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Indépendance: la traversée du désert?

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Un observateur « averti » (ou pas vraiment) aurait remarqué que le thème de indépendance du Québec est pratiquement absent de cette campagne électorale, malgré le fait que deux des quatre partis principaux s’en réclament et que l’appui favorable au projet tournerait encore autour de 35%.

À des années-lumière de l’objectivité sur cette question (ceux qui me connaissent savent à quelle enseigne je loge), cet article se veut d’abord une réflexion sur ce qui attend le mouvement indépendantiste advenant une victoire de la CAQ ou du PLQ, ce qui devrait logiquement arriver à moins d’un étonnant revirement de situation.

Sur l’absence de la question nationale dans la présente campagne, le Parti Québécois m’a répondu que le report du référendum dans un second mandat c’est « pour prendre le temps de bien faire les choses ». Le Parti de Jean-François Lisée dit vouloir se donner le temps d’en faire la pédagogie pendant quatre ans, pour redonner foi et fierté aux Québécois en remettant sur pied les services publics (Un état fort au service des gens). L’analyste politique Josée Legault disait ceci dans son article du 14 août dernier : « Depuis le référendum de 1995, sauf à de rares moments, le PQ a cessé de promouvoir l’indépendance. Jean-François Lisée n’a fait qu’officialiser la chose. Une génération a grandi sans qu’on lui présente l’indépendance sous un angle positif. Les seuls échos leur venant du PLQ étant forcément négatifs. »

C’est un peu là qu’on se demande pourquoi le PQ déciderait soudain d’en faire la pédagogie? Qu’est-ce qui nous dit qu’enfin libéré de « l’épouvantail » d’un éventuel référendum, le PQ ne tablerait pas justement sur le fait qu’il soit un « ost** de bon gouvernement » provincial en attendant pas trop pressé que les « Québécois soient prêts »? Après les conditions gagnantes, l’assurance morale, le coffre à outils, le livre blanc de la souveraineté, nous voilà dans l’ère du « temps de bien faire les choses ».

L’article 14 des solidaires

De leur côté, les solidaires affirment n’avoir aucune ambiguïté sur la question nationale, sans toutefois la mettre au premier plan. On remarque d’ailleurs que ce thème arrive au point numéro 14 de leur plate-forme électorale.

« Les éléments de notre plateforme n’ont pas été disposés en ordre d’importance. Nous aurions pu mettre A, B, C, etc. L’indépendance est une valeur intrinsèque à QS, il s’agit d’un objectif qu’un gouvernement de QS atteindra dans un premier mandat », a fait savoir un porte-parole par courriel.

Après, on se pose toujours un peu la même question, QS est-il à gauche avant d’être indépendantiste? Est-ce indissociable? Lors d’une hypothétique campagne référendaire menée par le Parti Québécois, les solidaires imposeraient-ils des conditions avant d’appuyer l’option du Oui? Rappelons-nous comment a échoué le projet de convergence mis de l’avant par l es Organisations unies pour l’indépendance (OUI Québec) avant même le début de réelles négociations. Nous nous retrouvons donc à cette élection avec deux partis qui se tirent la couverte du vote indépendantiste. Deux partis avec chacun un plan d’accession à l’indépendance différent, impliquant qu’un ou l’autre de ces partis prenne le pouvoir, seul.

Ce qu’on constate à l’intérieur du mouvement indépendantiste, c’est une lassitude à l’égard des beaux discours et du peu de résultats ou d’actions concrètes. Plusieurs indépendantistes se sentent orphelins des principaux partis politiques indépendantistes. Je me suis entretenu avec deux d’entre eux, de profil assez différent mais qui se rejoignent sur la question fondamentale de l’indépendance. Tous les deux croient que les enjeux électoraux (économie, éducation, environnement, énergie, etc.) devraient être abordés sous un angle indépendantiste, puisque les vraies décisions se prennent encore et toujours à Ottawa, ne nous laissant que les miettes de petits pouvoirs provinciaux.

Paroles d’indépendandistes

David Savard a 21 ans, il est militant au Parti Communiste du Québec et vice-président des Jeunesses Patriotes Communistes. « Comme socialiste qui s’identifie à l’esprit décolonisateur et révolutionnaire des années 60, c’est sûr que le PQ embourgeoisé et QS mère «Thérésa», ça ne me fait pas vibrer. Mais comme les gars de Parti Pris disaient, il faut faire des alliances pour réaliser l’indépendance, première étape de notre libération collective» dit-il d’entrée de jeu.

