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L’itinérance sous un soleil de plomb

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Photo, Ariane Labrèche | Montage, Charles-André Leroux

Réjean et Luc ont trouvé refuge en dessous de quelques arbres, dans un parc du centre-ville. Moins de chance de cramer au soleil ici. Les deux hommes, dans la rue depuis plusieurs années, n’en sont pas à leur première canicule. Ils savent qu’ils doivent, à l’instar de leurs compagnons d’infortune, redoubler de vigilance en période de chaleur extrême.

Mais avant même de rencontrer Réjean et Luc, deux constats s’imposent: quatre secondes dehors suffisent pour suer à grosses gouttes et autant de secondes permettent de comprendre que les itinérants trouvent principalement refuge dans les rares bouts de verdure durant la canicule. Une hypothèse confirmée au refuge le Sac à dos, qui vise l’insertion sociale et économique des personnes en situation d’itinérance. «Si tu veux trouver des personnes sans domicile fixe qui restent à l’extérieur, va dans les parcs», explique une dame de l’administration.

Au même moment, une dizaine d’itinérants profitent de la climatisation et de l’abreuvoir du Sac à dos. Quelques médias ont fait état cette semaine des mesures prises par les organismes d’aide à l’itinérance pour épauler les personnes sans domicile fixe lors de la canicule (distribution de bouteilles d’eau, heures d’ouverture prolongées, etc.). On pense souvent aux itinérants en période de grand froid, mais ils peuvent être tout aussi affectés, même plus, lors des chaleurs extrêmes.

Les sexagénaires Réjean et Luc ne semblent pour leur part pas trop accablés par la chaleur. «Ça m’a pris deux jours pour m’habituer, mais là, ça va», raconte Réjean, assis sur chaise de bois et appuyé sur sa canne, dans la rue depuis 10 ans.

Photo, Ariane Labrèche

Les deux hommes ont développé leurs astuces au fil du temps. Remplir leurs bouteilles d’eau aux abreuvoirs du square Viger, s’asperger d’eau à la fontaine du même parc ou carrément sauter dans le fleuve Saint-Laurent. Et puisqu’il faut parfois ce qu’il faut, se mettre torse nu fait partie des options. «Tu l’enlèves, tu le remets, tu l’enlèves, tu le remets», illustre Réjean, que nous avons rencontré avec son t-shirt.

Réjean et Luc reconnaissent que la chaleur ne fait pas à tout le monde. «Il y en a qui sont moins patients. Ils font leur petite crise pour toutes sortes de petites affaires», explique Réjean.

Avant de les quitter, les deux hommes soulignent ne pas trop savoir où ils vont passer la nuit. «On ne le sait pas pour l’instant, on verra», indiquent-ils à l’unisson.

La chaleur affecte un peu le sommeil de Luc, même s’il est habitué. Pour Réjean, ça empire ses problèmes de hanche. «J’ai besoin de bouger beaucoup pour ne pas avoir mal. Alors, je me promène et je dors seulement des petits deux heures par-ci, par-là», résume-t-il.

Un peu plus loin, nous tombons sur Luc (un autre), qui vit pour sa part la canicule au gros soleil. Pas question d’aller chercher un coin d’ombre. Bien installé sur le terre-plein séparant la rue Dickson, à la hauteur de l’avenue Souligny, il attend que les chars s’arrêtent pour quêter un peu d’argent. Autour de lui, il n’y a que du béton. Son teint ultra basané prouve bien que la chaleur a «fessé» fort ces derniers jours.

Photo, Ariane Labrèche

Luc garde pourtant le moral, bien content qu’on vienne lui porter deux bouteilles d’eau.

Il quête sur la rue Dickson depuis trois ans. Chaleur ou non, c’est rendu une «habitude» pour lui. Son spot. Ce matin, il est arrivé vers 10h30 et il compte repartir à 15h au plus tard. «Je ne prends pas de pauses à l’ombre. Je fais mon shift straight et après ça, je m’en vais. Moi, c’est tout ou rien», raconte celui qui dormira à la belle étoile ce soir.

Pour rester hydraté, il remplit sa cruche de quatre litres d’eau au jardin communautaire de l’autre bord de la rue. Les gens sont également plus portés à lui donner des bouteilles d’eau. «En fin de semaine, j’en ai 15», calcule-t-il tout fier. L’homme au crâne rasé confirme aussi que les automobilistes donnent plus lors des canicules, comme ils le font en temps de grand froid.

Luc, tel qu’il le remarque, est «spécial». Seul de sa gang de «quêteux» sur place à midi, il constate que pratiquement personne ne fait la manche par cette chaleur. «De toute façon, je ne serais pas le genre de personne à aller vivre en Alaska», confie-t-il en riant.

De retour au centre-ville, la ruelle derrière la Mission Old Brewery permet de se cacher du soleil tout en profitant d’une rare brise. On y trouve Yannick, ancien itinérant. «La ruelle, c’est le meilleur spot à Montréal», lance-t-il de bon cœur.

Maintenant en appartement, il vient quand même faire son tour de temps en temps pour voir ses amis. Durant la canicule, il leur apporte de l’eau.

Yannick remarque aussi que la chaleur rend les personnes itinérantes plus irritables et agressives. Un point en commun avec l’ensemble de la population. D’après Yannick, le grand coupable est l’indice humidex. «Sans ça, tout le monde aurait été bien correct», croit-il.

Humidex ou pas, Réjean, les deux Luc et Yannick peuvent se réjouir: la canicule semble tirer à sa fin. Mais bon, les itinérants, contrairement à nous, ont des problèmes qui vont sans doute bien au-delà de nos malheurs climatisés exprimés sur les réseaux sociaux.