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Has-been, les Femen?

Image principale de l'article Has-been, les Femen?
Photo et Montage : Charles-André Leroux

« Eille, qu’est-ce qui se passe avec les Femen? » Il aura fallu la mort ultra-médiatisée de Oksana Chatchko, fondatrice de l’organisation féministe internationale, le 18 juillet dernier, pour me rappeler que le Canada possède sa propre branche d’amazones à la poitrine libérée. Pour ces abonnées aux actions d’éclat, le bref communiqué générique diffusé par l’ensemble des branches à la suite de la mort tragique de Chatchko semblait d’autant plus triste.  

« Elles sont où? Elles font quoi? Est-ce qu’elles vont bien? », me suis-je demandé en repensant aux gros rendez-vous montréalais de l’été, où les Femen québécoises ont brillé par leur absence.  

Les festivals (dont Juste pour Rire, après l’affaire Rozon), le Grand Prix, le sommet du G7 et les premiers happenings annonçant une longue et pénible campagne électorale : les occasions étaient là, mais leurs poings levés n’y étaient pas.  

En y regardant d’un peu plus près, j’ai réalisé que ça faisait à peu près un an que je n’avais pas entendu parler de Neda Topaloski, qui est sans conteste le visage du mouvement en sol québécois.  

Au cas où vous avez oublié, son nom avait réussi à se frayer un chemin dans le mainstream keb après un stunt médiatique pour dénoncer l’exploitation sexuelle durant le Grand Prix de 2015. Son arrestation musclée, captée par de nombreux médias, avait permis à la jeune femme de cimenter l’action militante des Femen plus clairement que les « Crucifix décalisse! » scandés dans le Salon bleu lors d’une autre action en 2013.  

Photo : Sébastien Saint-Jean pour QMI et Jean-François Gagné pour le JDQ / Montage : Charles-André Leroux

J’ai donc écrit à Neda pour lui demander, grosso modo, ce qu’elle avait fait de son été. On s’est donné rendez-vous dans un petit café du Plateau Mont-Royal la semaine suivante.  

« Vanessa? » Neda s’est avancée avec un grand sourire, la main tendue pour les salutations avant de filer direct vers le comptoir de commandes. « Je t’ai amené de la propagande », a-t-elle pouffé en reprenant place en face de moi quelques minutes plus tard.  

L’objet de propagande en question? Un sac réutilisable sur lequel on peut lire « Every woman is a riot », un slogan régulièrement utilisé par l’organisation dont elle est membre. La traduction française retenue « Chaque femme porte en elle la révolte » a beau être moins percutante, elle ne laisse planer aucun doute quant au degré d’implication nécessaire pour être une Femen.  

Photo : Charles-André Leroux

Engagée, Neda l’est beaucoup. Suffit de s’attarder à sa façon de parler. Animée, elle débite des phrases-fleuves tout en choisissant ses mots avec précision comme pour s’assurer de leur portée.  

« Je décroche des fois, assure-t-elle. Mais je reste toujours à l’affût de ce qui se passe dans le monde. Par exemple, j’ai surveillé avec attention le débat sur la légalisation de l’avortement en Argentine. Même lorsqu’on ne fait pas d’actions chez nous, on reste en contact et solidaires avec les autres membres du réseau. »  

Parlons-en de leurs actions. Les Femen s’attaquent au patriarcat à travers trois « piliers » : les régimes autoritaires, l’extrémisme religieux et la prostitution. Au cours des derniers mois, l’organisation a bel et bien lancé une opération pour dénoncer l’exploitation sexuelle durant le Grand Prix de Montréal. La branche québécoise a toutefois préféré miser sur une campagne publicitaire choc plutôt que sur les stunts médiatiques dont elle a le secret.  

Je souligne à Neda que c’est bien parce que je travaille dans les médias que j’ai vu passer les quelques affiches faites pour l’occasion, mais je doute qu’elles aient réussi à atteindre le grand public. Il me semble aussi que des affiches, c’est pas mal moins edgy que les autres actions auxquelles les Femen nous ont habitués.  

Peut-on parler de flop pour cette année?  

Non, répond immédiatement Neda. « Les gens pensent tout le temps qu’on veut tout casser et renverser le système. Mais le but c’est de commencer une conversation. Une action Femen réussie, c’est une action qui commence le débat. La réussite c’est d’amener une cause dans le mainstream », ajoute-t-elle.  

« Après le stunt de 2015, la couverture médiatique entourant l’exploitation sexuelle durant les grands événements à Montréal s’est amplifiée; maintenant durant le Grand Prix, c’est un sujet incontournable dans les bulletins de nouvelles. »  

En plus des actions militantes directes, les militantes Femen québécoises sont souvent sollicitées dans les université pour des conférences et sont parfois contactées par les médias d’ici ou d’ailleurs.  

Mais elles demeurent peu nombreuses. La province ne compterait que six Femen actives, selon Neda. On est loin de la légion d’amazones que j’imaginais. Pourtant le féminisme et ses déclinaisons sont plus populaires que jamais. Des notions complexes tout droit sorties de nos campus universitaires (intersectionnalité, hétéronormativé, culture du viol, etc.) se sont imposées dans la culture populaire. Les féministes de troisième vague sont nombreuses et présentes dans les médias. Alors pourquoi peine-t-on à aller chercher du sang neuf?  

« Les filles viennent et repartent. Parce que c’est un engagement de tous les instants. Il faut être prêtes à affronter le regard des gens, affronter les autorités aussi. Et quand on est une Femen, on doit se battre contre les trois piliers du patriarcat. On ne peut pas se consacrer à un pilier plus qu’un autre », commence Neda.  