Pierre-Luc Bégin a 38 ans, il est professeur de littérature, directeur des Éditions Le Québécois et auteur de plusieurs livres sur divers sujets qui touchent tous de près ou de loin au projet indépendantiste. Il affirme aussi être orphelin des partis politiques et constate que de plus en plus d’indépendantistes pensent ainsi. « Pour QS, l’indépendance passe officiellement par un programme en rupture avec le Canada, puis l’Assemblée constituante et enfin un référendum. Mais QS ne parle presque jamais de gestes de rupture, même si tout son programme va en ce sens. Quant au PQ, il vient semble-t-il de larguer l’Assemblée constituante, ne veut rien faire d’anticonstitutionnel et semble toujours privilégier la voie référendaire classique... mais dans un deuxième mandat, sans aucune préparation durant le premier mandat. Tout ça n’est pas sérieux. »

Bégin appréhende les résultats de l’élection sans trop d’attente et pense que le prochain gouvernement, qu’il soit libéral ou caquiste, fera encore beaucoup de dégâts au Québec. « Après, ça dépend de la réaction du mouvement indépendantiste le 2 octobre. Si on s’écrase, la traversée du désert va être longue. Sinon, ça peut être salutaire en forçant une remise en question au PQ et chez QS, en constatant la nécessité de la convergence des forces indépendantistes. Ça peut amener la reconstruction du mouvement » ajoute-t-il.

David Savard voit aussi dans les résultats de l’élection, l’occasion pour le mouvement de mettre les bouchées doubles : « Le PQ est assis sur son cul depuis bien trop longtemps. Dans les années 70, Pierre Vallières voyait dans le PQ un parti des masses qui allait nous libérer du colonialisme canadian. Peut-être que la claque qu’ils (les péquistes) mangeront les feront revenir à cet esprit un peu plus dynamique. QS, quant à lui, devra arrêter de faire son difficile en faisant front commun avec le PQ. Le Québec va souffrir pour les quatre prochaines années, c’est le temps de s’organiser pour le libérer. ».

La camaraderie au lieux du crêpage de chignon

Loin d’être un détail, l’échec de l’entente de convergence du Oui-Québec passe encore très mal dans le mouvement indépendantiste en général. L’idée partagée par Bégin et Savard n’est pas de chercher qui blâmer mais plutôt de se tourner vers le futur alors qu’on assiste une fois de plus à du crêpage de chignon entre militants (et candidats) de QS et du PQ; « traître à la cause, trop à droite, à la solde du PLQ, un fac-similé de la CAQ ». Beaucoup d’énergie gaspillée à s’entre-déchirer alors que la voie est à nouveau pavée pour un autre mandat d’un parti néolibéral fédéraliste, ancien ou nouveau. Une partisanerie aveugle que David Savard voit comme absolument contre-productive. « Chaque parti peut se faire reprocher certaines choses, mais nous devons nous unir, pas nous diviser. Je voterai PQ, même si ça semble perdu d’avance mais j’ai aidé des militant de QS à poser leurs affiches dans Jean-Talon. Ce sont des gestes de camaraderie que nous devons poser entre militants, pour pousser nos partis à la convergence. ».

Bégin aussi constate qu’il devra plus que jamais y avoir une forme de convergence : « Le PQ ne fera jamais l’indépendance seul. QS non plus. Réalises-tu qu’en 1995 la coalition indépendantiste allait de Éric Duhaime à Françoise David, de Jean Garon à Amir Khadir, de Paul Rose à François Legault? Comment faire pour recréer cette unité qui nous a menés aux portes de la libération de notre pays? »

Ont-ils un mot d’ordre pour le 1er octobre? « À ce point, là, votez pour un parti indépendantiste, quel qu’il soit. Je suis peut-être pessimiste, mais ce n’est pas à ces élections-ci que ça se passera. Faites ce que vous avez à faire, ensuite mettons-nous à table ensemble pour planifier la libération nationale de notre peuple, une fois pour toute » affirme David Savard.

Pierre-Luc Bégin regarde souvent du côté de l’étranger, comment s’organisent d’autres peuples qui luttent pour leur souveraineté, sans en calquer les modèles mais disons plutôt pour en tirer certains enseignements. « Pour moi c’est essentiel qu’il y ait une forme d’entente, de convergence entre le PQ, QS, le Bloc, la société civile, pour faire l’indépendance. Les Catalans l’ont fait. Les Écossais aussi. Les Corses le font. On peut le faire (...) L’élection du 1er octobre, c’est peut-être l’électrochoc qu’il nous faut pour arriver unis en 2022 avec une plate-forme progressiste et indépendantiste commune. Je ne souhaite pas que le PQ ni QS perdent des plumes à l’élection, encore moins qu’ils soient rayés de la carte, mais je souhaite que le résultat les oblige à une remise en question profonde ».

Quel que soit le résultat de l’élection québécoise du 1er octobre, les forces indépendantistes ne s’avoueront pas vaincues pour autant. Il y aura toujours une base militante solide quoiqu’on en dise, une relève, portée par des gens de tous les horizons qui rêveront d’un projet de société différent d’une « pétro-bitumino monarchie constitutionnelle » comme le Canada. Il restera à voir comment agiront les prochains élus indépendantistes et quelles leçons ils tireront de ce résultat.