À la gloire des buanderies | Tabloïd
/tabloid

À la gloire des buanderies

Scène de vie de quartier dans une buanderie de Montréal-Nord.
Montage : Charles-André Leroux

Scène de vie de quartier dans une buanderie de Montréal-Nord.

Vous en croisez sûrement une ou deux tous les jours sur votre chemin, mais vous ne les remarquez plus. Même si vous avez oublié leur existence, les buanderies s’accrochent au paysage urbain, au même titre que les pawn-shops et les dernières succursales de la bannière Rossy. Pourtant, derrière ces commerces en apparence anachroniques, il y a des gens qui travaillent très fort pour maintenir des services qu’on peut encore qualifier d’essentiels.

Pour ceux qui les ont déjà fréquentées assidûment (j’en suis), les buanderies font figure de joyeux bordel où s’entremêlent, le temps d’une brassée, les destins de gens « ordinaires ».

Mais en passant récemment devant une buanderie particulièrement scrap, je me suis demandé si les beaux jours de ces hauts lieux de la lessive n’étaient pas un peu derrière eux. J’ai donc décidé de parcourir la métropole à la recherche des propriétaires et de la faune qui fréquente encore ces établissements en 2018.

Le duct-tape est une ressource inestimable pour cette buanderie du Plateau Mont-Royal

Photo : Ariane Labrèche

Le duct-tape est une ressource inestimable pour cette buanderie du Plateau Mont-Royal

Je me rends d’abord dans une buanderie située sur la rue Hochelaga, à la frontière du quartier Ville-Marie. La chaleur qui émane des machines fonctionnant à plein régime me fait presque regretter la canicule à l’extérieur. Un rapide coup d’oeil aux visages brillants des quatre personnes présentes sur place me confirme que je ne suis pas la seule à suffoquer.

Je m’approche d’un grand gaillard aux mouvements brusques, qui manipule d’énormes sacs transparents. Il s’appelle Jocelyn et il n’a pas tellement le temps de parler : son lift est sur le point d’arriver.

« Vous pouvez poser vos questions quand même, je vais essayer de répondre vite », propose-t-il, affable.

Jocelyn se dépêche à remplir ses sacs

Photo : Charles-André Leroux

Jocelyn se dépêche à remplir ses sacs

Jocelyn visite la buanderie de la rue Hochelaga deux fois par mois. Il n’y pas de place dans son appartement pour une laveuse ou une sécheuse, « sinon j’en aurais », insiste-t-il en chargeant ses sacs.

Je n’en saurai pas plus, car son lift vient d’arriver. C’est un collègue de travail qui le dépanne à chaque fois qu’il passe à la buanderie.

Mon regard se pose sur les clients restants. Un dénommé Matteo accepte de se prêter au jeu de l’entrevue.

Originaire de Toulouse en France, le jeune homme est au Québec depuis un mois à peine. En attendant de décrocher un petit boulot, il vit dans une van retapée. Son plan : découvrir nos grands espaces à son rythme, dans l’esprit de la #vanlife .

Matteo, mi-touriste, mi-beatnik

Photo Charles-André Leroux

Matteo, mi-touriste, mi-beatnik

C’est la première fois que Matteo utilise une buanderie, du moins dans la Belle province. Mais ça ne sera pas la dernière. « À priori je vais devoir passer à toutes les semaines ou à toutes les deux semaines max, parce que je n’ai pas encore assez de linge pour faire un roulement plus espacé », explique-t-il.

Et que pense le Français de cette première expérience dans une buanderie bien de chez nous? « Les électroménagers sont beaucoup plus imposants! Juste avant d’avoir la van, j’étais dans un AirBnb et les laveuses étaient gigantesques. J’étais pas du tout habitué, il y avait des boutons partout et ça faisait de la musique », pouffe-t-il.

Nous échangeons quelques autres banalités sur les différences France-Québec puis c’est le moment de plier bagage. Matteo retourne à sa #vanlife tandis que je poursuis mon circuit des buanderies montréalaises.

Direction Plateau Mont-Royal où on trouve encore une très forte concentration de ces temples de la guenille mouillée. Malheureusement pour moi, les rares personnes rencontrées par la suite (majoritairement des immigrants, des personnes à faible revenu et des touristes) se font avares de commentaires sur leur expérience. J’ai toutefois un joker dans ma poche : un « café-buanderie », joliment nommé Blanc de Blanc, dont on m’a abondamment vanté les charmes.

