Françoise et le droit de déranger | Tabloïd
/tabloid

Françoise et le droit de déranger

Image principale de l'article Françoise et le droit de déranger

J’ai vu le tweet dès qu’il est sorti. « I will never get the same treatment because I am Black » : « Je n’aurai jamais le droit au même traitement parce que je suis Noire. » Bof. Sur le coup, je n’ai pas réagi plus que ça parce que cette réflexion, je la connaissais déjà. C’était un mantra chez nous. Mon père, soucieux de mon avenir, m’a toujours répété que la vie n’était pas un cadeau et que je devais travailler deux fois plus fort que les Blancs pour obtenir la moitié de ce qu’ils ont.

Mais en relisant la phrase tirée du compte Twitter de Françoise Abanda, j’ai paniqué. « Oh shit. Oh shit. Fuck, elle va se faire ramasser. »

Une personnalité sportive encore peu connue, une jeune pousse qui a le malheur de sortir la fameuse race card, dans le climat social actuel, ça peut juste lui nuire. Les gens vont l’haïr, ai-je pensé. Pis ensuite ils vont encore dire que les Noirs se plaignent tout le temps.

Plutôt que de m’inquiéter des raisons qui avaient poussé Françoise à faire sa sortie, je m’inquiétais des remous qu’elle allait provoquer et des conséquences pour la communauté. Je n’ai même pas eu le réflexe d’éprouver un peu de sympathie pour elle.

Voyez comment j’ai moi-même intégré l’idée qu’il fallait parler le moins possible de racisme et de nos expériences. Parce qu’il ne faut pas froisser, il ne faut pas déranger.

Des gensses sur Facebook

Quand on a le malheur de dénoncer les actes de racisme, on est rapidement inondé par un shitload de remarques visant à invalider lesdites expériences. « C’est dans ta tête. » « Faut toujours que tu ramènes tout à la race. » « Ceux qui voient la couleur, c’est eux les vrais racistes. » « Des racistes y’en aura toujours. Arrêtez de vous victimiser. »

Ces remarques cheap, je les ai entendues trop souvent dans ma courte vie. C’est aussi celles que Françoise doit gérer depuis sa sortie sur Twitter. Chroniqueurs professionnels, commentateurs de salon, petits monsieurs, petites madames, bref tout le monde sait mieux que Françoise ce qu’elle vit au quotidien. Et tout le monde est pressé de la faire taire.

C’est fascinant de voir des gens lui aboyer de retourner sur le court pour améliorer son jeu avant de venir faire chier le peuple avec ses jérémiades de femme racisée. Commence par améliorer ton classement à la WTA pis après on sera [peut-être] disposés à t’entendre parler de racisme, la p’tite.

...

J’ai regardé son classement. Je vous le dis tout de suite, je ne connais pas grand-chose au tennis. C’est pour ça que j’ai été voir des collègues journalistes qui sont des pros du sport pour m’aider avec l’analyse. On a jasé, mais ils ont insisté pour ne pas être ne pas être cités. Trop délicat.

Délicat parce que Françoise Abanda, malgré ses bons coups en carrière dans les tournois de la ITF, est encore loin des ligues majeures. Et puis Françoise a beau frapper de la balle sous un soleil de plomb, elle le fait dans l’ombre d’une étoile nommée Eugenie Bouchard.

Photo Agence QMI, Dario Ayala. Montage : Charles-André Leroux

Si Françoise a pu devenir la première raquette féminine au Canada, c’est à cause des déboires d’Eugenie.

Oui, c’est un bel accomplissement d’avoir pu se hisser au sommet du palmarès canadien, mais Françoise est loin d’avoir atteint le niveau d’Eugenie du temps que cette dernière occupait le top spot. On peut appliquer le même raisonnement du côté du classement de la WTA. Le fait d’avoir dépassé Eugenie (128e rang contre 169e rang) n’est pas un gage de reconnaissance. Au tennis, il faut attendre d’atteindre le top 20 pour commencer à susciter un minimum d’intérêt.

Il convient de rappeler ici que tous les athlètes se battent pour obtenir de l’attention médiatique. Dans le contexte québécois où le hockey est presque une religion, ça ne laisse pas grand chose pour les autres sports. Rajoutez à cela le fait que les athlètes féminines reçoivent généralement moins de couverture médiatique que leurs collègues masculins. Là-dessus, le Québec n’est pas différent des autres sociétés.

