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Ma nuit dans des saunas gais

Image principale de l'article Ma nuit dans des saunas gais
Illustration Christine Lemus

La rue Sainte-Catherine bourdonne un peu après minuit en ce samedi soir. Il fait chaud et les terrasses sont bondées. Mais derrière le brouhaha des bars, de nombreux hommes vont aussi terminer la fête dans l’un ou l’autre des trois saunas gais du Village. J’ai décidé d’en visiter deux pour comprendre comment ça fonctionne.

Premier arrêt, le sauna Oasis, situé à l’angle des rues Plessis et Sainte-Catherine Est. D’emblée, je m’attends à voir beaucoup de sexe cette nuit. Parce qu’un sauna gai, c’est à des années-lumière du typique spa finlandais où tu emmènes ta blonde à la Saint-Valentin avec ta carte-cadeau. Les quelques personnes interrogées avant le reportage m’ont suggéré d’y aller samedi soir, puisque c’est très populaire à la sortie des bars. «Pendant le festival Fierté Montréal, il y a de grosses files à 3h du matin», m’a expliqué Maxence, qui a déjà fréquenté les saunas.

Dès qu’on franchit les portes de l’Oasis, on tombe dans une sorte d’antichambre où il n’y a qu’un comptoir et un ATM. Pour l’instant, impossible de zyeuter l’intérieur. L’employé m’accueille derrière la vitre de son guichet, un peu à la manière d’un caissier dans une banque.

Photo Ariane Labrèche

Pour accéder au sauna, l’employé me donne le choix entre un casier ou une chambre où déposer mes affaires. J’y vais avec la deuxième option, curieux de savoir à quoi ça ressemble, une chambre à 30$ la nuit. Parce que oui, si se loger pour une nuit coûte environ 200$ dans n’importe quel hôtel de Montréal, 30$ suffisent pour passer la nuit dans un sauna.

Après m’avoir fait payer, l’employé déverrouille la porte d’entrée, autrement barrée en permanence. Un subtil mélange d’odeurs d’humidité, de produits ménagers et de sueur corporelle envahit aussitôt mes narines. L’endroit semble tranquille. Pas grave. Des haut-parleurs crachent de la musique électro comme si on était au Fuzzy de Laval dans ses bonnes années.

Le préposé me remet le kit de base: une serviette blanche et la clé de ma chambre. La mienne se trouve au rez-de-chaussée (il y a deux étages), au bout d’un dédale de corridors un peu creepy rappelant The Shining. L’éclairage rougeâtre amplifie cette ambiance, mais permet de bien voir tout ce qui se passe. Une fois devant ma porte, no 116, je remarque que mes voisins s’en donnent déjà à cœur joie. L’un des hommes fait une fellation à l’autre. La porte est grande ouverte. Certains trouvent plus excitant de la garder entrouverte, pour permettre aux visiteurs de se rincer l’œil ou de se joindre à eux.

Il semble y avoir plusieurs types de clients: ceux qui viennent accompagnés avec l’intention de coucher avec cette personne seulement, ceux qui veulent participer à différentes activités sexuelles, avec un ou plusieurs partenaires, et les autres, voyeurs, qui souhaitent simplement observer les ébats.

Le mobilier de ma chambre se résume à un lit à une place et une table de chevet. Il n’y a pas de fenêtre. J’ai l’image d’une cellule de détenu en tête. Mais bon, personne ne se plaint de l’exigüité de la chambre. Les visiteurs sont bien conscients qu’ils ne tomberont pas sur une suite digne du Hyatt. Louer une chambre dans un sauna gai équivaut à louer un espace pour baiser.

Montage Charles-André Leroux

Le décor rudimentaire de ma chambre est à l’image de la place. Quelques décorations trônent sur les murs, des néons guident nos pas et une belle façade en planches de bois surplombe le spa.

J’amorce la visite de l’endroit, nu-pieds. Saluons la propreté des lieux. Les planchers sont luisants, les chambres impeccables, et même l’eau du spa semble bien filtrée. Ça m’aide à oublier momentanément la quantité de fluides corporels qui doit mariner dans l’eau du spa et un peu partout.

