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La culture qui donne naissance à des Alek Minassian

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Montage, Charles-André Leroux

Depuis l’attaque au camion-bélier qui a tué dix personnes lundi à Toronto, le buzzword du moment, c’est «incel», pour «involuntary celibate», ou célibataire involontaire. Tant bien que mal, on a tenté d’expliquer ce phénomène, qualifié de «groupuscule» par certains et de «communauté» par d’autres. Mais la réalité est plus compliquée que ça. 

Petit recap de ce que vous avez probablement entendu ces derniers jours : un Incel est un jeune homme hétéro frustré sexuellement, qui blâme la société pour son incapacité à perdre sa virginité et qui finit par trouver refuge sur des forums en ligne auprès d’autres gars au profil similaire. 

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le terme n’est pas si récent que ça. Il a été inventé en 1993 par une universitaire torontoise prénommée Alana, qui désirait partir un mouvement inclusif (pour les hommes et les femmes) où les Incels pourraient s’entraider. 

Le terme a depuis été récupéré et détourné de sa signification initiale par le mouvement qui fait maintenant les manchettes. 

 

Le logo d’un des populaires forums d’incels.

Aujourd’hui, ceux qui se réclament Incels croient fermement que le sexe leur est dû, point-barre. Ils sont misogynes, racistes, homophobes et souvent atteints de ce que l’on pourrait appeler le «syndrome du bon gars»: la plupart soutiennent avoir agi de manière respectueuse envers les femmes toute leur vie, mais que ces dernières les rejettent constamment au profit d’hommes physiquement attrayants.

Selon eux, les femmes peu attirantes physiquement seraient en mesure de perdre facilement leur virginité, contrairement aux hommes au physique ingrat ou ordinaire qui ne bénéficieraient pas d’un tel «privilège».

Les Incels se plaignent entre autres de leur «désavantage génétique» et des standards de beauté irréalistes envers les hommes. Ils parlent des femmes en les appelant «femoïdes», un terme propre à leur communauté qui a pour but de les déshumaniser et de les dépeindre comme des objets sexuels censés être à la disposition des hommes. Certains d’entre eux font aussi l’apologie du viol.

«Chad» et «Stacy» sont d’autres termes (aussi exploités en meme) fréquemment utilisés par les Incels. Ils ont d’ailleurs été cités dans la dernière publication Facebook de Minassian avant son attaque. Pour faire une histoire courte, les Chads sont des hommes attirants et populaires qui n’ont pas de difficulté à séduire les femmes, alors que les Stacys sont des jolies femmes qui couchent avec des Chads. Les «normies» sont quant à eux tous ceux qui ne rentrent dans aucune de ces catégories.

Le Chad typique sous forme de meme.

Capture d'écran

Le Chad typique sous forme de meme.

Bref, vous l’aurez compris, les Incels se voient comme des victimes de la société, des hommes marginalisés. Mais comment ces communautés d’Incel se sont-elles développées, et comment pourraient-elles pousser quelqu’un à foncer dans une foule avec un camion?

Pour comprendre, il faut remonter à ce qu’on appelle la «manosphère» et à la culture imageboard, deux phénomènes web qui englobent celui des Incels.

Safe spaces pour hommes

On peut définir la manosphère comme un safe space à grande échelle destiné aux hommes. On ne parle pas nécessairement ici d’une structure claire ou cohérente où différentes communautés communiquent entre elles.

«La manosphère est peuplée de centaines de sites web, blogues et forums dédiés à attaquer les féministes et les femmes (...) en général», explique le Southern Poverty Law Centre , une association américaine qui surveille et maintient un registre des groupes haineux américains.

Cela peut aller des sites de défense des droits des hommes (divorce, garde d’enfants) aux communautés d’artistes de drague (pick-up artists) et même certains cercles d’alt-right.

La section “The Red Pill” de Reddit est l’une des centaines de composantes de la manosphère.

Capture d'écran

La section “The Red Pill” de Reddit est l’une des centaines de composantes de la manosphère.

L’influence de 4chan

Aussi inclus dans la manosphère est le tristement célèbre forum de discussion (ou messageboard) anonyme 4chan. Fondé en 2003, le site est connu entre autres pour ses règles peu strictes, selon lesquelles ses usagers ont le droit de publier essentiellement tout ce qu’ils veulent à l’exception de la pornographie juvénile.

Ce ne sont pas nécessairement toutes les sections (boards) de 4chan qui font partie de la manosphère, mais un de ses boards fort populaires, /r9k/ (ROBOT9001), est connu pour ses tendances misogynes et extrémistes. C’est d’ailleurs là que plusieurs Incels partagent leurs histoires de rejet de la part des femmes.

Le logo sur la page d’accueil de 4chan.

Capture d’écran

Le logo sur la page d’accueil de 4chan.

C’est aussi sur 4chan que sont nés la forte majorité des memes et des tendances web des 15 dernières années. La mouvance incel moderne, bien que son lieu de naissance exact ne soit pas connu, tire elle aussi ses racines du populaire forum.

Alors, à qui avons-nous affaire sur 4chan? L’usager typique serait un jeune homme blanc, millénial, antisocial, désillusionné par le progressisme et en quête de réponses aux questions existentielles, selon la journaliste et chercheuse universitaire Angela Nagle, qui explore le tout dans son livre Kill All Normies (2017).

Ce sont donc des personnes susceptibles de s’identifier comme Incel. Il faut comprendre aussi que ce sont des personnes facilement influençables et que ça peut aller très loin.

Par exemple, en 2013, un homme, encouragé par les autres usagers du site, a diffusé en direct son suicide devant quelque 200 internautes. C’est aussi sur 4chan que le Fappening, soit la fuite de photos nues de célébrités en 2014, a débuté.