« C’est difficile, poursuit-elle. Moi-même j’ai eu des moments où j’ai douté. Après mon arrestation en 2015, où j’ai carrément passé une nuit en prison, je me suis vraiment demandé si ça allait être ça ma vie. »  

Photo : Charles-André Leroux

L’expérience l’a visiblement ébranlée et laissée amère. Quand Neda parle de son bref passage derrière les barreaux, son débit ralentit. Les mots sont encore choisis avec minutie, mais le ton est hésitant.  

« La Couronne s’est démenée pour me garder en prison pendant les trois jours du Grand Prix. J’ai pu sortir sous condition, quatre pages de conditions incluant celle de ne pas me trouver sur le boulevard Saint-Laurent, par exemple », raconte-t-elle.  

« J’ai été choquée. On m’a accusée d’avoir troublé la paix, la police a écrit que je m’étais masturbée sur un poteau...les deux sergents-enquêteurs sur mon cas étaient dégueulasses, il y en a un qui m’a dit : « Pourquoi tu t’es habillée en pute? Pourquoi t’es allée faire ta pute? »  

Neda ne digère pas cet épisode de sa carrière militante et considère qu’il illustre bien que le droit de manifester n’est pas aussi acquis qu’on pourrait le croire au Québec. « On a parlé de la violence de mon action, mais personne n’a parlé de la violence des policiers à mon endroit », souligne-t-elle.  

Le militantisme à la sauce Femen prend beaucoup, mais il rapporte peu et il faut quand même payer les factures une fois de temps en temps. Pour subvenir à ses besoins, Neda cumule les petites jobines dans le milieu de la restauration, ce qui entraîne son lot de défis.  

Photo : Charles-André Leroux

« Les clients me reconnaissent. Des fois ça va être positif, ils vont vouloir discuter avec moi. Mais il y a aussi des clients qui n’aiment pas les actions des Femen et qui se permettent de me critiquer. Je sais que c’est ce qui vient avec le fait de participer au débat public, mais c’est jamais confortable d’avoir quelqu’un qui te balance son opinion au visage comme ça. »  

Et le regard du public est rarement tendre à l’égard des Femen. Pour de nombreuses personnes, elles incarnent ce féminisme hystérique et agressif, celui qui s’exprime par le brûlage compulsif de brassières en guise de « fuck you » à l’Histoire et dont l’objectif principal serait l’instauration d’un matriarcat aux relents de dictature.  

L’ensemble de leurs tactiques, qu’elles qualifient audacieusement de « sextrémisme », dérange d’une façon qui surprend toujours Neda. « Il y a blocage avec l’idée de nos corps dénudés, il y a quelque chose qui choque encore dans le fait que des femmes choisissent de s’approprier leur corps ainsi, même en 2018 », relate-t-elle.  

« Oui, Nous sommes agressives, mais nous ne sommes pas violentes. Je trouve ça difficile d’être démonisée dans le cadre de la vie normale. Je croise constamment des gens qui détestent ce que je fais...c’est pas très populaire la désobéissance civile. »  

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les Femen se retrouvent également isolées même au sein du milieu militant. D’abord on leur reproche de jouer le jeu de l’objectification des femmes en exhibant leurs corps [à la plastique souvent avantageuse] nus. Ensuite, il existe des dissensions importantes au sein du mouvement féministe notamment sur les questions du port du voile et sur le travail dans l’industrie du sexe. Sur ces deux enjeux par exemple, on reproche aux Femen de réfuter le droit des femmes à disposer elles-mêmes de leurs corps.  

« Je trouve ça frustrant qu’on nous mette en opposition comme ça, parce que comme société, ça fait notre affaire quand deux femmes ne sont pas d’accord. Ça devient une façon de discréditer leurs revendications. On dit : “Vous voyez? Elles ne s’entendent pas’’. Puis on n’est plus intéressés à accorder de la valeur à leurs arguments », avance Neda.  

Photo : Charles-André Leroux

« Mais on oublie que c’est correct d’avoir des opinions divergentes, c’est ce qui fait avancer le débat. Et je trouve qu’au Québec, on a encore beaucoup trop peur de débattre », ajoute-t-elle.  

Je risque une question sur le suicide d’Oksana Chatchko et sur l’avenir du mouvement dans ces circonstances. Neda me rabroue rapidement. « Je n’ai rien à ajouter là-dessus. Le communiqué est clair et je ne parlerai pas en mon nom dans ce dossier. »  

Pourquoi? Elle me renvoie immédiatement ma question. « Comment toi tu parlerais du suicide d’une personne à un média? »  

Je n’insiste pas.  

Sur l’avenir du mouvement en tant que tel, Neda se fait plus loquace. Elle est consciente que l’avènement des réseaux sociaux a beaucoup fait changer la game du militantisme. La prise de parole des personnes marginalisées qui se fait à coup de hashtags tend à bouleverser les manières traditionnelles de « revendiquer », mais c’est pour le mieux, croit Neda en évoquant avec satisfaction la petite révolution provoquée par le mouvement #metoo.  

Au cours des prochaines semaines, la militante compte se consacrer à l’écriture. Elle refuse de dire si les Femen envisagent une action durant la campagne électorale du Québec pour mettre la lumière sur un enjeu que nos politiciens auraient pu oublier.  

« Si l’occasion se présente, nous serons là pour continuer à faire avancer le débat », conclut simplement Neda.