C’est d’ailleurs dans le spa, près d’un immense projecteur sur lequel on présente un film porno gai, que l’on me fait de premières avances. De manière assez directe. Un homme pose lentement sa main sur ma cuisse, sans dire un mot. Je la retire délicatement. Je suis ici pour le droit du public à l’information, ne l’oublions pas. Ah, et je ne suis pas attiré par les hommes, détail important.

Je comprends à ce moment, et mon impression se confirmera tout au long de la soirée, que les hommes présents au spa courtisent avec des gestes, et non des mots. Les mains baladeuses, partout sur le corps, servent de préliminaires à des actes sexuels qui se dérouleront sur place ou ailleurs. Les visiteurs demeurent néanmoins respectueux. Un refus et l’homme arrête immédiatement ses avances, sans insister, sans se justifier.

Illustration Christine Lemus

J’avais prévu interroger informellement quelques personnes sur leurs habitudes. J’ai vite compris que les discussions se faisaient rares. Mis à part quelques cris de jouissance et la musique assourdissante, c’est assez silencieux. Les gens viennent majoritairement baiser. Point.

Avant de partir, je m’aventure au deuxième étage, où se trouvent les glory holes et les chambres noires. Des pièces dans lesquelles l’identité de la personne n’importe plus. En déambulant dans l’une des chambres noires, je me fais taponner par plus de cinq hommes en moins d’une minute. Une sorte de speed dating hardcore. L’expérience est intense, mais, en même temps, il existe des espaces adaptés à toutes les sauces. Si certains visiteurs veulent se faire plus discrets, ils peuvent profiter d’une chambre fermée, et s’ils désirent vivre des expériences de groupe ou dans des aires ouvertes, l’étage du haut convient mieux.

L’expérience se poursuit plus loin

Environ 300 mètres me séparent du sauna G.I. Joe, ma deuxième destination. La bâtisse ne passe pas inaperçue, avec ses grandes affiches d’hommes dénudés et son enseigne à l’écriture jaune. Mais à l’entrée, le processus est le même: antichambre, paiement et remise de la clé et de la serviette. La caisse affiche le même prix qu’à l’Oasis: 30$ pour une chambre, pour la nuit.

Photo Ariane Labrèche

J’ai vite fait le tour du premier sauna, mais celui-ci s’avère un vrai labyrinthe. Sur son site web, on le décrit comme «le plus grand sauna au Québec, avec ses 14 000 pieds carrés». Trois étages avec une terrasse. Il me faut au moins une bonne demi-heure pour m’orienter. Mais si le contenant est différent, le contenu reste le même.

En longeant les corridors, on débouche sur quelques salles BDSM (bondage, discipline, domination, sadomasochisme), des glory holes et d’autres installations pouvant répondre aux fantasmes des visiteurs, mais l’endroit est surtout constitué de chambres. Les saunas (sec et vapeur) et le spa, probablement le même que votre oncle banlieusard possède dans la cour de son bungalow, demeurent des espaces étroits et restreints. Je n’ai pas observé beaucoup d’attouchements dans les saunas ou les spas des deux établissements. L’action semble se dérouler majoritairement à l’extérieur de ces installations. Bref, les clients vont au sauna, mais pas vraiment.

Au G.I. Joe, il y a beaucoup d’action. Dans une pièce ouverte, une dizaine d’hommes se masturbent en regardant de la porno diffusée sur de grandes télés à écran plat. D’autres préfèrent se satisfaire en observant des ébats live. Ils se tiennent donc à l’entrée des chambres et épient ce qui se passe à l’intérieur, à travers l’ouverture de la porte. Si la plupart des clients papillonnent d’un étage à l’autre en quête d’aventures, certains attendent plutôt sur leur lit, comme cet homme qui, positionné à quatre pattes sur son matelas, lance une invitation assez claire aux passants.

L’un des plus grands préjugés sur les saunas gais concerne l’âge avancé des clients. Pourtant, durant toute la soirée, j’ai pu voir des hommes autant début vingtaine que fin soixantaine.

Mon excursion se termine sur la terrasse du haut. De nombreuses chaises longues tapissent le deck en bois, des lumières IKEA sont suspendues à différentes parties du mur et de petits haut-parleurs diffusent de la musique électro, mais beaucoup plus adoucie qu’à l’intérieur. De quoi faire rêver les restos à déjeuner les plus tendance. J’oublie même quelques instants que, sous nos pieds, plein d’inconnus sont en train de baiser.