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Job étudiante: sugar baby

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Illustration Nânâ

Les sugar babies, ces jeunes femmes, parfois étudiantes, qui veulent se trouver un sugar daddy, ont fait l’objet de plusieurs reportages, mais rares sont les fois où on leur offre de prendre la parole. Récemment dans la Gazette des Femmes , on allait jusqu’à relater les propos d’un homme convaincu qu’aucune de ces femmes était réellement aux études. C’est d’ailleurs ce qui a motivé mon idée d’aller à la rencontre de quelques-unes d’entre elles, en allant au-delà de la morale qui suppose que c’est affreusement dégradant d’avoir vingt ans et de jouer au tic-tac-toe sur les fesses dénudées d’un homme de cinquante ans. La morale, pour comprendre les sugar babies ou les aider à payer leur carte de métro, n’ajoute rien d’intéressant, selon moi.

April* travaille à temps partiel comme adjointe administrative dans une banque du centre-ville de Montréal. Elle complète aussi un baccalauréat en communications marketing. Son appartement est décoré sobrement : des agrandissements de photos de son voyage au Maroc, un babillard sur lequel elle punaise des cartes de boutiques et des pots de cornichons remplis de billes pour faire des colliers.

Elle est aussi une sugar baby. C’est un de ses amis qui lui a donné envie d’essayer. Étudiant en histoire de l’art depuis une éternité, il a une sugar mommy depuis cinq ans. Elle l’encourage à peindre, l’accompagne au lit et dans diverses sorties. « Je voulais trouver quelqu’un comme ça. Qui m’aiderait à me trouver et qui m’aiderait aussi à payer mon appartement », m’explique April.

Après quelques recherches, elle publie une annonce sur SeekingArrangement, un site de rencontres en ligne lancé en 2006, dont la mission, selon la page du site, serait d’offrir « une nouvelle manière de construire et de développer des relations ». SeekingArrangement décrit une variété hétéroclite de sugar babies, recherchant mentorat, soutien financier ou compagnie « aux termes d’un arrangement convenu » auprès d’un papa ou d’une maman gâteau.

La confidentialité et le plaisir sont de mise. Le site ajoute qu’une relation amorcée par son entremise peut se transformer et évoluer en comédie romantique : « La sugar baby pourrait être une mère célibataire, quelqu’un qui cherche une contribution aux frais mensuels, ou tout simplement accéder à une classe supérieure.»

Il y aurait près de 3 millions de sugar babies inscrites sur le site, quelque peu controversé en raison de son lien apparent avec le travail du sexe. C’est en effet ce dont il est question quand il y a de l’argent en échange de services sexuels. « Je ne serais pas capable d’être escorte. J’ai besoin d’être dans une vraie relation, de sentir qu’il y a de l’intimité entre moi et mon sugar daddy », nuance pourtant April.

Pas de champagne dans un jacuzzi au Panama

L’étudiante a passé quelques soirées à chatter avec des hommes. Deux l’intéressaient. Un habitait son quartier et aimait les films étrangers. L’autre travaillait dans une compagnie qu’elle admirait et écrivait sans faire de fautes. Elle a pris un café avec les deux hommes, pour finalement choisir le premier. « Nous brunchons ensemble tous les samedis. Nous nous écrivons souvent et parfois je lui téléphone. Il m’a présenté son frère. Je ne l’ai présenté à personne. Il est plus vieux que mes parents », dit-elle. Elle reconnaît l’importance du jugement moral dans sa décision de ne pas parler de ce qu’elle vit.

Illustration Nânâ

Le besoin de se sentir protégée et pas exploitée

Laura* n’a pas été aussi satisfaite de ses aventures de sugar baby. Mère monoparentale d’un enfant de cinq ans, elle s’était inscrite sur le site après s’être assurée que c’était suffisamment sécuritaire. « Je ne voulais pas mettre ma vie en danger juste pour avoir le choix de ne pas acheter seulement ce qui est en solde à l’épicerie », raconte-t-elle, avant d’expliquer que ses rencontres se sont toutes déroulées en public et qu’elle se sentait réconfortée par les background checks offerts par SeekingArrangement.

Laura a rapidement senti toutefois qu’elle ne correspondait pas à ce que les sugar daddies recherchaient : « Je ne le cachais pas, que j’avais un enfant. J’ai l’impression qu’ils pensaient que je serais vulnérable et prête à faire plus de choses wild pour eux à cause de ça et d’un deuxième baccalauréat que je commençais. Je me suis sentie exploitée. Je me suis rendue rendu compte que même me faire prendre la main, par un inconnu, je n’étais pas capable. » Même si elle juge qu’être sugar baby n’est pas pour elle, elle respecte celles qui le sont. Tout comme moi, elle trouve qu’on critique beaucoup les sugar babies. Comme si on ne leur donnait pas la possibilité d’être bien dans ce qu’elles font. Et de ne pas payer leur cours de sémiotique en préparant des latte ou dans un uniforme qui ne sent pas la moutarde. «On se préoccuperait de ma dignité si j’avais un sugar daddy, mais pas si j’ai besoin d’avoir trois jobs pour payer mon loyer. »

La précarité est émouvante seulement si elle implique des étudiantes toutes nues

Sa réflexion rejoint celle de Thierry Schaffauser , un blogueur du journal français Libération : « Vous pouvez être étudiante et dans la merde. Habituellement tout le monde s’en fout. Mais si vous couchez avec des messieurs riches pour de l’argent, là, c’est l’émotion générale assurée. » Il dénonce l’hypocrisie ambiante envers cette manière qu’ont les étudiantes de ramasser de l’argent. « Les pubs qui incitent à s’engager dans l’armée ne seront jamais interdites. On peut inciter n’importe quelle étudiante à se brûler les doigts dans l’huile à friture du McDo, à se prendre des mains au cul (non consenties) en tant que serveuse, ou même à faire des stages en entreprise non rémunérés parce qu’au moins, il n’y a pas de prohibitionnistes pour être choqués de cette exploitation et de cette précarité-là. »

Allison* est récemment devenue sugar baby, justement pour éviter de se sentir exploitée, en plus de faire des rencontres intéressantes.

Illustration Nânâ

Alors qu’April rejette l’idée de tomber amoureuse pendant qu’elle est une sugar baby, Allison croit que c’est possible. « Être sugar baby ne devrait pas m’empêcher d’avoir un copain ou une copine. Je n’ai pas envie d’être avec quelqu’un qui se permet de me dire ce que je peux faire avec mon corps de toute façon », prévient l’étudiante en anthropologie, qui a aussi besoin d’argent pour payer son loyer, sa passe de métro et son cellulaire.

Même le site SeekingArrangement prévient que les sugar baby souffrent parfois, inévitablement, d’étiquettes stigmatisantes. Pour Allison, c’est moins l’image de croqueuse de diamants qui l’ennuie que la répulsion hypocrite des personnes qui jugent son gagne-pain.

« Les gens te regardent avec des grands yeux et te disent : “ton corps, c’est ton choix”, alors que tu sais bien qu’au fond, ils sont profondément dégoûtés», se désole l’étudiante, qui apprécie la possibilité de choisir ses clients et de les rencontrer avant d’avoir des rapports sexuels.

*Prénoms fictifs.