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«C’est pour faire du populisme» — Elsy, psychoéducatrice à Montréal

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Ça fait six ans qu’Elsy Fneiche travaille comme psychoéducatrice dans le réseau scolaire montréalais. Elle papillonne d’une école à l’autre et son dévouement est salué partout où elle passe. Si elle ressent un certain jugement envers son voile depuis le début de sa carrière, la jeune femme estime que la proposition du gouvernement élu de François Legault, qui est d’interdire le port de signes religieux chez les employés de l’État en position d’autorité, risque de transformer encore plus son foulard en boulet. 

Elsy porte le voile depuis l’âge de huit ans. Par choix et par conviction, assure-t-elle. Qualifiant de ridicule cette première sortie du gouvernement Legault, cette psychoéducatrice croit que l’intention réelle de la CAQ ne s’appuie pas sur un réel désir d’assainir les relations avec la laïcité. «Je pense plutôt encore une fois que c’est pour faire du populisme et plaire à ses électeurs, mentionne celle qui est né au Liban, mais a grandi au Québec. C’est difficile parce que quand on est immigrant, on est toujours entre deux portes. On a l’impression qu’on fait partie du pays, mais dès qu’on bascule dans le nationalisme, on nous tasse et on devient des citoyens de deuxième zone.» 

Il fut souvent question dans la passé d’appliquer de telles interdictions aux policiers et aux juges, mais rarement aux enseignants. Elsy pense d’ailleurs que le gouvernement caquiste inclut à tort le corps professoral. «La direction représente l’autorité dans une école, pas l’enseignant», explique-t-elle. 

La psychoéducatrice ajoute même que la mesure vise davantage les femmes que les hommes, surtout les femmes musulmanes en poste dans une classe ou un service de garde. «Encore une fois, on est misogyne, on est contre la femme», lance-t-elle, avouant préférer travailler dans des écoles très multiculturelles pour éviter le jugement des autres. 

Le nouveau gouvernement, dans sa volonté d’interdire le port des signes religieux, s’inspire d’une des recommandations du rapport de la Commission Bouchard-Taylor, paru en 2008. Le document proposait que cette mesure s’applique spécifiquement aux employés de l’État en position d’autorité. 

D’après la psychoéducatrice, le gouvernement ramène sur la table un vieux débat qui n’a pourtant pas mené à d’heureux résultats. «Ça fait dix ans qu’on parle de la question des symboles religieux, dix ans que les politiciens jouent la carte de l’identité. On essaie de clarifier l’identité québécoise sur le dos des minorités visibles. Cette volonté s’est soldée par un échec à maintes reprises, que ce soit avec la Charte ou avec les accommodements raisonnables», lance-t-elle. 

Qu’à cela ne tienne, Elsy est d’avis que cette réflexion ne devrait pas être menée «dans de grands bureaux, en haut de la tour, par des messieurs en cravate». 

Ostracisation et dénigrement 

Le voile, de l’avis de plusieurs Québécois, constitue un simple morceau de vêtement facile à retirer. Ce foulard fait pourtant partie intégrante de l’identité d’Elsy. «Pour un pratiquant, c’est beaucoup plus complexe que juste un accessoire ordinaire. Il y a une relation qui peut être difficile à traduire. Moi, je n’ai jamais demandé à quelqu’un qui n’est pas à l’aise de se mettre en bikini de m’expliquer pourquoi», donne-t-elle en exemple. 

Durant sa vie, ses études et sa carrière, la psychoéducatrice a été interpellée à de nombreuses reprises sur ce choix. Elle fut exclue par exemple de certaines activités lors de ses stages en psychologie. La direction d’une école lui a même déjà signifié dès son arrivée que son foulard allait déranger plusieurs membres du personnel. Elsy rappelle qu’une des valeurs les plus importantes dans les établissements scolaires est l’inclusion, mais que son application ne se fait pas à tous les niveaux. 

Elsy croit que l’école devrait être un lieu où justement les enfants apprennent à vivre en société, une société dans laquelle ils pourraient très bien travailler avec des gens qui portent des signes religieux. 

L’annonce du gouvernement Legault a fait beaucoup réagir. La Fédération autonome de l’enseignement s’y oppose. «C’est l’institution qui doit être laïque, la laïcité ne doit pas reposer sur les épaules des gens qui y travaillent. Non à l’interdiction du port de signes religieux», a affirmé au Journal de Montréal le président de la centrale syndicale, Sylvain Mallette, qui représente 38 000 enseignants. L’Association des juristes progressistes (AJP), un groupe d’avocats de gauche, contestera également la mesure du gouvernement élu. Pour l’instant, il n’existe pas de statistiques officielles quant au nombre de personnes qui seraient affectées par une telle politique. 

Si, malgré tout, le gouvernement Legault réussit à surmonter toutes les embûches juridiques et que la loi est bel et bien appliquée, Elsy Fneiche ne sait toujours pas quelle décision elle pendra: demeurer en poste sans signe religieux ou démissionner. «C’est comme demander à quelqu’un qui est en relation de couple depuis des années : qu’est-ce que tu ferais si ta femme te trahit, si elle ne veut plus de toi ?» conclut-elle.