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Toujours vivant, le Village?

Image principale de l'article Toujours vivant, le Village?
Photo Ariane Labrèche / Montage Charles-André Leroux

Mardi soir. L’achalandage à l’entrée ouest du Village gai, près de la station Berri-UQAM, laisse envisager une veillée plutôt tranquille. Quelques couples errent tranquillement, main dans la main. Des fêtards engloutissent discrètement leurs dernières bouchées de hamburger. Seul signe de vie nocturne: les cris émanant du célèbre Cabaret Mado.

Sweet Dreams (Are Made of This) retentit. Une drag queen fait son entrée en scène, sous les applaudissements. Mais en suivant les boules multicolores — symbole phare du quartier — vers l’est, le tumulte se fait de plus en plus discret. Les passants semblent plus enclins à rentrer chez eux qu’à continuer leur soirée autour d’une pinte. Oui, bien sûr, le Village gai continue d’attirer de nombreux visiteurs durant les week-ends. Mais il n’a plus le même attrait pour les jeunes adultes de la communauté gaie, qui s’établissent et sortent ailleurs. La pertinence du quartier n’est pas remise en question, mais plusieurs intervenants contactés pensent que sa vocation doit changer.

Les saunas gais, les bars de danseurs nus et les nombreuses affiches explicites d’hommes dévêtus peuvent donner une image caricaturale du Village. Cette sexualisation du secteur divise la communauté gaie. Souvent, les résidents homosexuels du Village aiment cette image projetée de quartier aux guirlandes multicolores, alors qu’elle exaspère plutôt les gais vivant à l’extérieur. «Les gens dans le milieu, c’est leur Village, leurs bars, leur rue. Ils sont fiers de pouvoir s’afficher. Ils sont ben show off, ceux qui s’assument. Ils aiment ça, aller dans des endroits sans inhibitions. [...] Pour les gens hors milieu, c’est moins bien perçu», explique Simon, un jeune homme homosexuel dans la vingtaine aux cheveux rasés et à la barbe fournie.

Photo Ariane Labrèche

Beaucoup de jeunes adultes homosexuels s’établissent justement dans d’autres quartiers de Montréal, car ils ne valorisent plus le Village comme le faisaient les générations précédentes.

Maxence, visage angélique et cheveux longs légèrement blondis, lui aussi dans la vingtaine, partage en partie cet avis. «Oui, des fois, la vibe me gosse. Je n’habiterai pas là, mettons, et je n’y travaillerai pas.»

Il considère toutefois que le Village doit perdurer et qu’il sert toujours à protéger la communauté. «Ce n’est pas rare que j’aille dans des bars hétéros et que je me fasse traiter de “fif”. Un moment donné, ce n’est pas le fun. Ce ne sont pas juste des événements qui sont arrivés une fois en cinq ans. Dans les six derniers mois, ça m’est arrivé trois fois», raconte Maxence.

Le Village s’est développé au début des années 1980 pour permettre aux personnes de la communauté gaie de se sentir en sécurité et d’avoir un endroit où fêter ensemble, rappelle le sociologue Michel Dorais. Ces motivations sont pourtant moins fortes aujourd’hui qu’il y a 30 ans. «Le Village va durer, mais il va devoir se renouveler au fil du temps pour ne pas s’éteindre», explique celui qui s’intéresse depuis maintenant 40 ans aux questions entourant la diversité sexuelle.

Photo Ariane Labrèche

D’après M. Dorais, pour assurer sa survie, le Village doit miser sur un aspect qui fonctionne bien en ce moment: son côté ludique. «C’est pour ça que les gens, tant les personnes hétérosexuelles que LGBTQ+, se rendent dans le Village. Parce que c’est le fun», explique-t-il. Le sociologue fait allusion, par exemple, aux multiples terrasses érigées ici et là sur les rues du quartier, aux fameuses boules roses et autres décorations, et aux établissements populaires comme le bar Date Karaoke.

Avant, la rue Sainte-Catherine avait le monopole des rencontres entre hommes. Maintenant, ce n’est plus la seule artère où la communauté gaie va fêter, confirme le Dr Réjean Thomas, fondateur de la clinique médicale L’Actuel. Une bonne partie des personnes homosexuelles vont sortir ailleurs, parce qu’«elles se sentent acceptées et bien dans leur peau».

L’achalandage du Village a également diminué en raison du web. «Maintenant, sur internet, il y a mille façons de rencontrer du monde. Plus besoin d’avoir un lieu physique. C’est pour ça que les bars sont moins populaires. Les communautés virtuelles tendent à remplacer les communautés incarnées», constate Michel Dorais.

Selon Réjean Thomas, par contre, des communautés à risque ont encore besoin du Village. Il cite en exemple l’un de ses patients syriens, qui est fréquemment la cible d’insultes homophobes de la part de son entourage.

Le Dr Thomas, qui a fondé L’Actuel avec d’autres médecins en 1984, a vu le secteur évoluer au fil des décennies. Il remarque que deux enjeux inquiètent sa clientèle depuis quelques années. «Ce qui va moins bien dans le quartier, c’est l’épidémie des infections transmissibles sexuellement et par le sang, observe le médecin québécois. L’autre problématique, dans le Village, c’est le chemsex. Ça a toujours existé, la drogue jumelée au sexe. Mais il y a assurément une partie de la population du Village qui a des problèmes. Le crystal meth fait des ravages assez terribles chez un nombre important de mes patients.»

D’après Michel Dorais, le Village gai est parvenu à un moment décisif. Oui, il y a des problèmes, mais le quartier possède encore une notoriété justifiant son existence. Il aide à la conscientisation du public et demeure un attrait touristique important. Seulement au cours de l’été 2016 (de juin à septembre), plus de 210 000 touristes ont visité les lieux, d’après des chiffres de la Société de développement commercial du Village. Le sociologue pense donc que le secteur doit accentuer son côté ludique, mais aussi s’adapter à une nouvelle réalité, celle des parents homosexuels. De plus en plus de couples veulent avoir des enfants. Toutefois le Village, surtout habité par des hommes gais et bien nantis, n’est pas conçu pour cela. Diversifier le visage du quartier, «c’est le défi des prochaines années», conclut M. Dorais.