J’ai vécu la dernière journée d’une librairie mythique de Montréal | Tabloïd
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J’ai vécu la dernière journée d’une librairie mythique de Montréal

Image principale de l'article La dernière journée d’une librairie mythique
Photo : Jules Falardeau
  1. Depuis le décès de Richard Gingras, il y a environ un an, à chaque fois que je passe devant sa librairie Le Chercheur de Trésors en plein cœur du quartier Centre-Sud à Montréal, j’ai une sorte de pincement au cœur. Une nostalgie digne d’un vieillard qui voit, impuissant, son quartier d’enfance s’évaporer. J’appréhendais ce moment où son fils Guillaume et sa veuve Hélène seraient obligés de renoncer à tenir le fort et liquideraient la librairie. Dans quelques années, sans doute, des hipsters viendront déguster un Mac n’ Cheese hors de prix ou un autre symbole de la gentrification au 1339 rue Ontario, sans se douter de toute la richesse qui s’y trouvait jadis. 

Photo: Jules Falardeau

Mon spleen s’est amplifié le 11 décembre 2018, date du 40e anniversaire d’ouverture de la librairie et tristement aussi celle de la vente de fermeture. Je m’y suis rendu, bien conscient que c’était pour la dernière fois. 

J’ai eu le privilège de connaître Richard. Un bonhomme dont le plus grand trésor était de ne pas avoir à courir après le temps. Il n’avait pas voiture, il marchait jusqu’à son commerce, le peu de truc qu’il achetait, il le faisait dans des petites boutiques comme la sienne, il n’est même jamais entré dans un centre d’achat de sa vie. Il lisait dans son jardin et chantait ses poètes favoris. 

Photo: Jules Falardeau

Entrer dans sa libraire, c’était entrer dans son univers. Un endroit qui n’avançait pas à la même vitesse que dans le monde extérieur. Une ambiance feutrée où l’odeur de tabac se mêlait à celle caractéristique du vieux papier, le tout sur un fond de musique sortant d’un vieux radio-cassette. Tu retrouvais Richard assis derrière son comptoir, sur sa vieille chaise, en réalité celle du poète Denis Vanier. « Vanier et Patrice Desbiens étaient toujours assis l’autre bord du comptoir. Une bonne journée, Vanier a brulé son nom dans le dossier pour être sûr que Desbiens arrêterait de lui prendre sa chaise » m’a raconté Guillaume, qui tiendra la place de son père pour cette dernière journée. 

Photo: Jules Falardeau

Si tu cherchais un livre, pas de vérification dans un système informatisé ou ni même besoin de se déplacer, Richard savait s’il l’avait ou pas. Tu pouvais jaser de l’année de parution, de la réédition, du contexte de parution, de la censure de l’église ou de pilonnage. Il savait tout. Une encyclopédie vivante de notre littérature. 

Une journée j’étais passé rapido pendant mon heure de dîner, je cherchais un livre (rare) sur les frères Dubois, la fameuse famille de bandits de Saint-Henri. Paf! Richard me le fait apparaître. « 25 piasses. Tel quel ». Tel quel, c’était son patois. Tu prends le livre dans l’état où il est. Et moi je repartais, satisfait, en lisant en marchant. 

En 2014, quand on a tourné le film Gaetan sur un tueur à gages du quartier Centre-Sud qui a appris à lire en prison et puis qui a étudié en littérature, ça me semblait un incontournable de tourner une scène au Chercheur. « Les gens lisent pas assez, sont trop pognés dans leur téléphone, ils oublient de se cultiver un peu » disait le personnage à la caméra. Richard était là, il jouait son propre rôle. Le libraire. Et il était parfait. Tel quel. 

Photo : Jules Falardeau

La vente de fermeture débutait à 10h, je me suis pointé un peu avant, histoire de prendre quelques clichés. Le cinéaste Samuel St-Pierre m’avait devancé. Il tournait une entrevue avec le fils de Richard pour un documentaire où il mettra en parallèle la mort d’un village en Abitibi avec la disparition de cette mythique librairie. 

