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La mort des cabines téléphoniques

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Photo: Ariane Labrèche / Montage: Charles-André Leroux

Les cabines téléphoniques semblent un vestige d’une époque révolue. Une époque pas si lointaine, où nous fouillions dans nos poches pour extirper un « trente sous » plutôt qu’un iPhone quand on voulait faire un appel. Pourtant, plus de 55 000 téléphones publics se fondent toujours dans le décor à l’échelle du pays.

Les cabines téléphoniques sont présentes, certes, mais on ne les remarque plus, on dirait. La preuve, c’est seulement au moment où j’ai consciemment décidé d’ouvrir l’oeil que j’ai réalisé à quel point elles étaient partout... même si plusieurs d’entre elles sont brisées.

Leur popularité, par contre, demeure relative. Bien que le nombre de téléphones publics soit en décroissance fulgurante, ils ont généré 22,2 M $ de revenus en 2016, selon le dernier Rapport de surveillance des communications du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). 

Ça peut sembler beaucoup, mais c’est bien peu quand on considère qu’en moyenne, chaque cabine a rapporté 385 $ pour l’année 2016. C’est environ 300 $ de moins qu’en 2012 et 700$ de moins qu’en 2006. Mais le fond de l’histoire demeure impressionnant : oui, il y a encore des gens pour qui cette ancienne technologie est importante, voire nécessaire.

Mais pour dresser le meilleur portrait, plusieurs obstacles se sont dressés devant nous.

Notons d’emblée que Bell, Telus et le CRTC ont refusé de répondre à la plupart de nos questions à ce sujet, même les plus factuelles. Pas facile, donc, d’obtenir de l’information sur les téléphones publics auprès de ceux qui les gèrent.

Nous avons aussi tenté d’aller à la rencontre d’usagers sur le terrain et, croyez-moi, ce n’était pas facile non plus.

Trouver des usagers de cabines téléphoniques en sillonnant les rues de Montréal, c’est un peu comme chasser une gazelle dans la savane. Tu ne sais pas trop où elles se cachent, donc tu te promènes aveuglement, et quand t’en spot enfin une, elle s’échappe avant que t’aies même la chance de t’approcher.

Bon, j’avoue ne jamais avoir chassé une gazelle de ma vie (ou chassé tout court), mais j’imagine que ça doit ressembler à ça.

Même quand on réussissait à intercepter quelqu’un qui venait de payer cinquante sous pour un appel (oui, ça coûte 50 sous maintenant), la plupart refusaient de nous parler. «Pas le temps, pas intéressé», était la réponse habituelle.

C’est en déambulant dans les rues du Plateau par un mercredi soir que nous avons enfin croisé Jahan Shah dans une cabine près de l’intersection Mont-Royal/Papineau. Il entretenait une longue conversation en farsi et, après avoir raccroché, il a gentiment expliqué pourquoi il communiquait encore comme dans l’temps.

«J’ai eu un peu de difficulté financière et j’ai dû couper mon téléphone cellulaire. Je vis à quelques rues d’ici et quand j’ai un appel à faire, je viens à la cabine. Je fais ça depuis trois mois et, honnêtement, je ne m’ennuie pas du tout de mon cell», confie-t-il.

L’homme se considère chanceux d’être en bonne santé et d’avoir un téléphone public fonctionnel à proximité de chez lui, mais s’inquiète pour les personnes plus vulnérables qui n’ont pas un accès aussi facile à ce service.

«Depuis une dizaine d’années, je remarque qu’il y a de moins en moins de cabines dans les rues. Celles qui sont encore là sont souvent brisées et ne sont jamais réparées. C’est sûr que pour 95% du monde, ce n’est pas un problème, mais pour les personnes âgées à mobilité réduite ou pour les personnes pauvres qui n’ont rien d’autre pour appeler, ce n’est pas juste qu’il soit aussi difficile de trouver un téléphone», déplore-t-il.

Une porte-parole de Telus, qui gère 10 000 téléphones publics au Canada, nous a assuré que l’entreprise répare ses cabines endommagées. Bell, qui gère pour sa part 45 000 téléphones publics à l’échelle du pays, n’a pas répondu à nos questions à ce sujet.

Sur le terrain, force est de constater que bon nombre de cabines sont sévèrement endommagées ou tout simplement hors d’usage, bien que d’autres aient su résister aux ravages du temps.

