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Et si Oscar était aux deux?

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Crédit photo : AFP / Montage : Charles-André Leroux

Les Oscars pourraient bientôt opter pour la neutralité sexuelle dans les catégories de prix d’interprétation. Mais les femmes écoperont sûrement, elles qui ont encore souvent des rôles moins importants au grand écran.

Les amoureux du 7e art seront très probablement rivés devant leurs écrans dimanche, à l’occasion de la 91e cérémonie des Oscars. Généralement moins politisée que la soirée des Golden Globes, la grand-messe du cinéma américain sert quand même parfois de plateforme pour des prises de position politiques. Et à l’ère où les revendications identitaires s’imposent un peu partout, les artisans de l’industrie du cinéma sont eux-mêmes invités à se poser des questions sur leur milieu.

Parmi les questions qui se posent à chaque année après la soirée des Oscars, on retrouve celle concernant les catégories de prix d’interprétation. Les acteurs se disputent les grands honneurs dans la catégorie « lead » (les rôles principaux) et « supporting » (les rôles secondaires). On parle de deux catégories. Or, c’est quatre prix qui sont remis parce que depuis la première édition en 1929, l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences (AMPAS), qui chapeaute l’événement, récompense les hommes et les femmes dans des catégories distinctes.

Aux Olympiques, on peut avancer l’argument (parfois contesté) des différences biologiques pour séparer les hommes des femmes dans les épreuves. Mais lorsque la performance n’est pas physique, qu’elle est liée au jeu d’acteur, à la capacité de jouer des émotions humaines, d’incarner des personnages, de raconter un vécu ou une histoire, qu’est-ce qui justifie cette distinction genrée?

La question s’est déjà posée dans d’autres galas de grande envergure qui récompensent les performances artistiques. Par exemple, chez les critiques américains (Critic’s Choice Awards et Television Critics Association), on récompense les hommes et les femmes dans des catégories différentes sauf lorsqu’il est question des prix de type « jeune espoir » qui peuvent être octroyés à n’importe qui.

Aux Grammy Awards, on a officiellement opté pour la neutralité en 2011. La National Academy of Recording Arts and Sciences, responsable de cette cérémonie qui célèbre l’industrie de la musique, récompense un « artiste » ou une « performance vocale » plutôt qu’un « chanteur » ou une « chanteuse ». Ici, les seules distinctions concernent le genre musical.

Même chose du côté des MTV Movie & TV Awards, où les organisateurs ont choisi il y a deux ans de laisser tomber les catégories genrées pour les prix d’interprétation. Lors du premier gala suivant la refonte, trois femmes (Emma Watson, Taraji P. Henson, Hailee Steinfield) ont ainsi affronté trois hommes (Hugh Jackman, James McAvoy, Daniel Kaluuya) dans une catégorie toute simple : « Best actor in a movie ».

La lauréate de cette première édition, Emma Watson, avait salué le grand bond en avant instigué par les responsables de la cérémonie.

« La décision de MTV de créer un prix non genré [...] prend un sens différent pour chacun. Pour moi, cela signifie que jouer la comédie, c’est se glisser dans la peau d’un personnage. Et il n’y a pas besoin de le séparer en deux catégories. L’empathie et la faculté à utiliser son imagination ne devraient pas avoir de limites. »

Cette mini-révolution pourrait-elle gagner les Oscar dans les années à venir? Oui et plus rapidement que l’on croit, avance Odile Tremblay, chroniqueuse culturelle au Devoir.

« On est dans les derniers milles des catégories genrées à cause de l’air du temps », soutient-elle.