On retrouve la même ambiance, la même odeur, le même fond de radio. Il manquait juste Richard. 

Photo: Jules Falardeau

9h50. Un premier client. Ça ne dérougira pas de toute la journée. « Les gens viennent pour la vente de 50% mais certains aussi pour profiter une dernière fois, pour se ramasser un morceau d’histoire d’une institution du quartier » me dit Guillaume entre deux clients. On n’aura plus vraiment le temps de s’entretenir. 

Photo: Jules Falardeau

10H20. Nous étions une trentaine dans la petite boutique, avec des va-et-vient continuels. Richard ne prenait ni Interac ni carte de crédit. Les clients se bousculaient et déposaient leurs livres à la caisse, précisant qu’on leur mette de côté jusqu’à leur retour du guichet, l’air inquiet qu’un autre prospecteur s’éclipse avec leurs découvertes. 

Photo: Jules Falardeau

À l’extérieur, j’ai rencontré Michelle, une dame âgée qui fréquentait la librairie à ses débuts, alors qu’elle était étudiante. « C’est bien qu’il y ait des jeunes. On sent le retour d’une affection pour l’imprimé » a-t-elle affirmé, avant d’ajouter qu’on trouve de moins de moins de boutique dans le genre, maudissant la gentrification du Centre-Sud. 

Photo: Jules Falardeau

Un autre Michel, celui-là vient de Terrebonne, ne connaissait absolument pas le Chercheur de Trésors. Il en a entendu parler à travers l’article du 24H. Il est venu voir s’il y a des livres dédicacés par sa grand-mère, l’auteure du Survenant, Germaine Guèvremont. « J’essaie de les rapatrier quand je peux. Là, j’ai trouvé un exemplaire de Marie-Didace » m’a-t-il répondu, le sourire aux lèvres. 

Photo: Jules Falardeau

On a aussi croisé l’historien Gilles Laporte. Lui, ce sont des documents « autographiés » par deux patriotes de 1837–38 qu’il venait d’acquérir. 

Photo: Jules Falardeau

En regardant cette foule bigarrée explorer les moindres étagères de la librairie, je me suis mis à penser à une phrase que Richard répétait souvent et qui venait d’un tatouage de Denis Vanier. « Discipline et anarchie, faut pas lâcher ». Chez les boutiquiers on sentait cette discipline, alors que certains essaient de négocier à la baisse, en plus du 50%. Les Gingras sont fermes mais humains, ils savent différencier un beau parleur qui veut sauver 150$ de plus sur un livre rare d’une âme sincère à qui il manque 2$. 

Je me dis que je devrais bouquiner au lieu de faire des photos. J’ai vu passer un jeune qui a mis la main sur un livre d’Erich Fromm, Espoir et révolution, un classique que je ne retrouve plus. Comme je n’égare jamais de livre, j’ai dû le prêter à quelqu’un qui ne me l’a jamais remis et qui ne l’a sans doute jamais lu. 

Je ne prête plus mes livres pour cette raison. 

Et j’annote directement dedans. Une pratique que le vieux libraire désapprouvait. « Si tu le fais, faut que ce soit à la mine et ben pâle ». Je comprenais son point. Mais quand je fouille dans la bibliothèque de mon père et que je dévore un livre qu’il avait lui-même annoté, à l’encre et foncé, ça me fait tellement plaisir. Je sais que Richard aurait compris mon point. 

Photo : Jules Falardeau

La prochaine fois que vous tomberez sur un vieux livre où que ce soit au Québec, portez une attention à la première page. Si vous remarquez un prix et une précision, écris à la mine, ben pâle, il y a de bonne chance que votre livre soit passé entre les mains du Chercheur de Trésors. 

Si jamais c’est écrit « tel quel », ça vaut de l’or. 

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