Enquête sur la mort du Dunkin’ Donuts | Tabloïd
/tabloid

Enquête sur la mort du Dunkin’ Donuts

Image principale de l'article Enquête sur la mort du Dunkin’ Donuts

Septembre 2018. Une campagne électorale bat son plein. Max Pacioretty est échangé à Las Vegas. Les critiques du dernier Xavier Dolan sont tièdes pour la première fois. Mais dans ce flot d’évènements, une nouvelle, pourtant majeure, nous a presque tous échappé: la chaîne Dunkin’ Donuts a officiellement rendu l’âme au Québec.

C’est dans le plus grand secret que ce temple du beigne a fermé les portes de ses derniers cafés encore ouverts dans la seule province canadienne où elle dominait autrefois le marché.

Infographie : Christine Lemus

Le rouleau compresseur Tim Hortons aura finalement eu raison de cette bannière mythique qui a connu ses années de gloire dans les années 80. Au plus fort de son apogée, Dunkin’ Donuts comptait plus de 210 succursales à travers le Québec.

Je suis trop jeune pour avoir été témoin de la montée fulgurante de Dunkin’, mais j’ai quand même voulu savoir pourquoi la branche canadienne de ce géant du glacé au chocolat a dû rendre son tablier.

Pour le savoir, j’ai tenté de parler aux propriétaires des trois succursales qui résistaient jusqu’à tout récemment à l’envahisseur: celle sur la rue Wellington et les kiosques de la Place Versailles et du Mail Montenach, à Beloeil.

Ces adresses continueront d’écouler les mêmes beignes et le même café, mais ne pourront plus opérer sous la bannière Dunkin’. Elles s’appellent désormais respectivement Déli Donut, Bistro Flamingo et Coin Café.

L’ancien Dunkin’ Donuts de la rue Wellington, à Verdun, a été rebaptisé Déli Donut.

Photo : Charles-André Leroux

L’ancien Dunkin’ Donuts de la rue Wellington, à Verdun, a été rebaptisé Déli Donut.

Disparu, mais toujours présent

Sam Jardak, l’homme derrière le comptoir du kiosque de la Place Versailles depuis plus de quinze ans, est le seul propriétaire des trois dernières succursales qui a accepté de se livrer à nous.

Son comptoir a d’ailleurs été le dernier à retirer ses enseignes et à changer ses menus. Nous étions même sur place, le 6 septembre dernier, lorsque le clou a officiellement été planté dans le cercueil.

Avec son look délabré et son mobilier orange sorti tout droit des années 80, le restaurant avait à peine l’air ouvert et rappelait l’ambiance des centres d’achats abandonnés.

Photo : Charles-André Leroux

Les menus du nouveau café demeurent identiques, mais tous les logos de Dunkin’ Donuts ont été recouverts de petits morceaux de tape blanc. Rare contact entre la censure et l’univers de la crème Boston.

«On va changer le menu pis la bannière bientôt, raconte Sam, appuyé confortablement sur son comptoir. Le gars est supposé venir la semaine prochaine», ajoute-t-il, amorphe, à l’aube d’une retraite bien méritée.

Sam a déjà été un triple franchisé Dunkin’, mais c’est toujours son restaurant de la Place Versailles qui a le mieux fonctionné. Alors que la plupart de ses confrères fermaient leurs portes en raison de la compétition (des prix entre 20 et 40% plus bas) de Tim Hortons, Sam a tenu bon dans son petit coin de centre d’achats.

Infographie : Christine Lemus

«On n’a jamais eu besoin de publicité parce qu’on est juste à côté de l’entrée. C’est pour ça que quand les autres ont décidé de poursuivre Dunkin’ parce qu’ils avaient arrêté de faire de la pub au Québec, on n’a pas embarqué», affirme-t-il. Comme de fait, le restaurant était pas mal occupé lors de notre passage jeudi dernier. Seul derrière le comptoir, Sam servait ses clients avec aisance et rapidité.

Bon nombre d’entre eux étaient d’ailleurs des employés de boutiques de la Place Versailles qui viennent lui jaser tous les jours. Sam en profitait pour leur annoncer la conversion de son établissement, reçue par de simples hochements d’épaules.

Une mort lente et prévisible

Sam voue une affection particulière à la chaîne de beignes depuis qu’il a immigré du Liban à l’âge de 20 ans, en 1973. «Il y avait un Dunkin’ juste à côté de chez moi et j’ai toujours aimé y aller pour prendre un café», se remémore-t-il.

