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La réalité pas toujours rose du Village

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Photo : Ariane Labrèche / Montage : Charle-André Leroux

Pendant presque trois décennies, le Village s’est imposé comme lieu incontournable de l’expérience gaie à Montréal. Même si, au fil des années, le quartier s’est taillé une solide réputation de safe space pour de nombreuses personnes marginalisées, il n’échappe pas aux débats actuels portant sur la représentation et la diversité. On a demandé à trois personnes LGBTQ+ de nous en parler.

Léa Alice est catégorique: en tant que femme trans, elle a été confrontée à plus d’épisodes de transphobie quand elle habitait dans le Village qu’à Longueuil, où elle réside actuellement.

«Il y a comme une obsession avec les trans, on suscite la méfiance. [Dans le Village] les gens se dévisagent entre eux, passent des commentaires. Ils veulent absolument savoir qui est trans et qui n’est pas trans», explique-t-elle.

Cette hostilité vient de partout, poursuit l’artiste et activiste. «Ça vient autant des gens hétérosexuels que de la communauté gaie. C’est les gens d’ici ou les touristes, ceux qui habitent dans le quartier ou ceux qui sont de passage.»

La femme de 39 ans dit avoir craint pour sa sécurité à plusieurs reprises. C’est que le Village, avec sa réputation de «place de party», attire toutes sortes de personnes. L’alcool coule à flots, dit-elle, mais il y a aussi la drogue, les problèmes de santé mentale et la présence de plus en plus marquée de certains groupes criminels.

Photo : Melanie Mand-Nier (courtoisie) / Montage : Charles-André Leroux

«Sur Sainte-Catherine, tu te fais crier des insultes. Je me suis déjà fait agresser entre Berri et Amherst par des gens qui étaient gelés ben raides. Et puis à la sortie des bars, il y a des personnes qui cherchent juste la confrontation.»

Comme ailleurs en ville, la criminalité peut s’expliquer par plusieurs facteurs, notamment l’embourgeoisement qui tend à isoler encore plus les personnes déjà vulnérables. Mais dans le Village, il y a aussi toute la question de la diversité qui pèse lourd dans la balance, croit Léa Alice.

«C’est un quartier qui fait très “homme”*, tout est axé sur les hommes blancs gais d’un certain âge. Il n’y a plus de bars pour les lesbiennes et il n’y a jamais eu d’espace spécifiquement pour les personnes trans», indique-t-elle.

De nombreuses tensions, insoupçonnées du grand public, existent entre les différentes minorités sexuelles, rappelle l’artiste. Elle évoque notamment une campagne menée dans le Village par un membre de la communauté gaie pour abolir le «T» dans l’acronyme «LGBTQ+» et la réalité des personnes bisexuelles qui font encore l’objet de nombreux préjugés.

«Au sein de la communauté LGBT, il y a des personnes qui ont gagné leurs privilèges et qui ne voient plus les luttes des autres. J’appelle ça le syndrome de l’opprimé qui devient oppresseur», confie Léa Alice.

 

«On ne voit pas les autres communautés»

Pour Hiran, le Village gai de Montréal reste un objet de curiosité. Originaire du Brésil et au Québec depuis seulement un an, le jeune homme a été déstabilisé par sa première visite dans le quartier.

«Il n’y a pas de ça au Brésil, un quartier comme ça, avec des commerces comme ça, qui offrent parfois des façades ou un décor très explicite. C’est surprenant sur le coup pour quelqu’un qui vient d’ailleurs, mais ça reste une impression positive.»

En tant qu’homosexuel, Hiran s’est d’abord réjoui de voir un quadrilatère entier consacré à la culture gaie dans sa ville d’accueil. Il a toutefois commencé à déchanter après avoir remarqué que le Village peinait à refléter le caractère cosmopolite de la métropole.

«C’est un environnement vraiment pensé pour une clientèle masculine et homosexuelle. C’est beaucoup d’hommes blancs. On ne voit pas les femmes, on ne voit pas les personnes trans. On ne voit pas les autres communautés et pour moi, c’est juste bizarre.»

Comme Léa Alice, Hiran a appris à éviter le secteur. Pour faire la fête avec ses amis, le jeune homme va parfois au bar Le Ritz, un espace queer-friendly de Parc-Extension bien connu de la jeune communauté LGBTQ+. Là-bas, il peut faire des rencontres ou s’amuser dans un cadre un peu plus chill.

«Le Village reste beaucoup associé au tourisme et à la consommation. On y exploite vraiment tous les clichés que le grand public colle à l’identité gaie. Ça donne des spectacles de variétés, des bachelorettes, des gars hétéros qui se donnent des défis pour se ridiculiser entre eux... honnêtement, je peux me passer de ça.»

 

Pas toujours confortable

Frédérique garde de bons souvenirs du Village. Comme pour beaucoup d’autres, le quadrilatère emblématique de la métropole a été son principal référent durant la période qui a suivi son coming-out à la fin de l’adolescence.

À l’époque, le Drugstore, haut lieu de rassemblement de la communauté lesbienne montréalaise, avait encore pignon sur rue. «On sortait là entre amies [...], je m’habillais avec des chemises carreautées trop grandes pour affirmer mon identité», relate-t-elle.

«Mais 10 ans plus tard, mes référents ont changé. Dans un certain sens, le Village vieillit mal. Ça a été un refuge pour plein de personnes, ça l’est encore. Mais en même temps... pour te dire, ma tante de 56 ans qui est aussi lesbienne [déclarée depuis longtemps], ne s’est jamais sentie confortable dans le Village.»

«Pendant longtemps, il n’y avait pas de place pour la féminité là-bas. Je regarde ma tante et elle incarne l’image de la butch. Mais à l’époque c’est ce qu’il fallait pour s’affirmer et se faire reconnaître [...] Je regarde son expérience et je me rends compte que ça a aussi joué sur ma perception du quartier.»

Frédérique souligne les initiatives mises en place au cours des dernières années pour rassembler la communauté lesbienne ailleurs en ville. Elle cite notamment les soirées Où sont les femmes, créées par Lez Spread the Word, une organisation qui fait rayonner la culture lesbienne d’ici et d’ailleurs.

Mais la jeune femme regrette tout de même l’absence de diversité et d’espaces consacrés aux différentes communautés LGBTQ+ dans le Village. «Je trouve ça poche, même si je me suis habituée. Si moi à l’âge de 17 ans je n’avais pas eu la chance d’expérimenter le Village, je ne sais pas comment j’exprimerais mon identité aujourd’hui», affirme-t-elle.

Même son de cloche du côté de Léa Alice, qui rappelle que le Village a encore une utilité sociale en 2018, puisqu’il peut encore servir de refuge pour les personnes issues de communautés «où le patriarcat est très fort».

«Faut pas laisser partir le quartier sur une dérive. Il faut l’agrandir et miser sur l’éducation pour arrêter d’“invisibiliser” certaines communautés», insiste-t-elle.

Hiran abonde dans le même sens. «C’est tellement important un endroit comme ça. C’est significatif et ça reflète tout le chemin parcouru à travers les mouvements de reconnaissances des droits des gais. Il faut honorer cette mémoire», ajoute-t-il.

«C’est pas facile l’ouverture dans le Village. Il y a des enjeux en lien avec la diversité, mais on en parle parce que tout le monde veut ce qu’il y a de mieux pour le quartier», conclut Frédérique.

*Fun fact: Selon des données de la Ville de Montréal datant de 2001 (eh oui!), les hommes comptent pour 59% de la population résidant dans le Village, alors que dans le reste de la Ville, ils forment 48% de la population.