L’entrée de chez Blanc de Blanc. Rien ne laisse présager que nous entrons dans une buanderie

Photo Ariane Labrèche

L’entrée de chez Blanc de Blanc. Rien ne laisse présager que nous entrons dans une buanderie

Chez Blanc de Blanc, on fait plus que laver son linge sale : on peut s’y installer le temps de déguster une omelette ou de se prélasser dans la cour arrière aux allures d’oasis.

Mes oreilles bourdonnent dès que je passe les portes du café-buanderie. En me concentrant un peu plus, je distingue le ronron des vêtements qui culbutent, le tintement des verres qui s’entrechoquent et le raclement des chaises en bois sur le sol.

Huiles, marmelade, guitare : une belle ambiance bohème règne chez Blanc de Blanc

Photo Ariane Labrèche

Huiles, marmelade, guitare : une belle ambiance bohème règne chez Blanc de Blanc

Je fais la connaissance de Philippe, fier propriétaire des lieux. Le Français, établi au Québec depuis de nombreuses années, y voit une réponse au tumulte ambiant.

L’établissement existe depuis 2002 et attire les clients de tous âges. Certaines personnes n’ont pas les moyens de s’acheter leurs propres appareils, d’autres vivent dans des appartements trop exigus pour en posséder.

« Parfois on a même des gens qui logent au Ritz-Carlton et qui sont référés par des concierges », confie Philippe, ajoutant que certains habitués n’hésitent pas à squatter l’endroit même au-delà de leur cycle.

Philippe, propriétaire de la buanderie Blanc de Blanc

Photo Ariane Labrèche

Philippe, propriétaire de la buanderie Blanc de Blanc

Philippe a eu un véritable coup de foudre pour cet espace qui lui permet de « faire du business » sans pour autant sacrifier la musique, l’une de ses passions. Le café-buanderie organise des concerts chaque mercredi pour sa clientèle et ceux qui veulent bien y assister.

Au moment de mon passage, c’est plutôt tranquille. Normal, explique Philippe, puisque les étudiants constituent une frange importante de sa clientèle et retournent dans leur famille durant l’été.

Le propriétaire, qui connaît ses clients par leur nom, est convaincu que la buanderie demeure un service essentiel, même en 2018.

« Ça force les gens à sortir de chez eux, ça brise l’isolement. Et comme ça fait chier tout le monde de faire le lavage, autant le faire ici », s’exclame-t-il.

L’espace bouffe de chez Blanc de Blanc

Photo Ariane Labrèche

L’espace bouffe de chez Blanc de Blanc

Va pour le service essentiel, mais est-ce que c’est rentable? Non, répond immédiatement l’ex-musicien.

Les choses changent, précise-t-il. « Avant les machines coûtaient très cher, c’est pas tout le monde qui pouvait en avoir chez eux. Les buanderies servaient aussi de point de ralliement pour les mères qui avaient beaucoup d’enfants, c’était un espace de communauté et de socialisation. »

Philippe évoque aussi le prix des loyers et des taxes qui ne cessent d’augmenter dans certains quartiers, affectant ainsi la rentabilité des établissements.

« Aujourd’hui les buanderies c’est un appoint qui permet de payer des bills. D’ailleurs je me demande comment font les propriétaires des buanderies Royal Plus, mais en même temps, ce sont des vieux Grecs qui ont ça depuis 25–30 ans, à l’époque où c’était plus payant. »

Ces « vieux Grecs » dont Philippe parle, c’est la famille Loupessis, qui gère une quinzaine d’établissements sur l’île.

C’est le patriarche, Jerry, qui mène le bateau malgré ses 80 chandelles.

Jerry Loupessis brassant de grosses affaires

Photo Ariane Labrèche

Jerry Loupessis brassant de grosses affaires

« Dans notre famille, on l’appelle le Donald Trump de la buanderie », lance Tony, son fils, derrière la caisse de l’épicerie familiale, située dans la Petite Italie.

Jerry a un franc-parler qui décoiffe et des anecdotes hilarantes. Son histoire de ce côté-ci de l’Atlantique commence en 1959.

« Je suis venu au Canada sur un bateau, avec une valise et un plan », précise-t-il.