« Avec toutes les discussions sur le troisième genre notamment, c’est inévitable. Les jeunes donnent le ton [...] avant on était dans un monde très sexué, très genré, mais on évolue et d’ici deux-trois ans, il n’y aura plus de séparation entre les hommes et les femmes. »

L’argument du troisième genre a d’ailleurs récemment été évoqué dans une remise de prix américaine. L’actrice Asia Kate Dillon, vue dans la série Orange Is the New Black, se définit comme une personne non binaire. En 2017, elle a reçu une nomination aux Emmy Awards, qui récompense la crème de la crème du petit écran, dans la catégorie « meilleure actrice ». Mal à l’aise, Asia Kate Dillon a livré un plaidoyer à l’intention des artisans du milieu de la télévision afin de mettre fin à ce « système binaire qui condamne son identité à la marge. »

Asia Kate Dillon

Crédit : Showtime

Asia Kate Dillon

Odile Tremblay reconnaît l’importance des discussions entourant la neutralité dans les remises de prix. Elle émet toutefois un bémol.

« C’est un sujet qui est délicat. Objectivement parlant, le discours féministe qui milite pour l’abolition des catégories genrées a raison. Mais le sexisme est tellement profond [à Hollywood] que j’ai peur que le femmes perdent au change », indique-t-elle.

« Si on oppose les hommes aux femmes, j’ai peur que les prix aillent davantage aux hommes. À cause des biais, mais aussi parce qu’on est encore loin d’avoir des rôles féminins aussi forts que ceux des hommes et parce qu’à Hollywood, les hommes ont dix ans de plus [pour vieillir à l’écran] que les femmes n’ont pas. »

Un avis partagé par Martine Delvaux, écrivaine et professeur au Département de littérature de l’Université du Québec à Montréal.

« Oui, lorsqu’il est question de remises de prix, on est dans un sexisme qui n’a plus lieu d’être et qui devrait être interrogé », avance-t-elle en rappelant que les hommes sont toujours récompensés en dernier, « comme le clou de la soirée ».

« Mais ça reste un concours de popularité, l’organisation binaire du monde continue de dominer, les femmes restent des faire-valoir aux hommes qui ont des rôles plus intéressants et on confond déjà la “meilleure” avec la “plus belle’’. Les femmes auraient probablement moins de chances de l’emporter face aux hommes. »

Comme Odile Tremblay, Martine Delvaux évoque « toute une culture à changer ». « Mais on n’est pas prêts pour ça », précise l’écrivaine.

Les deux femmes s’accordent sur l’importance du travail de remise en question dans le milieu du cinéma et la « vitrine » qu’offre les Oscars en ce sens, mais leur opinion sur la solution à apporter diverge.

Pour Martine Delvaux, les enjeux de diversité et les revendications identitaires qui se font de plus en plus insistantes devront trouver écho auprès de l’AMPAS d’une façon ou d’une autre.

« Quand on pense aux populations marginalisées ou sous-représentées [...] il ne faut pas avoir peur d’essayer des affaires. Si on réduit le nombre de prix, on réduit le nombre de personnes récompensées. Il ne faut pas réduire la quantité, mais plutôt la démultiplier pour représenter davantage de personnes », affirme-t-elle.

L’idée de créer plus de prix aurait pu être une solution à une autre époque, mais elle n’est plus viable, avance pour sa part Odile Tremblay.

« Les galas comme les Oscars sont à la croisée des chemins. On en période de mutation : [il y a] la baisse des cotes d’écoute, les scandales sexuels qui nuisent à l’aura de prestige, la question du multiplateforme, le numérique [...] l’identification au cinéma n’est plus la même. Et si les gens se désintéressent du cinéma, ils se désintéressent aussi des galas », commence-t-elle.

« Les gens sont tannés. Il y a déjà trop de galas, il y a déjà trop de prix. C’est toujours les mêmes films qui sont récompensés, toujours les mêmes acteurs. Arrivés aux Oscars, qui représentent la dernière étape de la saison de remises de prix et qui sont en plus très longs, les gens sont tannés. »

Soit. Ce n’est pas demain la veille qu’on va trouver une solution au sexisme structurel qui perdure à Hollywood. On sait toutefois que des changements sont en cours à l’AMPAS, notamment pour diversifier le profil des membres votants.

En attendant, on profite de la vague initiée par des mouvements comme #askhermore. Ces derniers visent à réduire le fossé du sexisme ordinaire qui sépare habituellement ceux et celles qui ont l’honneur de fouler le tapis rouge du Dolby Theatre à Los Angeles. Baby steps gang, baby steps.

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