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Une histoire de double coming out

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Illustration Philippe Melbourne

Ça a commencé avec des insultes. Des mots destinés à l’affaiblir, à la faire sentir comme un moins que rien à une époque où elle doutait déjà de sa propre valeur en tant que personne.

« Il disait souvent que j’étais pas vite intellectuellement, que j’étais pas intelligent... ça me mettait hors de moi », relate cette victime, en décrivant le cycle traditionnel de la violence conjugale.

Jusqu’ici, les premières images qui vous viennent spontanément en tête sont sans doute celles d’une femme meurtrie et recroquevillée sur elle-même face à un homme imposant qui enfonce son poing dans le mur.

Or la violence conjugale est un phénomène aussi répandu chez les hommes homosexuels, même si les cas sont moins souvent rapportés.

Des hommes comme Simon* qui, même un an après la fin de sa relation, admet du bout des lèvres la violence subie et refuse l’étiquette d’« homme battu ».

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Comme c’est souvent le cas, la violence s’était invitée de manière insidieuse dans sa relation.

« C’était des insultes, il me faisait sentir comme si je le dérangeais plus que d’autre chose. C’était comme si j’étais un boulet pour lui dans ses commentaires », raconte Simon d’une voix douce et gênée qui contraste avec sa forte stature.

La violence verbale a rapidement fait place aux menaces. Plus passif de nature, Simon encaissait.

« Il menaçait de me frapper quand il n’était pas content et que je lui tenais tête. »

Simon vient d’un bon milieu. Il peut compter sur sa famille et sur un bon réseau d’amis. Il est éduqué et termine actuellement une maîtrise. Il peut se targuer de n’avoir jamais eu besoin de se battre pour faire reconnaître son orientation sexuelle.

Mais Simon était vulnérable. Des blessures de l’enfance combinées au stress d’une vie d’adulte qui commençait.

C’était aussi la première fois qu’il était dans un couple sérieux, en appartement. Le manque d’expérience lui a fait tolérer des choses qu’il n’aurait pas dû tolérer.

« À un moment donné j’ai voulu lui tenir tête pour de bon, pour lui dire que je n’étais pas d’accord et que j’en avais assez d’être la personne [dans le couple] qui devait toujours céder. »

Quelque temps après cette confrontation, son ex a commencé à le gifler. D’abord à la « blague », dans toutes sortes de situations.

« Je lui disais d’arrêter, que je n’aimais pas ça », relate Simon. Puis les gifles ont commencé à pleuvoir durant leurs chicanes.

Simon a continué d’encaisser, en silence, conscient d’être incapable de répliquer.

« Étant plus grand et plus gros que lui, je savais qu’un coup donné par moi aurait valu cinq des siens. Si je l’avais frappé, il aurait “revolé” », illustre Simon en évoquant son gabarit.

À un moment donné, n’en pouvant plus, Simon a levé la main, pas pour frapper, mais plutôt pour interrompre le geste de son agresseur.

« Ça a été instinctif, je lui ai attrapé le bras et je l’ai serré. Il a eu mal. Tout de suite après je me suis moi-même senti mal de l’avoir blessé, parce que veut veut pas c’était quelqu’un que j’aimais. »

Simon

L’ex de Simon était aussi possessif et jaloux : il reprochait constamment à son partenaire de parler à d’autres garçons.

Conscient qu’il s’enfonçait dans une relation de plus en plus toxique, Simon a fait le choix de consulter une thérapeute, quelqu’un qui l’avait déjà suivi plus tôt dans sa vie.

Sur ses conseils, Simon a mis fin à la relation.

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Parenthèse ici pour vous dire que tout au long de notre conversation, Simon a essayé de trouver des façons de minimiser l’attitude de son ex. « C’est fondamentalement une bonne personne », « je ne crois pas qu’il avait conscience du mal qu’il me faisait », « j’ai de la misère à lui en vouloir », sont quelques-unes des phrases qu’il m’a sorties au cours de notre entretien.

Quand je lui ai fait remarquer que c’était un peu, beaucoup, un réflexe de personne battue de défendre son agresseur et de minimiser ses actes, il a souri.

« Oui, ça a toujours été dans ma nature d’excuser les autres. C’est sûr que ça m’aide pas, mais c’est une chose sur laquelle je travaille. »

Simon m’a aussi confié qu’il était gêné de me raconter son histoire. Il n’a jamais parlé des épisodes de violence à sa famille et seuls quelques amis sont au courant. Pas question non plus de porter plainte à la police.

Pourquoi? La honte, tout simplement.

« Je me dis que si j’allais au poste porter plainte, on ne me prendrait pas au sérieux. Moi le grand gaillard, qui se fait mener par le bout du nez par un gars qui a une tête de moins que lui, qui pèse la moitié de son poids... ouin, tsé. »

Ouin. Et Simon est loin d’être le seul dans sa situation.

Au Québec, l’accès aux ressources adéquates dans les cas de violence conjugale chez les couples de même sexe demeure difficile parce que le phénomène est peu documenté.

On sait toutefois qu’à l’échelle du pays les personnes homosexuelles et bisexuelles sont deux fois plus à risque que les personnes hétérosexuelles d’être victimes de violence conjugale.

On sait aussi que les victimes d’actes de violence conjugale sont peu portées à dénoncer leurs conjoints, indépendamment du sexe : seules 20 % d’entre elles portent plainte aux policiers, explique Valérie Roy, professeure et chercheuse à l’École de travail social et criminologie de l’Université Laval.

Les hommes gais et les personnes trans sont les moins susceptibles de contacter les autorités dans une telle situation, précise Mme Roy, qui mène une étude sur la violence conjugale chez les hommes gais en contexte de rupture.

Pour les personnes de même sexe, le processus de dénonciation est entravé par la peur de la stigmatisation et la pression d’un double coming out : le premier associé à leur orientation sexuelle et le second à leur statut de victime.

« Tout ce qui entoure la masculinité, son image et les préjugés vont empêcher les victimes de prendre conscience qu’elles sont des victimes », indique la chercheuse.

Valérie Roy, professeur à ULaval

Valérie Roy se réjouit de l’abondance des services offerts aux victimes, mais rappelle qu’ils sont généralement pensés selon un modèle hétéronormatif destiné principalement aux femmes hétérosexuelles.

« On a besoin de plus de connaissances pour offrir des services aux hommes victimes de violence, mais aussi pour les auteurs des actes violents », conclut Valérie Roy, qui espère que son étude permettra de développer de meilleures pistes pour intervenir auprès des hommes gais.

J’ai glissé un mot sur l’étude à Simon. Il était enthousiaste parce qu’il sait qu’on parle encore trop peu de violence conjugale dans sa communauté.

Il s’estime chanceux d’avoir eu accès à une thérapeute qui a su l’aiguiller pour prendre la bonne décision, mais est très conscient que les ressources sont limitées.

« Il y a encore une forme de honte. On stigmatise déjà beaucoup les hommes qui se font violenter en général parce qu’on considère que c’est pas viril. Les hommes homosexuels c’est encore plus parce qu’on représente une minorité », regrette Simon.

« Les gens pensent que les hommes sont capables de gérer la violence. Si on compare à une femme hétérosexuelle, c’est triste à dire, le capital de sympathie est juste pas le même . »