Couillard au Zoofest: un show de boucane électoral? | Tabloïd
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Couillard au Zoofest: un show de boucane électoral?

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Photo, Christine Lemus

Cette semaine a eu lieu le spectacle de Marie-Lyne Joncas dans le cadre de Zoofest. S’inscrivant dans la tendance décalée du festival, la jeune humoriste a reçu sur la scène du Monument-National le premier ministre Philippe Couillard, pour une conversation à bâtons rompus.

Le premier ministre en prestation est parvenu à remplir la salle montréalaise, avec un bon lot de jeunes en plus. Si le spectacle affichait complet, on a pu s’y faufiler.

À l’intérieur, on se croit au départ à un spectacle tout à fait ordinaire. Mais à voir le nombre d’agents de la Sûreté du Québec au pied carré, on comprend vite l’importance de l’invité de Joncas.

Dans son style bien à elle — rafraîchissant diront certains — Joncas pose des questions pendant une heure au premier ministre. Jouant sur son côté néophyte de la politique, sur l’autodérision, maniant le joual, s’adressant au «tu» et surnommant Philippe Couillard «Philou», l’humoriste papillonne d’un thème à l’autre. Et tout y passe : histoires de pêche, premier emploi de bûcheron et études en médecine.

Photo Agence QMI, Philippe-Olivier Contant

Philippe Couillard y va à l’occasion de bonnes blagues, comme lorsqu’il répond à Joncas qu’il refermait aussi les crânes après les avoir ouverts, du temps où il pratiquait la médecine. Il s’ouvre ensuite sur sa vie personnelle, en faisant souvent allusion à son épouse.

C’est donc une entrevue rythmée où on saute allégrement de l’humour à la confidence, le tout parsemé d’inside jokes sur Roberval, la circonscription de Philippe Couillard au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Côté contenu, par contre, on est à des années-lumière des entrevues politiques traditionnelles. Ceux qui se questionnent sur la condition des aînés en CHSLD ne trouveront pas réponse ici.

Le spectacle de Joncas s’inscrit dans une tendance importante en communication politique : le recours à l’infodivertissement par les politiciens pour passer des messages.

Ces derniers n’hésitent plus à quitter leurs canaux habituels pour faire valoir leur petit côté givré.

Cet exercice auquel s’est joyeusement prêté Philippe Couillard n’a rien d’anodin. Il souligne cette ambiance de précampagne en vue du scrutin du 1er octobre prochain. D’ailleurs, son homologue François Legault était lui aussi mardi en tournée électorale au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Déjà vu, déjà fait

Au fil des ans, beaucoup de politiciens ont accepté de se prêter au jeu de l’infodivertissement, à commencer par Bill Clinton et sa légendaire prestation de saxophone. Depuis, faire son tour sur des plateaux comme celui de Tout le monde en parle, La soirée est encore jeune ou Deux hommes en or est tout simplement rendu un incontournable pour les politiciens.

Le Web accentue cette tendance, comme en témoigne le passage de Justin Trudeau chez Buzzfeed . On se souvient de Pauline Marois qui a fait un numéro avec Sugar Sammy au Gala des Oliviers et de Denis Coderre qui s’est transformé en lutteur aux côtés de Guy Nantel. Or, c’est la première fois, de mémoire, qu’un politicien québécois pousse la formule aussi loin en partageant la scène avec une humoriste pendant une heure complète.

Attrayant pour les humoristes et les politiciens

L’infodivertissement est le fruit d’une entente tacite entre les créateurs et les politiciens. Les premiers utilisent la notoriété des seconds, et les seconds profitent de la tribune et de l’auditoire des premiers. Le spectacle du Zoofest s’inscrit parfaitement dans cette logique. Joncas ne s’en est d’ailleurs jamais cachée. Dès les premières secondes du spectacle, elle affirme vouloir poursuivre une carrière d’animatrice. L’entrevue avec Philippe Couillard représentait en quelque sorte un tremplin.

Du côté des politiciens, les raisons sont aussi très nombreuses pour succomber aux chants des sirènes. D’abord, parce que c’est un moyen efficace pour peaufiner leur image et s’humaniser. Puis, parce que grâce à l’humour et aux confidences, les politiciens peuvent projeter une image d’authenticité et de proximité.

Lorsqu’interrogé en mêlée de presse à la sortie de sa performance, Philippe Couillard a toutefois nié qu’il s’était prêté à l’exercice pour briser son image d’homme cérébral. Chose certaine, en partageant la scène avec Joncas, il a pu s’adresser directement à une cible prisée du PLQ et très présente mardi soir au Monument national : les jeunes! Passer une heure à faire des blagues avec une humoriste en vogue était donc de l’or en barre pour le Premier ministre.

Photo Agence QMI, Pierre-Olivier Contant

Des avantages... et des risques

Participer à ce genre d’exercice comporte néanmoins un risque important pour les politiciens. Sans un excellent sens de la répartie et une maîtrise des codes du milieu, les malaises peuvent surgir à tout moment. Parlez-en à Stéphane Dion qui a pris plusieurs années pour comprendre le concept d’Infoman, ou à Jean-François Lisée avec sa blague sur la moustache de Manon Massé à La soirée est encore jeune.

Cela dit, Philippe Couillard s’en est bien sorti au Zoofest. Mis à part un léger inconfort évident au début du spectacle, il a répondu avec spontanéité et naturel. D’ailleurs, plutôt que de devenir une risée, il a attendri la foule en admettant (et prouvant par ses réponses évasives) qu’il ne maîtrise pas les codes des réseaux sociaux comme « les jeunes ».

Des adeptes et des critiques

À en croire une conversation interceptée dans le lobby entre Patrick Rozon, directeur du Zoofest et Charles Robert, directeur des communications du premier ministre, la qualité du spectacle méritait les éloges.

Mais chez les experts, l’avis demeure partagé.

Certains politologues avancent que l’infodivertissement a l’avantage de rejoindre un public peu intéressé par la politique. Attiré par le côté divertissant, ce public est initié à la politique grâce aux anecdotes comme celles livrées par Couillard sur scène. L’infodivertissement devient un hameçon qui crée un engouement envers la politique.

D’autres prétendent plutôt que le contenu superficiel de l’infodivertissement éloigne les citoyens des vrais enjeux et favorise le nivellement vers le bas. À leur avis, l’infodivertissement est en compétition directe avec le journalisme traditionnel. «Anne-Marie Dussault vendrait son fils pour avoir une heure avec le premier ministre!» s’est exclamé Joncas. Vrai? Sans doute...

Pour ce qui est du citoyen ordinaire, l’avis sur le spectacle est mitigé à en croire les commentaires acerbes et admiratifs sur les médias sociaux. L’identification partisane et la cote d’amour pour Marie-Lyne Joncas y sont assurément pour quelque chose...

En somme, en jouant sur le côté inhabituel d’une rencontre entre deux personnages aussi différents, le Zoofest a remporté son pari mardi soir. Toutefois, si trop souvent répétée, la formule pourrait s’estomper, allant jusqu’à en perdre son essence. Chose certaine, Joncas et Couillard se sont chacun fait une passe sur la palette.

Reste à voir si cette passe se rendra aussi loin qu’au scrutin du 1er octobre prochain.