Il a commencé ses activités avec deux laveuses et deux sécheuses dans un vieux logement d’Outremont. « Je suis dans le business depuis les années 80, mais ça m’a pris 20 années de plus pour comprendre que le business était bon et que ça pouvait être vraiment rentable. J’ai tellement mal géré l’expansion! »

Une buanderie Royal Plus du quartier Outremont avec en prime la photo de Jerry sur la façade

Photo Ariane Labrèche

Une buanderie Royal Plus du quartier Outremont avec en prime la photo de Jerry sur la façade

En terme de chiffres, le « bon business » de la famille Loupessis attire en moyenne 50 à 60 clients par jour, par succursale. C’est donc des milliers de brassées qui s’effectuent chaque mois dans les 15 buanderies du réseau.

Et le chiffre d’affaires? « On ne dévoile jamais ces choses-là, tranche Tony. Mais dis-toi qu’on parvient à faire vivre une famille entière — mes parents, leurs enfants et leurs petits-enfants — avec ce que ça rapporte. »

Tony, impliqué dans la gestion des entreprises familiales avec ses frères, a lui aussi assisté aux bouleversements dans le milieu. Malgré cela, il n’est pas inquiet.

« Avant les gens n’avaient pas de laveuse ni de sécheuse chez eux, à cause des immeubles trop vieux ou du coût. Mais aujourd’hui, tout le monde en a, même les condos se construisent avec des services de buanderies intégrés », explique-t-il.

« Mais tout ça ne changera jamais rien au fait que les familles nombreuses ont besoin des buanderies. Chez nous, avec trois enfants, ça prend 4–5 heures faire tout le lavage, tu peux juste utiliser une machine à la fois. Dans une buanderie, tu en pars quatre d’un coup et ça te prend 45 minutes pour tout laver. »

Des laveuses bien alignées de façon à ménager ceux qui ont un TOC

Photo Ariane Labrèche

Des laveuses bien alignées de façon à ménager ceux qui ont un TOC

Tony rappelle aussi que la plupart des machines destinées à l’usage domestique ont une capacité restreinte. Alors pour la laver la literie, les sacs de couchage et les tapis...« rien ne vaut nos machines jumbos, les meilleures en ville », complète-t-il, avec un sourire espiègle.

Comme Philippe de chez Blanc de Blanc, la famille Loupessis mise sur le service à la clientèle adapté. Elle a aussi instauré un système de happy hour, pour désengorger leurs succursales lors des journées ou périodes occupées, le soir et la fin de semaine.

Le happy hour, un moyen efficace de réduire l’achanlandage

Photo Ariane Labrèche

Le happy hour, un moyen efficace de réduire l’achanlandage

Et comment fonctionne ce système de happy hour? Les machines sont programmables. Tony ne veut pas donner trop de détails. La famille Loupessis garde jalousement son savoir. Elle n’hésite toutefois pas à prêter ses locaux à ceux qui en font la demande.

« Les gens nous sollicitent beaucoup dans le milieu des arts, à la télé, au cinéma pour tourner des séries, des pubs ou des films. Le plus gros contrat qu’on a eu, c’était pour une scène dans le film Bad Santa 2 », illustre Tony.

À travers toutes ces activités, la famille Loupessis s’attèle à une autre tâche très importante : préparer la relève de demain.

« Idéalement, mes frères, ma soeur et moi, on veut laisser tout ça à nos enfants. On va leur donner, mais seulement s’ils travaillent pour et qu’ils le méritent », insiste-t-il.

« Vous avez ici l’original, le soutien et l’avenir », conclut Tony en regardant sa fille, Tiana.

Tony, Jerry et Tiana Loupessis

Photo Ariane Labrèche

Tony, Jerry et Tiana Loupessis

Justement, que restera-t-il des buanderies quand Tiana aura l’âge de prendre les rênes de l’entreprise familiale? Au-delà de l’aspect peu invitant de certains établissements visités dans le cadre de ce reportage (murs graisseux, éclairage inquiétant et machines délabrées), force est de constater que l’effervescence qui a fait ronronner moult laveuses industrielles au cours des dernières décennies n’est plus.

Avec les changements dans les habitudes de vie des consommateurs et les innovations technologiques qui n’en finissent plus, le temps des buanderies ayant pignon sur rue est sans doute compté. Mais les Jocelyns et les Matteos nous rappellent qu’il faudra encore attendre quelques cycles avant qu’elles ne deviennent complètement des reliques du passé.