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Des douzaines d’hommes en colère

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Montage : Charles-André Leroux

Breivik, Rodgers, Roof, Mateen, Fields, Minassian, Pagourtzis, Bissonnette, Bowert, Tarrant. Des noms différents, des origines différentes, des parcours différents, mais un seul et même visage, celui de l’homme [blanc] en colère. Dix noms et pourtant on ne parle que d’un seul individu. Celui qui s’estime lésé par l’avancement des femmes et la reconnaissance des droits des minorités. Aveuglé par les idéaux propres à la masculinité toxique, il est persuadé que la réussite des autres entraînera forcément sa chute à lui. Sa colère serait donc légitime et indispensable pour revenir à cette époque où tout était great pour lui et ses semblables. C’est le juste retour de balancier. 

On n’a cessé d’expliquer de trouver des motivations derrière la tuerie de Christchurch. On évoque les coins sombres de l’internet, la radicalisation par les réseaux sociaux. La culture mémétique fait l’objet d’une couverture sans précédent. On essaie de comprendre le rôle du web dans toute cette tragédie...en oubliant que les canaux de communication, ne représentent qu’une partie de la réponse. 

Ce texte est la continuité de mon texte sur les « social justice warriors » . Il sert à montrer l’autre côté du spectre de la radicalisation, celle des « angry white males » (les hommes blancs pas contents), qui mènent la vie dure aux personnes marginalisées et aux militants dits de gauche sur internet. 

Mes sources me l’avaient répété à l’époque : tu ne peux pas parler de la culture de violence dans les safe spaces sans parler de la culture de violence dominante sur internet. Celle qui prend pour cible les femmes, mais aussi les personnes racisées et les minorités sexuelles. Celle qui, dans ses manifestations les plus extrêmes, nous a notamment donné les attaques d’Oslo, d’Isla Vista, de Charleston, d’Orlando, de Charlottesville, de Toronto, de Santa Fe, de Québec, de Pittsburgh et de Christchurch. 

Oué, oué, je suis bien au fait des facteurs atténuants qui sont habituellement soulevés pour éviter d’établir un lien clair et concret avec tous ces « actes isolés » perpétrés par des « loups solitaires ». 

Untel était victime d’intimidation à l’école, l’autre a grandi avec un père absent, bla, bla, bla. So what?, ai-je envie de vous répondre. C’est drôle, mais ces facteurs atténuants sont rarement soulevés lorsqu’il est question d’un monstre qui a crié « Allah akbar » avant de passer à l’acte. Il faut cesser d’excuser les hommes, surtout les hommes blancs, qui commettent l’indicible. 

L’auteur de la tuerie de Christchurch aurait été victime d’intimidation durant l’enfance.

Une publication tirée du Twitter de Daily Mail Australia

L’auteur de la tuerie de Christchurch aurait été victime d’intimidation durant l’enfance.

Les attaques comme celles de Christchurch repose sur une culture de violence bien spéciale. Loin d’être marginale, cette culture a pour principal moteur la colère des hommes . Pas tous les hommes! ÉVIDEMMENT. Sauf qu’il y a un nombre croissant d’hommes fâchés sur internet contre lequel les féministes, les antifas et les militants antiracistes vous mettent en garde depuis des années (ici , ici , ici , ici ). 

Ben oui. Loin d’être des actes isolés, les attaques perpétrées par ces messieurs pas contents et violents sont plutôt des manifestations d’une sous-culture alive and well sur les réseaux sociaux et sur les forums de discussion. 

L’Alt-right, c’est eux. Les Incels, c’est eux. Le revenge porn, c’est eux. Les fake news, c’est eux. L’innommable survient lorsqu’ils osent sortir de ce royaume appelé « manosphère » pour régler leurs comptes dans le réel. 

Quand les féministes ou les antiracistes dénoncent la violence des « angry [white] males » sur le web, la réponse ne se fait pas attendre : c’est de la misandrie, du reverse-racism ou du racisme anti-blanc. Toutes les excuses sont bonnes pour détourner une conversation qu’on ne veut pas vraiment avoir. 

La vérité fait trop mal à regarder en face : l’ennemi n’est pas celui que l’on croyait; la Meute parade gaiement dans la bergerie. 

... 

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la violence en ligne dirigée contre les femmes et les minorités était déjà bien présente avant l’avènement des réseaux sociaux. 

« Ce n’est pas Facebook qui a inventé le phénomène », explique Francis Dupuis-Déri, auteur et professeur à l’UQAM. Dans son ouvrage La Crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace, publié en automne dernier, M. Dupuis-Déri s’intéresse à la violence genrée en analysant le discours de ceux qu’il définit comme des « suprémacistes mâles ». 

Ces hommes ont en commun le mépris des femmes et des féministes ainsi que de toute minorité susceptible de bouleverser leur conception du monde, c’est-à-dire une société où les hommes sont au sommet de l’échelle sociale. 

Ces individus ont habituellement une vision très viriliste de leur propre identité, qu’ils considèrent comme étant menacée, et défendent des valeurs conservatrices (respect du modèle hétéronormatif, préservation de la culture, etc.) 

« On parle d’hommes empêtrés dans une logique de victimisation. Ils se sentent déposséder de leur rôle dans le foyer, dans la société, dans leur pays », précise Francis Dupuis-Déri. 

D’ailleurs en survolant rapidement quelques forums consacrés à l’idéologie de l’extrême droite, on recense beaucoup de memes (images satiriques) renvoyant aux Templiers et à l’époque des Croisades. Ce sont des images récurrentes servent notamment à justifier le mépris de l’islam, mais aussi la responsabilité et le devoir des hommes face à des « dérives identitaires ». 

Les Blancs seraient en minorité dans le reste du monde, sont en danger et doivent être sauvés.

Image tirée d’un forum d’extrême droite

Les Blancs seraient en minorité dans le reste du monde, sont en danger et doivent être sauvés.

 

Une autre image qui circule sur les forums d’extrême droite

Les suprémacistes mâles se font un devoir de prendre la parole pour dénoncer les « injustices » qui plombent l’émancipation des hommes. « À la vieille époque, ils écrivaient des lettres dans les médias traditionnels. Puis avec Internet, ils ont commencé à se manifester sur les pages web de groupes consacrés aux pères séparés ou divorcés et à infiltrer les listes de courriels d’envoi d’infolettres féministes », raconte Francis Dupuis-Déri. Des trolls avant l’heure. 

« Ils tiennent des propos extrêmement vulgaires et dégradants à l’endroit de ceux qui les dérangent et partagent ces idées dans des réseaux. Le web étant ce qu’il est, il y a un effet de caisse de résonance », ajoute-t-il. 

Aujourd’hui, il est admis que les memes représentent un de leurs canaux de communication de prédilection. 

Après avoir été confortés dans leurs idées ces hommes sont ensuite encouragés à « réaffirmer leur identité », d’où les attaques concertées contre les femmes et les minorités sur le web (réax petite échelle) ou dans la vraie vie (réax grande échelle). 

Le terrorisme d’extrême-droite, le terrorisme blanc, donnez-lui le label que vous voulez, mais nommez-le, parlez-en. Oui, c’est une idéologie qui est dure à cerner parce qu’il n’a pas de leader désigné et que la cause n’est jamais clairement nommée. Mais que vous le vouliez ou non, les acteurs de ce mouvement sont en guerre et le bilan de leurs victimes risque de s’alourdir.

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