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À qui appartiennent les « dreads »?

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Photo tirée du Facebook de Zach Poitras / Montage : Charles-André Leroux

2019 s’annonce éprouvante pour le Québécois moyen. À peine remis des sagas SLAV et Kanata, voilà qu’on lui met encore sous le nez la cr**** de question du privilège blanc. Snif. La plus récente controverse concerne un humoriste blanc, Zach Poitras, qui a été exclu d’un spectacle d’humour engagé parce qu’il porte des dreadlocks, cette coiffure faite de nœuds qu’on associe habituellement au mouvement rastafari en Jamaïque et à la « culture noire* ». 

*J’écris « culture noire », mais il faudrait lire « culture(s) noire(s) » parce que les Noirs sont souvent présentés comme un bloc monolithique (remarquez, c’est le cas pour beaucoup de groupes minoritaires). Mais malgré des références communes et une identité collective forgée par l’histoire avec un grand H, il y a plusieurs communautés noires. Par exemple, les « dreadlocks » n’ont pas la même signification pour un Jamaïcain ou un Haïtien ou un Burkinabé. Et non, tous les Noirs ne partagent pas toujours le même point de vue sur toutes les situations parce que notre compréhension des enjeux est façonnée par le milieu, la société, l’histoire et l’expérience... c’est la même chose que chez les Blancs. :)

Comme vous, j’ai vu passer la controverse. Comme vous, j’ai sourcillé. Sur sa page Facebook, la Coop Les Récoltes, établissement où avait lieu le spectacle d’humour, a commenté l’affaire en parlant « d’oppression passive et de racisme ordinaire » qui va au-delà de « l’intention personnelle ». 

On peut avoir beaucoup d’opinions sur les Blancs qui choisissent volontairement d’arborer une coiffure mal adaptée à leur type de cheveux (allô les tresses grichous réalisées su’l fly durant les vacances à Punta Cana), mais peut-on vraiment associer ce choix à une manœuvre d’oppression? 

À la lecture des explications de l’établissement, je me suis vraiment demandé si la décision d’exclure Zach Poitras avait été motivée par une requête formulée par un Noir ou un groupe de Noirs. Le jargon employé dans la publication avait des relents de croisade propres à ces guerriers de la justice sociale dont j’ai déjà parlé ici. 

J’ai donc téléphoné à la coopérative pour avoir plus de détails. J’ai parlé à deux personnes différentes, un gars et une fille, qui ont refusé de me donner leur nom. Ils n’ont pas voulu me confirmer si une personne noire avait exprimé des réserves quant au look de Zach Poitras. Ils n’ont pas non plus voulu me dire qui était responsable du booking de l’humoriste en premier lieu. Enfin, ils m’ont invitée à ne pas faire de « présomptions » sur ce qui s’était passé en rappelant que leur « politique d’inclusivité » — qui garantit un safe space à l’ensemble de leurs visiteurs — avait été élaborée avant la controverse actuelle et qu’elle avait été développée avec des « personnes issues de groupes marginalisés ». On a toutefois refusé de me dire combien de personnes marginalisées avaient été impliquées dans le processus. 

On se pose tous la question « à qui appartiennent les dreads? », mais dans les faits, la question qu’on devrait tous se poser est la suivante : « à qui appartient l’outrage? ». Je me doute que le personnel de la Coop part d’une bonne intention : celle de lutter contre les inégalités. Sur papier, c’est génial. Mais dans l’application, en adoptant une posture d’allié particulièrement intransigeant, est-ce que le personnel de la coopérative n’a pas plus nui à la cause qu’autre chose? 

Des limites aux porte-voix 

Pour m’aider dans ma réflexion, j’ai passé un coup de fil à Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal. Dans le cadre de ses travaux, il s’intéresse aux relations entre Autochtones et communautés noires. Il est aussi moitié burkinabé. Ça aide.  

