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Un marathon sombre et lugubre

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Photo Jules Falardeau

On fait tous des choses en sachant pertinemment qu’elles nous feront souffrir. Certains font du crossfit, d’autres attendent la date limite pour faire poser leurs pneus d’hiver. Personnellement, j’essaie de regarder une émission complète du Club des Ex à RDI. Dans cet ordre d’idée, je suis allé récemment à la rencontre de gens qui participent à un marathon de plus de 26 heures de films d’épouvantes inspirés de l’oeuvre de l’auteur de science-fiction H.P. Lovecraft. But ultime de l’expérience: rester éveillé.

L’événement se déroule dans ce qu’on appelle le Musée de l’absurde, quartier général de Douteux.org, une ONG complètement dédiée à la « culture douteuse ».

Mettre les pieds au musée, situé au centre-ville de Montréal, est déjà une expérience en soi.

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Les murs sont tapissés de collages de revues à potin et de journaux de faits divers. Mario Dumont côtoie Martin Deschamps, des lutteurs obscurs, Britney Spears, des œuvres d’art à la gloire des ninjas, des posters de Loft Story, des cartes sportives de joueurs de baseball oubliés, le DVD de tournée de Jonas suspendu au plafond tel un talisman et le fameux Baconistan, un temple à la gloire de tout ce qui peut contenir une trace de la précieuse charcuterie.

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Surtout, il y a des écrans dans chaque pièce, pour un total de dix-huit, même dans les toilettes et sur le balcon.

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Pendant la projection du premier film, The Haunted Palace de 1963, nous nous entretenons avec Tommy Gaudet, fondateur de l’organisation (douteulogue en chef comme on dit) et l’instigateur de ce type de marathon. « Il y a quelques années, on faisait déjà des marathons où on enlignait les sept films de Police Académie. Cette année on a commencé à élever le niveau de difficulté, on s’est tapé les quatorze films de Petit pied le dinosaure et les vingt long-métrages de Pokémon ».

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Mais pourquoi?

« Je ne sais pas » répond le principal intéressé. « C’est de l’auto-masochisme sans doute. Peut-être aussi juste pour se dire qu’on l’a fait. C’est une question de dépassement de soi. On pourrait ne pas le faire, comme un gars qui court un vrai marathon pourrait très bien ne pas s’épuiser à courir pendant 42 kilomètres ».

Les règles d’une telle compétition sont un peu floues. On peut se permettre de s’endormir sur un film ou deux mais si on se réveille et que l’on continue avec les autres, on sera reconnu par ses pairs. C’est plus dur qu’on pense, certains abandonnent tout simplement, écoeurés. « Il faut être mentalement préparé. Je t’avoue que je suis maintenant quelqu’un de plus patient » affirme Tommy.

Est-ce qu’il y a des techniques pour rester éveillé?

« Moi, je bois du café et généralement je prends un wake-up vers 5 heures du matin. Chacun a ses méthodes, certains arrivent à tenir avec du cannabis (c’est légal) ou de l’alcool, d’autres c’est les friandises. Dans les derniers miles, on s’accroche à ce qu’on peut, dans celui-ci on fera certainement un décompte des foules en colère ou de mots spécifiques comme sombre, lugubre ou inquiétant, quitte à en faire un drinking game » nous explique notre douteulogue.

Alors que le second film débute, The Dunwich Horror de 1970, et que le moustachu à l’air louche ne laisse planer aucune ambiguïté sur le fait qu’il est le méchant, on compte sur place environ une vingtaine de participants ( il y aura eu une soixantaine au cour du marathon). Évidemment on est au cœur d’une culture geek mêlant jeux vidéo, jeux de rôle et certains types de cinéma.