Comme toute est dans toute, moins d’attention médiatique = moins d’intérêt des commanditaires. Eugenie, elle, a trouvé comment devenir une machine à bidous en exploitant à fond sa marque sur les réseaux sociaux et en gérant une carrière de mannequin en parallèle. Elle ne se contente pas de son statut d’athlète. C’est une star internationale, une influenceuse, comme en témoignent ses 1,7 millions de followers sur Instagram.

Le cas d’Eugenie relève de l’exception dans le monde du tennis canadien. Alors le struggle de Françoise a beau être real, il illustre parfaitement la réalité pas très glam de la majorité des athlètes du pays.

...

En gros, m’a dit un collègue, ça ne sert à rien de se demander si la couverture que Françoise Abanda reçoit est adéquate. La vérité c’est que par rapport à son niveau actuel, c’est normal qu’elle ne crée pas de vagues.

La véritable question qu’il faut se poser est la suivante : si Françoise arrivait à répéter exactement les mêmes exploits qu’Eugenie Bouchard, recevrait-elle la même reconnaissance que cette dernière? On ne le sait pas. Et le fait qu’on ne puisse pas répondre immédiatement « oui » à cette question devrait suffire à vous convaincre qu’il y a un problème.

Une étude publiée en 2015 par l’Université du Missouri révèle que les athlètes noirs reçoivent une couverture différente de leur collègues blancs dans les médias. En analysant 155 articles, les chercheurs ont constaté que les premiers sont moins souvent cités que les seconds et que lorsqu’ils le sont, c’est sous une lumière négative (à 53 % contre 27%). Les athlètes blancs font la manchette pour leurs exploits, alors que les athlètes noirs reçoivent de l’attention quand ils font des gaffes.

C’est une vérité inconfortable : le racisme demeure ancré dans le monde du sport . Il peut venir autant des organisations (médiatiques, professionnelles) que du public. Commentaires douteux par-ci, bananes lancées par là : les athlètes racisés doivent encore encaisser des coups bas gratuits destinés à les faire sentir comme des moins que rien. C’est encore plus vrai dans les disciplines dominées historiquement par les athlètes blancs.

Photo Getty Images. Montage : Charles-André Leroux

Au tennis, les soeurs Williams ont témoigné à maintes reprises de leurs difficultés à trouver des commanditaires au début de leur carrière. Serena Williams a aussi souvent raconté comment elle est perçue à tort comme une angry black woman dans l’industrie.

Une tenniswoman blanche ambitieuse et motivée est compétitive, mais une tenniswoman noire qui présente les mêmes qualités est une bully. Et que dire des attaques fréquentes et gratuites sur son apparence physique parce qu’elle n’est pas « bâtie » de la même façon que ses collègues blanches? C’est sans compter les fois on on lui a carrément dit qu’elle n’avait pas sa place dans le monde du tennis en raison de sa couleur de peau.

Misty Copeland, qui est devenue en 2007 la première soliste afro-américaine dans l’histoire de l’American Ballet Theatre à New York, s’est heurtée à des commentaires similaire tout au long de sa carrière. « Il y a encore des gens qui pensent que je n’ai pas rapport dans ce milieu », a-t-elle confié à CNN le mois dernier.

Il y a d’autres exemples bien sûr. La Française Surya Bonaly au patinage artistique et l’Américaine Gabby Douglas à la gymnastique ont aussi des choses à raconter.

Si ces femmes en parlent maintenant, c’est parce qu’elle sont au top de leur carrière et qu’elles ne craignent plus le backlash qui accompagne parfois la dénonciation.

Ce sont des exemples qui viennent d’ailleurs, me direz-vous. Fine. Mais quand l’ex-entraîneur de Françoise Abanda admet avoir été lui-même témoin de gestes racistes à son endroit, je crois que c’est votre cue pour penser à accorder un peu de crédibilité au contenu de son tweet.

Si en pleine compétition une personne se sent assez à l’aise de faire un salut nazi à Françoise en présence de son entourage, imaginez donc un instant ce qui se passe à l’abri des caméras, dans les vestiaires ou ailleurs?

Le tweet de Françoise était en réalité un cri. Un « eille, wô » spontané, mais assumé, lancé dans le but de vous confronter à un enjeu dont on a encore de la misère à discuter au Québec. Était-il justifié? Ça dépend à qui on demande. Mais il a eu le mérite d’ouvrir le débat dans un milieu qui avait, jusqu’à présent, un peu échappé aux discussions sur le racisme et la représentation. Peut-être que son tweet sera l’étincelle qui permettra à d’autres athlètes québécois et canadiens issus de la diversité de dire « me too ».