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Mourir pour la cause

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Illustration Christine Lemus

Les films d’horreur ont longtemps été rejetés par la critique qui les jugeait dépourvus de toute valeur cinématographique. Sous l’hémoglobine de synthèse se cachent pourtant de grands sujets de société.

Grosso modo, l’horreur est woke.

Je me suis entretenue sur le sujet avec Patrick Senécal, scénariste et auteur d’Aliss et de 5150, rue des Ormes, ainsi qu’avec Anouk Whissell et Yoann-Karl Whissell, réalisateurs du collectif Roadkill Superstar à l’origine de Turbo Kid et de Summer of ’84.

« Ces films sont souvent plus intelligents qu’on ne le pense, m’explique Senécal. Or, l’horreur a souvent mauvaise presse puisqu’on n’en retient que le premier degré, que le côté sanglant», ajoute-t-il.

« Le genre reçoit enfin ses lettres de noblesse! » renchérissent de leur côté Anouk et Yoann-Karl Whissell.

Ce dont s’enthousiasment mes interlocuteurs, c’est le concept d’elevated horror.

Selon Senécal, il s’agit d’œuvres qui sont souvent plus lentes, moins sanglantes et qui font davantage confiance aux cinéphiles. Pour les Whissell, présidents d’honneur de la 20e édition du festival Fantasia, elles intéressent un public plus jeune.

L’elevated horror se déconstruit de la sorte :

D’emblée, le film d’épouvante profite de l’empathie naturelle du spectateur pour l’obliger à considérer le récit depuis le point de vue du protagoniste.

Puis, usant une succession cohérente de tropes, il matérialise certaines peurs contemporaines.

La preuve en 5 temps.

It Follows (2014)

Contrairement à beaucoup de ses prédécesseurs, qui considèrent l’acte sexuel comme une transgression, It Follows ne cherche pas à punir la jeune femme. Il critique plutôt la façon dont les victimes sont perçues par la société et traitées par leurs proches, un peu comme le fait le plus récent Halloween.

Aussi, les nombreux travellings et l’absence de repères spatio-temporels renforcent l’idée que le danger est omniprésent et quotidien pour les femmes. Le visionnement du film est anxiogène tant il est familier.

Illustration Christine Lemus

The Witch (2015)

The Witch a ému la critique avec son propos féministe. S’il mène de front une charge contre la persécution religieuse, The Witch évoque l’éveil sexuel de la femme. Surtout, toute l’ardeur qui est déployée pour la refouler, l’étouffer.

Selon Senécal, la scène où l’adolescente flotte dans les airs évoque son épanouissement charnel et sa libération du carcan social qui l’asservissait.

La forêt hantée se voit personnifiée. Elle devient presque l’alliée de Thomassin. Si bien que le spectateur ne sait plus qui est réellement l’antagoniste du récit, de qui il doit avoir peur.

« Ce qui fait peur est complexe, tempèrent Anouk et Yoann-Karl Whissell. Le spectre est très large et subjectif. »

Get Out (2017)

Get Out a valu à Jordan Peele l’Oscar du meilleur scénario original, en plus de fracasser des records au box-office. Nous sommes loin de la série B du septième art.

Peele y condamne les rôles sociétaux et fictionnels prédéfinis par la couleur de la peau et par le genre.

En effet, les antagonistes choisissent leurs victimes en se basant sur leurs avantages physiques et leurs aptitudes sexuelles, réduisant toute une communauté à de vulgaires préjugés. L’intrigue finit par libérer le personnage principal du prisme stéréotypé de l’homme noir.

Malgré qu’il emprunte une trame narrative classique, s’inspirant de Rosemary’s Baby et de The Stepford Wives, Get Out demeure un ovni quant au thème qu’il explore.

Illustration Christine Lemus

Il demeure malheureusement bien seul dans le répertoire des films d’horreur dénonçant le racisme (mention spéciale aux sous-estimés The People Under The Stairs et à Tales From The Hood.)

Si Night of the Living Dead met en vedette un acteur afro-américain, le long-métrage zombiesque sert plutôt d’allégorie à la lutte des classes. Le réalisateur George A. Romero a d’ailleurs admis n’avoir jamais eu l’intention de dépeindre les inégalités raciales dans son œuvre.

Hereditary (2018)

L’œuvre, qui a ravi la critique à Sundance, met en relief les constructions sociales de la sphère familiale.

Son antagoniste symbolise le patriarcat. Le commentaire phallocentrique se manifeste même dans la manière dont les corps féminins sont mis à mort, laissés pour compte, décapités.

Paimon ne saurait tolérer une enveloppe corporelle féminine. Il ne peut toutefois subsister sans Annie, le personnage principal incarnant les postulats d’une Amérique puritaine où le rôle des femmes se limite à avoir des enfants afin de préserver la lignée des hommes.

Halloween (2018)

La plus récente version d’Halloween renverse allègrement les codes propres aux slashers, sans toutefois les balayer. Cela est visible avec le générique, qui est inversé, et le choix de déguisements des jeunes personnages — la jeune femme s’habille en Clyde alors que son ami revêt les traits de Bonnie.

Le film, à la tête du box-office mondial depuis sa sortie, offre un propos plus soutenu qu’on ne le pense.

Au lieu de victimiser la femme, il l’outille. Au lieu d’ignorer l’abus dont elle a souffert, il en peint les répercussions.

C’est ainsi que Laurie Strode, campée par Jamie Lee Curtis, échappe au script de la final girl. Elle défie son tortionnaire, tout en bouleversant les stéréotypes de notre schéma sociétal : elle n’est pas vierge ni sobre — et encore moins en détresse.

On la blâme d’avoir vécu un traumatisme aux répercussions encore bien tangibles. Les squelettes dans son placard sont présentés sous la forme de mannequins en plastique envahissant sa maison et son terrain. Un des rares cris poussés par une femme survient lorsqu’elle se voit entourée par ces figures. La scream queen semble réagir par compassion au bagage émotionnel de Laurie Strode.

C’est ainsi que le long-métrage dénonce (sans pourtant aller jusqu’à condamner) la culture du viol et son victim shaming.

« Le problème, dit Senécal, c’est que les productions commerciales comme Halloween font de l’ombre aux réalisations indépendantes, plus subversives. »

« Je ne suis pas intéressé par Halloween. En tant que scénariste, je me demande quel est l’intérêt de continuer à exploiter cette franchise. Pourquoi ne pas créer quelque chose d’entièrement nouveau ? »

Opportunisme ?

Oui et non.

« Il s’agit d’abord et avant tout d’une stratégie marketing faisant en sorte que le film est acceptable pour un plus grand public et profite au genre, soutiennent les réalisateurs de Roadkill Superstar. Ce genre d’opportunisme reste légitime, puisque l’horreur — la bonne horreur — a toujours exploré les bobos de la société, les choses dont on ne souhaite pas parler. »

« L’horreur peut servir d’allégorie, mais cela sert parfois de prétexte pour montrer du sang et de la violence. Les films d’épouvante ne sont pas toujours aussi intelligents et avant-gardistes qu’ils le prétendent. », nuance Senécal.

***

L’horreur plonge le spectateur dans un monde paradoxal. Un monde où le privilège ne saurait être salvateur. Serait-ce enfin un monde égalitaire ?

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