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Mourir en chantant

Image principale de l'article Mourir en chantant
Photo: Jules Falardeau

Après la beauté du quartier français de la Nouvelle-Orléans avec ses touristes qui déambulent en état d’ébriété sur un fond de dixieland et les autoroutes suspendues qui traversent des kilomètres de bayous, la ville de Lafayette n’a pas le même effet enchanteur au premier abord. Non, le charme de cette ville au cœur du pays cadien (ou cajun) se situe ailleurs. 

Considérée comme la Mecque de la musique cajun, c’est justement lors d’un concert que je découvre le genre d’histoire qui fait la vraie richesse de cette ville. John Williams (eh oui comme le compositeur de musique des films Star Wars, E.T. et Jurassic Park) est le fondateur d’un organisme caritatif qui s’occupe de musiciens retraités. 

Je suis allé à sa rencontre quelques jours plus tard dans un pub désert du centre-ville de Lafayette qui lui sert parfois de bureau d’emprunt. 

Photo: Jules Falardeau

« Il y a deux ans, j’ai découvert que les musiciens âgés, retraités, des grands de la musique d’ici, qui ne peuvent plus jouer pour des raisons de santé, vivaient dans des conditions économiques vraiment précaires, un peu oubliés de tous», raconte d’entrée de jeu l’homme d’affaires de 36 ans à la carrure de joueur de football. 

Avec un associé, il met alors sur pied le Blue Monday Mission, dans l’espoir d’améliorer la qualité de vie de ces musiciens de l’Acadiane (région de la Louisiane, pays cajun). Parallèlement, Williams, qui a été infirmier pendant 9 ans, dirige aussi une compagnie de services de soins à domicile, destinée à une clientèle assez nantie. Il est bien conscient que les vieux musiciens qui vivent pauvrement ne pourraient pas bénéficier de ses services. 

Photo: Jules Falardeau

-« Je ne peux pas m’occuper uniquement des 20 plus riches personnes âgées de la région. La Mission était donc une façon de redonner à la communauté », ajoute-il. 

- « C’est donc comme une sorte de Robin des Bois? » 

- « It’s more like robbin’ me », répond John en rigolant, me signifiant qu’il met encore beaucoup d’argent de sa poche pour faire vivre la mission. 

En gros, Blue Monday Mission s’occupe de fournir des services de premières nécessités; aider le bénéficiaire à payer ses factures, faire livrer son épicerie, lui faire prendre un bain, nettoyer sa maison, etc. « D’abord, on identifie les musiciens puis leurs besoins quotidiens. Même au niveau médical, disons qu’on facilite et qu’on coordonne. Dis-toi que certains musiciens ne sont même pas capable de faire eux-mêmes une chose simple comme ouvrir un tube de pâte à dent, à cause de l’arthrite » me dit-il en pointant un gros sac de médicament destiné à Carol Fran, une chanteuse soul de 85 ans. 

Photo: Jules Falardeau

Il me propose de poursuivre l’entrevue dans son camion et de me montrer concrètement à quoi peut ressembler son quotidien. « Tu sais, quand j’ai rencontré Carol Fran il y a deux ans, la première chose qu’elle m’a dite c’est : Je voudrais mourir en chantant. Donc en plus de l’aider avec ses médicaments, des visites à domicile d’une infirmière, on s’est organisé avec le propriétaire d’un bar pour qu’elle y chante une fois par mois». 

Photo: Jules Falardeau

Carol Fran, qu’on appelle aussi « La Légende » ici, a commencé sa carrière en 1950 à l’âge de 17 ans et a enregistré son premier single en 1957. 

Elle a chanté avec plusieurs des plus grands musiciens louisianais et a voyagé un peu partout avec sa musique. En 1964 elle sort sa version de Crying in the chapel promise à un bel avenir mais se fait voler la vedette par un certain Elvis Presley, qui sort presque au même moment sa propre version de la même chanson. 

À quelques minutes du centre-ville, dans un quartier résidentiel ordinaire jalonné de maisons tout aussi ordinaires, nous arrivons chez Carol Fran. C’est un ami à elle qui nous accueille. Carol est assise dans une chaise berçante devant la télévision, une couverture la recouvre, de grands machins bleus autour des jambes pour aider sa circulation sanguine. « Je suis une très vieille madame » me dit-elle à la blague dans un magnifique français cajun. Dans la cuisine, l’infirmière du Blue Monday lui prépare des repas et fait la vaisselle. Carol s’empresse d’enfiler une perruque : « Je ne peux pas apparaître comme ça sur des photos ». Elle a fait deux accidents vasculaires cérébraux et une crise cardiaque dans les dernières années. Elle n’a plus de cheveux mais sa fierté est intacte. 

Carol me parle de ses exploits passés, de ses jeunes années, des concerts qu’elle a donnés, et à chaque fois elle demande à son ami de fouiller dans ses archives pour retrouver l’article en question. Elle me raconte ses dernières sessions d’enregistrement en studio, ses derniers spectacles, la fois où elle a été reçue au Congrès pour recevoir le prix National Fellowship Heritage, le plus prestigieux des prix pour la culture folk. 

Photo: Jules Falardeau

On regarde aussi de ses vieilles performances sur le téléphone de John Williams. Elle me raconte même l’un de ses concerts à Montréal en plein hiver. Elle se souvient des bancs de neige et d’un gros lapin blanc qui s’y cachait (dans les années 60 Montréal était une terre sauvage). Elle ne l’oubliera jamais. Au moment de quitter, Carol me dit de lui téléphoner quand je passe dans le coin, on ira prendre un verre ou chanter un duo qui sait. 

Photo: Jules Falardeau

Sur le chemin du retour, John m’explique que la Mission n’aide pas que les musiciens en fin de vie. « Les jeunes musiciens ont aussi leur part de problème. C’est un métier instable. Durant la basse saison, ils ont moins de concerts, plus de temps pour déprimer, certains tombent dans la drogue. 

À la Mission, on leur donne un coup de main pour se remettre sur pied, on paye leur loyer et leur épicerie pendant six mois et on les encadre. Une fois qu’ils sortent la tête de l’eau, je leur dis qu’ils sont maintenant redevables à la communauté ». C’est donc par leur art, en participant aux spectacles bénéfices que Blue Monday organise mensuellement, que la relève musicale de Lafayette peut s’impliquer et ainsi permettre à la Mission d’offrir le genre d’aide qu’ils ont eux-mêmes reçue. 

L’avenir s’annonce bien pour la Mission. Dans les derniers mois, Williams a réussi à convaincre d’autres entrepreneurs locaux de s’impliquer, au niveau monétaire ou logistique. La Mission compte même un dentiste qui soigne gratuitement les vieux musiciens et un homme à tout faire pour réparer des bris dans leur maison. « Lâche pas » comme disent les cajuns. 

Et si jamais vous passez en Louisiane et que vous en avez marre des circuits touristiques et des beuveries de Bourbon Street, allez prendre un café avec un musicien à la retraite. En fait, pas besoin que ce soit en Louisiane, ni même que ce soit un musicien. Le monde ne s’en portera que mieux. Quant à moi, je vais pratiquer ma propre version de Crying in chapel, pour un karaoké ou un duo, sait-on jamais.

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