Variante du meme «do it faggot», souvent publié sur 4chan par des trolls qui encouragent des usagers suicidaires à passer à l’acte.

KnowYourMeme

Variante du meme «do it faggot», souvent publié sur 4chan par des trolls qui encouragent des usagers suicidaires à passer à l’acte.

4chan est aussi réputé pour sa présence accrue de trolls, qui se donnent comme objectif principal de semer le chaos sur internet. Ils disent agir ainsi «for the lulz» (pour les lols), donc pour se divertir.

Mais même en se camouflant derrière le masque de l’humour douteux, l’ambiance est hautement toxique. Ce sont principalement des trolls qui trollent d’autres trolls et les conversations peuvent rapidement déraper et devenir très choquantes pour ceux qui ne sont pas familiers avec cette culture.

Il semble y avoir sur ce site une obsession d’être le plus offensant possible dans la poursuite des «lulz», à tel point qu’il devient difficile de distinguer les publications sérieuses de celles qui ne le sont pas. On vient à en perdre notre sensibilité face aux idées extrêmes comme le nazisme ou la violence sexuelle assez rapidement en passant assez de temps sur les boards.

Du meme à la réalité

Pas surprenant de savoir, alors, qu’un des memes les plus répandus du board /r9k/ est celui du «beta uprising», ce qui veut dire «le soulèvement des bêtas» en français. Explication:

Tout le monde connaît bien le principe du mâle alpha, l’homme fort et puissant, chef de meute doué avec les femmes. Un peu comme un Chad, disons. Hé bien, le mâle bêta, un terme propre à la manosphère, est l’opposé du mâle alpha. Il est gêné, ne s’affirme pas et est incapable d’attirer l’attention des femmes. Vous aurez compris que les Incels s’identifient, autant péjorativement qu’affectueusement, comme étant des bêta.

Leur «éveil» survient le 9 décembre 2011, lorsqu’un site de défense des droits des hommes publie un article intitulé «The Beta Uprising», où l’auteur avance que le mouvement des droits des hommes, fondé par des mâles bêta, pourrait mettre un terme au règne des mâles alpha. Son texte est rapidement tourné en dérision sur /r9k/, où le «beta uprising» devient un meme ironique tant l’idée semble folle.

Les memes de «beta uprising» incluent souvent un appel ironique aux armes des mâles bêta, qui participeraient à une révolution armée contre les normies, les Stacys et les Chads. Le hic, c’est que sur 4chan, la ligne entre la sincérité et l’ironie est très, très mince.

C’est comme ça que le meme du «beta uprising» a fini par être pris au sérieux par un certain nombre d’Incels. On peut maintenant voir des références non-ironiques à celui-ci sur divers forums consacré à leur communauté, notamment sur Reddit et sur 4chan via les sections /r9k/ et /pol/.

La publication Facebook d’Alek Minassian, dont Facebook a confirmé la véracité.

Capture d’écran

La publication Facebook d’Alek Minassian, dont Facebook a confirmé la véracité.

C’est vraisemblablement de là que vient la portion «Incel Rebellion» de l’ultime statut Facebook de Minassian. Notons que les modérateurs du principal forum Incel de Reddit ont tenu à se distancer de l’attaque de Toronto, bien que plusieurs de ses membres l’ont applaudie. Plusieurs publications sur /r9k/ ont également célébré la tragédie.

Des usagers de /r9k/ célèbrent l’attaque à Toronto.

DesuArchives

Des usagers de /r9k/ célèbrent l’attaque à Toronto.

Le Gentleman Suprême

Une autre tragédie est devenue l’objet d’un meme parfois ironique et parfois non-ironique: celui du «supreme gentleman». Celui-ci se trouve aussi dans la publication Facebook de Minassian, où il est écrit «salut à vous, suprême gentleman Elliot Rodger».

Elliot Rodger est celui qui a perpétré la tuerie d’Isla Vista, en Californie, en 2014. Dans une vidéo mise en ligne la veille de l’attaque, le jeune homme s’est plaint de l’attitude des femmes, leur reprochant d’être attirées par tous les hommes sauf lui, alors qu’il était un «gentleman suprême».

À la suite de la tuerie, Rodger a été à la fois moqué et idolâtré sur le web par des internautes qui faisaient référence à lui en utilisant ce surnom. Le nom de Rodger a beaucoup circulé dans les forums liés à la communauté incel, où il a acquis un statut de légende. Il semblerait que Minassian faisait partie du camp qui vouait une admiration sans borne au «gentleman suprême».

Des usagers de /r9k/ chantent les louanges d’Elliot Rodger le 5 avril

Radicalisé par des memes?

Chose certaine, c’est loin d’être uniquement les memes et la culture imageboard qui ont poussé Alek Minassian à s’en prendre à des personnes innocentes. Mais puisqu’il s’y réfère dans son statut Facebook et que ceux-ci font partie intégrante de la culture et de la communauté Incel, il se pourrait qu’ils aient influencé certaines de ses réflexions et actions.

Comme l’expliquait la journaliste et experte en réseaux sociaux Anastasia Denisova au IB Times l’an dernier, les memes sont un des éléments qui peuvent pousser les jeunes vers des idéologies extrêmes.

«Je ne dirais pas que les memes sont la raison derrière la montée de la droite, mais ils ont été un vecteur très approprié pour augmenter leur visibilité», disait-elle.

Si d’autres journalistes et experts considèrent également que les memes ont maintenant une portée aussi large, il serait aussi possible qu’ils puissent servir d’outil d’endoctrinement et de radicalisation auprès des personnes influençables et en quête d’elles-mêmes.

Et les Incels font certainement partie de ce public cible.