À l’oeil, je dirais que le groupe est composé à 90% d’hommes, fin trentaine début quarantaine. Certains ont des profils aux antipodes, la liste des films a été élaborée conjointement par un critique de cinéma et par un scientifique qui travaille pour le gouvernement fédéral venu oser le marathon avec son fils de 14 ans. On y croise même la « grande prêtresse de Chtulu » qui affirme être là incognito. Elle est derrière la page Facebook de 300 000 abonnés qui rend hommage à la mythique créature popularisée par Lovecraft.

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Jean Sébastien, lui, est curateur du Musée de l’absurde. Il y habite presque. Probablement le plus érudit sur la culture de Lovecraft, il va tenter le marathon. Son troisième. « J’ai réussi celui sur Bud Spencer mais les trucs enfantins comme Pokémon, je ne les essaie même plus. C’est ma limite. J’avais tenté celui de Petit pied le dinosaure. J’étais en train de virer de fou, je me promenais dans le musée en criant Fuck off, fuck off, je vais le faire. Je suis tombé au combat au 12e film. Ça m’a fait pensé aux tortures à Guantanamo, quand ils utilisaient la musique de Barney and Friends ou Skinny Puppy pour ramollir les prisonniers ».

Je ne croyais pas qu’un marathon de films d’horreur me mènerait jusqu’aux tortures psychologiques et à Guantanamo mais l’analogie est intéressante. J’étais au courant de plusieurs type de sévices impliquant de la musique mais je ne connaissais pas la torture de Barney. Pourtant, ça me semble logique, imaginez 24 heures de « I love you, you love me, we’re a happy family ».

Moi je craque au bout de quinze minutes. Je dénonce tout le monde.

N’ayant pas cette « dureté du mental », je quitte pendant la quatrième heure de cette course contre la montre, déterminé à revenir le lendemain pour mesurer l’état des forces. Me revoici donc treize long-métrages plus tard. Le champ de bataille est désert, plus de trace du scientifique de Gatineau, ni de la prêtresse de Chtulu. Je retrouve Jean Sébastien qui m’a l’air en pleine forme et pour cause, il a préféré abandonner et aller dormir.

Après 25 heures de cinéma, le seul participant qui tient encore bon c’est Tommy que je retrouve dans un état végétatif avancé.

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- « Comment tu te sens? »

- « Je me sens inquiété. Je commence à trouver ça sombre et lugubre »

Il lui reste près d’une heure trente avant de réussir et il commence à retrouver ses sens au fur et à mesure que je le questionne, comme une sorte de second souffle. Il tient le coup en maintenant le compte de mots « lugubres » et en rédigeant ses critiques avec un système de notation bien à lui qui peut aussi aller dans le négatif, le 0 étant le plus bas degré de divertissement possible, comme fixer un mur blanc. Certains films s’en approchent parfois.

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Il s’allonge un instant mais se ressaisit, c’est une très mauvaise idée si près du but. Il se lève et va marcher dans les autres pièces pour s’aérer un peu l’esprit. Pour le dernier droit, il se permet une bière, celle de la victoire, avec un ninja dessiné sur l’étiquette. « Jamais un ninja ne pourrait me faire du mal » dit-il avec l’entrain d’un guichetier de la STM.

En regardant Tommy déambuler dans le musée, les yeux vides, l’élocution ralentie, je me remets à penser à Guantanamo, aux tortures psychologiques et aux expériences scientifiques de contrôle de la pensée de style MK Ultra. J’ai l’impression qu’une douzaine d’heures de plus et notre patient serait mûr pour un interrogatoire couronné de succès.

Au pire, on l’achèverait avec un demi-marathon du Club des Ex. Sadique.

En attendant, il a tenu le coup.

À la recherche constante de dépassement, serait-il prêt à tenter quelque chose de plus audacieux, comme un marathon James Bond, qui représenterait plus de cinquante heures de visionnement?

« Aouch » répète-t-il plusieurs fois avant d’ajouter « si quelqu’un voulait embarquer avec moi, je serais game ».

Comme on dit par ici : seul un ninja peut détruire un autre ninja.

Photo Jules Falardeau

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