles. Je me suis attardée aux aspects les plus superficiels de ma vie de privilégiée. Reste que pour soutenir mon mode de vie nord-américain, il y a toujours quelqu’un qui souffre quelque part. Mon petit doigt me dit que ce « quelqu’un » est plus souvent une « quelqu’une ». C’est que mon petit doigt reste à l’affût des différents rapports concernant le travail des femmes dans le monde, formation en coopération internationale et badge scout de féminazie obligent.

Je sais ce que vous allez me dire. On vit dans une ère où on aime culpabiliser à outrance et c’est sûr que si je cherche le bobo, je vais le trouver. On peut-tu juste vivre sans avoir à s’excuser? Ben oui, pis je vous rassure, ce texte n’est pas la solution que j’ai trouvée pour expier mes péchés. C’est plutôt un constat de mes limites et de mes contradictions comme féministe déclarée. J’ai un vertige en pensant au vrai coût que cachent mes 160 balles jetées par la fenêtre.

À l’approche de la Journée internationale des droits des femmes, la réflexion se fait un tantinet plus pesante dans mon esprit. Je pourrais bien sûr changer mes habitudes, renoncer à tous ces flaflas qui nourrissent ma vanité, faire vœu de simplicité volontaire ou n’acheter que des trucs à base de karité faits certifiés équitables et provenant d’une coopérative n’employant que des femmes au Burkina Faso. Ça serait renoncer à mon confort et pour l’instant mon féminisme s’arrête là où mes repousses commencent. J’ai honte.

Questions? Commentaires? Aveux de culpabilité? Écrivez-moi : vanessa.destine@quebecormedia.com

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