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Les migrants des bonbons

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Une clôture ornée d’arbustes qui s’étend sur près de deux kilomètres sépare depuis 1960 Parc-Extension et la Ville de Mont-Royal (VMR). Du côté est se trouve le quartier le plus multi-ethnique de Montréal, qui accueille plus de 40 000 nouveaux arrivants par année. À l’ouest, une ville vieille d’à peine cent ans, conçue à la base comme «cité modèle», caractérisée depuis toujours par son architecture soignée et sa richesse.

Et à chaque 31 octobre, les jeunes costumés de Parc-Ex franchissent ce Mur de Berlin montréalais, en quête de délicieuses friandises distribuées par les occupants de cottages et de bungalows de VMR. C’est connu, les quartiers riches sont les meilleurs spots pour passer l’Halloween.

Cette tradition annuelle n’a pas toujours fait l’affaire des résidents de VMR. Autrefois, la municipalité fermait pour l’occasion trois des cinq portes de la barrière qui l’isole de Montréal.

Photo: Capture d’écran, TVA Nouvelles, 2001

Bien que VMR disait prendre ces mesures pour prévenir le vandalisme, bien des résidents de l’autre côté du Boulevard de l’Acadie n’ont jamais cru à ce discours officiel.

« Visuellement, c’est frappant. Ça dépend à qui tu parles, mais encore aujourd’hui, il y a plein de gens qui voient en cette clôture un symbole de la division entre les riches et les pauvres, un symbole de discrimination », explique en entrevue la présidente de la Société d’histoire de Parc-Extension, Mary McCutcheon.

Après avoir suscité la controverse à l’extérieur des deux territoires au début des années 2000, les mesures de sécurité exceptionnelles de la « cité modèle » se sont adoucies.

Les clôtures sont maintenant toutes ouvertes, bien qu’il y ait une plus grande mobilisation des agents de sécurité privés qui sillonnent les rues de VMR qu’à la normale, d’après l’un desdits agents croisés sur place hier soir.

Tradition familiale

Selon plusieurs pourvoyeurs et « migrants » de bonbons rencontrés durant l’Halloween, l’achalandage à VMR est nettement inférieur cette année à celui des années précédentes, principalement en raison du temps frisquet et pluvieux. N’empêche que des dizaines, voire des centaines de résidents de Parc-Ex ont traversé le Boulevard de l’Acadie pour le bon vieux trick or treat.

Âgé de 43 ans, John vit à Parc-Extension presque depuis sa naissance. Toute sa vie, il a passé l’Halloween à VMR et perpétue maintenant cette tradition avec ses quatre enfants.

« Personnellement, je venais tout le temps, même quand ils barraient les portes. Je n’ai jamais vraiment eu de problème avec les gens ici, et comme Parc-Ex est si multiculturel et qu’il y a tellement de gens qui ne célèbrent pas l’Halloween, c’est ici qu’il faut venir si on veut des bonbons », raconte-t-il.

John ajoute que le Boulevard de l’Acadie est essentiellement une autoroute et que, pour des questions de sécurité, la clôture a une certaine pertinence.

Même son de cloche chez Virginie, qui vit à Parc-Ex depuis une dizaine d’années et qui descend souvent à VMR avec ses enfants.

« Les histoires de clôture, c’est une chose du passé. Je n’ai jamais senti de tension des deux côtés. On vient souvent pour profiter des parcs et on se sent toujours les bienvenus », opine-t-elle.

Les autres « migrants » rencontrés notent aussi qu’ils se sentent

 chez eux à VMR. Une réponse qui revenait souvent était que s’ils ne se sentaient pas les bienvenus, ils ne mettraient simplement jamais les pieds de l’autre bord de l’Acadie.

Des enfants venus passer l’Halloween à Ville Mont-Royal.

Photo : Ariane Labrèche

Des enfants venus passer l’Halloween à Ville Mont-Royal.

Pas de problème, mais...

Peu de maisons qui longent la clôture étaient décorées ou avaient leurs lumières allumées hier soir. Selon les résidents, c’est surtout parce que les jeunes de VMR ont maintenant vieilli et que la nouvelle génération favorise des voisinages plus à l’ouest.

Résultat: la forte majorité des enfants en quête de bonbons dans le coin venaient de Parc-Extension.

« On les voit et on sait qu’ils ne viennent pas du quartier. Il y en a plusieurs, par exemple, qui viennent en grand groupes ou en caravane. Et tant mieux! C’est des jeunes très gentils, il y en a beaucoup qui vont à l’école ici et je suis toujours contente de les voir », dit Gabriela, résidente de VMR et immense fan de l’Halloween, qui distribuait des bonbons avec sa mère et sa tante.

Gabriela et sa fille.

Bien qu’elle accueille des visiteurs d’Halloween à bras ouverts, Gabriela soutient qu’il y a beaucoup de tension des deux côtés de la clôture et voudrait que les portes soient barrées la nuit.

« Il y a eu des vagues de vandalisme et de vol dans les derniers mois. Il y a des gens qui sont entrés par effraction dans ma voiture récemment et la ville a même rehaussé la sécurité à cause de ça. Je ne dis pas nécessairement que c’est du monde de Parc-Ex, mais c’est du monde habillé avec des vestes à capuchon foncé. C’est eux que je ne veux pas voir ici, pas les enfants à l’Halloween », nuance-t-elle.

En entendant notre discussion, sa mère nous dit toutefois qu’il y a des dizaines d’années les jeunes de Parc-Extension venaient lancer des oeufs sur les maisons le soir de l’Halloween. Selon elle, les craintes de vandalisme à l’époque étaient légitimes, mais aujourd’hui, les deux côtés vivent en harmonie.

Solidarité et partage

D’autres résidents de Ville Mont-Royal se montrent encore plus ouverts aux visiteurs. C’est le cas de Bob, qui habite l’endroit depuis l’an 2000. Il n’a pas voulu qu’on le prenne en photo, donc voici sa citrouille en lendemain de veille à la place.

La citrouille malade de Bob.

Photo : Ariane Labrèche

La citrouille malade de Bob.

« Nous mettons un point d’honneur en faisant ça à chaque année, puisque comme vous pouvez voir, on est l’une des seules maisons décorées sur la rue. En tant que communauté, nous devons à ces enfants de l’autre bord de la clôture la faveur, parce qu’ils veulent célébrer l’Halloween mais vivent dans un quartier où ce n’est pas du tout le cas pour tout le monde, soutient-il. On a la chance de vivre dans une ville en bonne posture économique. Je vois mal pourquoi mes voisins ne le feraient pas aussi. »

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