Clientèle vulnérable

Comme l’a souligné Jahan Shah, la plupart des utilisateurs de cabines téléphoniques sont des personnes marginalisées ou dans une situation socioéconomique difficile. C’est du moins ce que révèle une étude commandée par le CRTC en 2014. 

Bell Canada avait d’ailleurs demandé au CRTC que les frais d’utilisation des téléphones publics passent de 50 cents à un dollar en 2012, mais le corps règlementaire a refusé cette demande vu la situation précaire d’une bonne partie des utilisateurs.

Claude, un client régulier de la Brasserie des Patriotes à Hochelaga-Maisonneuve, confirme que ce sont surtout des les personnes moins bien nanties qui utilisent le téléphone public situé dans l’entrée de l’établissement.

«Y’a seize chambres en haut du bar ici et ce ne sont pas tous les chambreurs qui ont un téléphone. Il y en a d’entre eux qui descendent ici quand ils ont besoin d’appeler», atteste-t-il.

«T’sais des fois, quand le choix, c’est de mettre vingt piastres sur ton téléphone ou vingt piastres sur de la nourriture, tu vas choisir la nourriture. On n’y pense pas, mais y’a ben du monde qui n’ont pas les moyens de se payer un téléphone», ajoute Jacques.

Lors de notre passage à la Brasserie des Patriotes, un seul homme est venu faire un appel sur leur téléphone. Il a refusé notre demande d’entrevue.

Clientèle encore plus vulnérable

Les cabines téléphoniques peuvent aussi être importantes pour les itinérants, un autre groupe marginalisé.

À l’extérieur de la Mission Old Brewery de la rue Saint-Laurent, nous avons pu discuter avec quelques personnes fréquentant le refuge du rôle que jouent les téléphones publics dans leurs vies.

«Je l’utilise pour dépenser le moins de minutes possible sur mon cellulaire. Si j’ai besoin de trouver des services, par exemple, j’appelle le 411 sur ces téléphones-là comme ça, ça ne coûte rien», explique Michel.

Le coordonnateur de l’organisme, Alexandre Desjardins, atteste que les téléphones publics sont encore très importants pour sa clientèle.

«Si les téléphones publics disparaissaient, c’est sûr que ça affecterait un grand pourcentage des ces gens. Il y en a qui nous appellent de l’extérieur s’ils n’ont aucune autre issue, pour nous demander s’il reste de la place, et ça se fait souvent des téléphones publics. Leur enlever un moyen de communiquer aurait un effet négatif pour eux», raconte-t-il.

M. Desjardins mentionne que même si le centre a une salle d’appel qui peut être fréquentée sans frais, le téléphone public de l’entrée garde une pertinence certaine.

«S’il y a des gens qui sont barrés d’ici, on leur permet quand même d’utiliser le téléphone à l’entrée. Je peux vous dire aussi qu’il y a des gens qui préfèrent utiliser ce téléphone-là pour appeler leur dealer de drogue, ou s’ils viennent de se faire voler, par exemple, et doivent appeler le 911.»

Accessibles à tous

Un usage souvent négligé des téléphones publics est celui d’appeler la ligne d’urgence. Dans un certain sens, ils démocratisent l’accès au 911 pour ceux qui n’ont pas d’autres moyens de passer un coup de fil.

Le CRTC s’est penché sur cette question en 2014 et a révélé que de 1 % à 5,4 % des appel s 911 reçus au Québec provenaient des téléphones payants en 2012.

Ce même rapport indique aussi que les centres d’appels de la sécurité publique «ont tendance à traiter avec plus d’attention les appels 911 en provenance de téléphones payants, en raison de leur exposition publique».

Pas mort encore

Malgré l’important déclin des téléphones publics, le CRTC estime qu’ils ne disparaîtront pas dans un avenir prévisible.

«Les fournisseurs de service de téléphones payants ont souligné que bon nombre de téléphones payants demeurent rentables au tarif actuel, et que ces téléphones demeureront fonctionnels», peut-on lire dans un rapport de 2015. 

Mais au bout du compte, ce sont les compagnies téléphoniques qui auront droit de vie ou de mort sur les appareils et non le CRTC.

Chez Bell, on assure que la compagnie continuera de «fournir des téléphones payants aux endroits à grande circulation, d’en installer où il existe une analyse de rentabilisation et de les retirer aux endroits où la demande est faible ou inexistante».

Et si la tendance se maintient, la demande ne fera que diminuer. Avec le temps, l’image même d’une pièce de monnaie glissant dans la fente d’un téléphone public ne pourrait devenir qu’un vague souvenir folklorique.