Malgré tout, la fin du Dunkin’ suscite peu d’émotion chez lui. «Les commerces, ce n’est pas la place pour les sentiments. Business is business», tranche-t-il sèchement.

Infographie : Christine Lemus

Ça faisait d’ailleurs plus d’une décennie qu’il s’attendait à ce que l’entreprise se décide enfin à quitter la province.

«Déjà en 2007, le bureau-chef me disait qu’ils ne savaient pas exactement quand serait la fermeture, mais que ça s’en venait», raconte-t-il.

Et pourquoi le siège social a-t-il décidé qu’il s’agit, maintenant, du bon moment pour se retirer du marché québécois?

«Il faudrait que tu leur demandes. Ils ne m’ont pas dit grand-chose à part qu’ils perdaient de l’argent au Canada, que notre contrat de franchise se terminait et qu’ils ne le renouvelleraient pas», résume Sam.

Aura de mystère

Suivant son conseil, nous avons contacté Dunkin’ Donuts afin de comprendre les raisons derrière leur départ en catimini du Québec. Disons qu’ils ont été plutôt avares de détails.

Infographie : Christine Lemus

«Nous nous excusons pour tout inconvénient que [les fermetures] pourraient causer à nos fidèles clients. Ce fut un honneur de servir notre gamme de cafés, de produits de boulangerie et de sandwichs de grande qualité à nos invités canadiens», a déclaré le porte-parole Justin Drake par courriel.

L’entreprise n’a pas retourné nos appels ni nos courriels demandant plus d’information.

Une aura de mystère enveloppera donc toujours la fin de Dunkin’ Donuts au Québec, mais au moins une certitude demeure: on pourra continuer à savourer leurs beignes qui, franchement, sont bien meilleurs que ceux du Tims.

Oui, j’ai osé le dire.

Infographie : Christine Lemus

Les amoureux du Dunkin’

Lisa-Marie arrive au comptoir du Café Flamingo de la Place Versailles avec son copain Julien. Les deux ont l’air inquiet. Avant même de saluer Sam, ils lui demandent si le restaurant va fermer. «Non, et on gardera les mêmes beignes et le même café!», leur répond le propriétaire.

Les voilà soulagés.

« J’ai vu sur Facebook qu’ils fermaient tous les Dunkin’ Donuts donc on s’est dit qu’il fallait passer pour voir. Je suis un petit gars du coin. Quand j’étais jeune et que je venais avec mon père, on passait tout le temps ici. C’était un peu comme une tradition familiale. Je suis vraiment content de voir qu’aujourd’hui ne sera pas ma dernière visite.» — Julien

«Quand j’habitais à Terrebonne, je venais quand même à ce Dunkin’ Donuts parce que je préférais les beignes d’ici. Je ne sais pas, il y a juste quelque chose dans leur texture et leur saveur qui est imbattable. Je viendrai au Bistro Flamingo pour mes beignes maintenant.» — Lisa-Marie

Les p’tits vieux

Quand on s’est rendus au Déli Donut de Verdun en fin de matinée, on s’est immédiatement rendu compte que le restaurant semble être le club social non officiel du quartier. Il était plein à craquer et une dizaine de personnes âgées discutaient dans le parking en fumant des cigarettes.

«On est un groupe d’une quinzaine de personnes et on se retrouve ici à tous les jours pour parler et prendre un café. Pour moi, le fait que Dunkin’ Donuts s’en aille change rien. C’est les gens ici qui sont fins.» — Jacques

«Je n’aime pas vraiment le nouveau nom, mais c’est correct. On va au Déli Donut maintenant!» — Diane

Le citoyen anonyme

C’est en partant du Déli Donut que nous avons croisé Steve, qui habite à un jet de pierre du restaurant. Il était assis sur son balcon avec une tasse du Dunkin’ à ses côtés. Il n’a pas voulu qu’on prenne son visage en photo.

«J’y vais à tous les matins pour prendre mon café. Ça ne me dérange vraiment pas que le nom ait changé, mais j’ai remarqué que leurs nouvelles tasses sont plus petites et qu’ils chargent le même prix, ce qui n’est pas super. La tasse que j’ai ici, ça fait trois jours que je l’ai. Je pense que je vais la garder pour me rappeler les bon temps où les tasses étaient plus larges » — Steve