Philippe Néméh-Nombré

Comprenez-moi bien, il ne faut pas nécessairement être racisé pour aborder les enjeux liés aux relations interculturelles, mais son bagage est quand même plus intéressant et plus pertinent que celui de mononc’ Réjean qui « angry react » plus vite que son ombre sur les réseaux sociaux. 

Philippe a observé la controverse prendre de l’ampleur au cours des derniers jours. Comme moi, il ne sait que faire de toute cette histoire. 

« Les intentions de la Coop sont louables, mais à première vue j’aurais eu tendance à favoriser une approche pédagogique et transformative plutôt qu’une approche misant sur l’exclusion », raconte-t-il. 

« L’exclusion peut être une option s’il n’y a rien d’autre pour mettre à l’aise la communauté noire, mais tout est toujours contextuel. Est-ce qu’on sait si quelqu’un de noir a réellement exprimé un malaise à propos de la coiffure de l’humoriste ? » 

Philippe ne remet pas en question le rôle des alliés dans la lutte contre les inégalités. Il croit que certains groupes occupent une place de choix dans la société et qu’ils disposent des tribunes et des ressources pour porter des discours autres que les leurs. 

« Parfois, prendre les coups pour éviter qu’une personne ou un groupe minorisé soit victime de sa prise de parole, ça peut donner un moment de répit à celles et ceux pour qui c’est plus risqué de se prononcer », avance-t-il. 

« Ça reste contextuel, par contre, et ça n’empêche pas les faux pas, ni le décalage entre l’intention et les effets : dans ce cas-ci, bien que l’intention est de soutenir la communauté noire, c’est quand même les Noirs qui sont en bonne partie sujets et objets du délire médiatique et du backlash.» 

Donc c’est correct d’épauler les personnes marginalisées en leur offrant un espace sécurisé, sauf que quand on parle à leur place, même si c’est fait avec les meilleures intentions du monde, on finit invariablement par étouffer leur voix et reproduire les dynamiques problématiques. 

Un vrai de vrai enjeu 

Le plus regrettable c’est que sur le fond, le débat sur les cheveux comme outil d’oppression passive reste intéressant, qu’il soit question des dreads de Zach Poitras ou des tresses de Kim Kardashian qui enflamment ponctuellement les internets. 

Le fait est qu’en 2019, les Noirs sont encore victimes de discrimination sur la base de leur apparence physique, particulièrement lorsqu’ils arborent des éléments qui font référence à la « culture noire ». Vous ne me croyez pas? 

En décembre 2018, aux États-Unis, un jeune athlète noir doit accepter de se faire couper les cheveux (coiffés en dreadlocks) en plein match de lutte pour satisfaire à une exigence qui a moins à voir avec le règlement sportif qu’avec le biais racial de l’arbitre. 

Trop éloigné comme exemple? 

Toujours en décembre 2018, une jeune noire montréalaise a reçu 14 500 $ de dédommagement de la Commission des droits de la personne du Québec pour des faits qui remontent à 2014. La jeune femme était alors serveuse et son employeur de l’époque l’avait forcée à retourner chez elle après qu’elle se soit présentée au travail avec les cheveux tressés. 

Trop isolé comme cas? 

Au quotidien, des dizaines de jeunes noirs (et de moins jeunes) se font interpeller dans les quartiers défavorisés de Montréal (pensez à l’est de la ville) sur la base de leur habillement « gangsta ». Je n’ai rien à vous apprendre sur le profilage racial. Les témoignages sont déjà là, les statistiques devraient bientôt suivre. 

En résumé, le fait que la controverse actuelle nous semble quelque peu tirée par les cheveux ne devrait pas servir de prétexte pour invalider les discussions sur le concept d’appropriation culturelle et ce que l’on appelle le « privilège blanc ». Ces discussions sont importantes pour le vivre-ensemble, elles reflètent la complexité de notre belle province métissée. Et elles seront de plus en plus nombreuses, tout simplement parce qu’elles traduisent les inégalités qui subsistent dans la société.

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