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Cleveland : le cauchemar américain

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On dirait qu’on roule dans une banlieue de Tchernobyl; des centaines de maisons placardées et laissées à l’abandon, une majorité de commerces fermés définitivement et un état des routes qui nous rappellent curieusement notre Montréal. Je commence à mieux comprendre la mise en garde de la personne qui nous hébergeait: «Y’a des endroits où tu n’as pas d’affaires, spécialement le soir.» Bienvenue au cœur du cauchemar américain, bienvenue à East Cleveland. 

Je n’ai jamais connu personne qui est allé à Cleveland. Mon métier m’amène parfois dans des endroits comme ça et quand tu le mentionnes à des gens, ils ont l’air de dire «qu’est-ce que tu vas crisser là». En fait, on ne sait à peu près rien de Cleveland à part qu’il y a une très bonne équipe de basket, une équipe de baseball potable et la pire équipe de la NFL depuis des années. C’est à peu près tout. 

En roulant sur l’autoroute qui mène au centre-ville, on voit d’immenses bâtisses rappelant le glorieux et pas si lointain passé industriel de cette ville. À première vue, le centre-ville ressemble à ceux de beaucoup de villes d’Amérique du Nord, par contre, en faisant de brèves recherches on comprend rapidement que Cleveland est actuellement l’une des villes américaines les plus dangereuses. En 2016, on comptabilisait 6299 crimes violents et 135 homicides pour un taux de 35 par 100 000 habitants, l’un des plus élevés des États-Unis*. Pour mieux se situer, à St-Louis considérée actuellement comme la ville américaine la plus meurtrière, on dénombrait 188 homicides pour la même période (59,8 pour 100 000) et pour comparer avec Montréal, on en comptait 23 (1,35 pour 100 000). Des statistiques très populaires chez des journalistes de la télé américaine qui font des tops 10 des villes et quartiers les plus malfamés et qui essaient de nous prouver qu’ils sont assez courageux pour aller sur le terrain : «Où je me trouve actuellement, j’ai une chance sur 16 d’être victime d’un crime violent. Je mets donc ma vie en jeu pour vous tenir informé.» 

Bref, la ville de Cleveland s’est développée comme le centre de l’Amérique industrielle du début du 20e siècle autour des industries sidérurgiques et automobiles. À partir des années 60, plusieurs facteurs ont poussé la ville vers sa chute: le déclin des industries, les émeutes de 1966, l’exode des Blancs apeurés, partis s’installer dans les banlieues, les sièges sociaux qui ont commencé à déserter la ville, amenant de nombreux emplois. Dans le documentaire Cleveland : confronting decline of an american city on apprend que 40 % de tous les emplois y ont été perdus entre 1960 et 2000, laissant 195 acres de terrains industriels vacants et plus de 3 millions de pieds carrés d’espaces de bureaux inoccupés. Une cicatrice profonde dans le cœur de Cleveland, symbolisée entre autres par de grandes aires de stationnements désertiques. 

Le chômage et l’exode des entreprises et des gens ont miné la valeur des terrains. Ainsi, de moins en moins d’argent provenant des taxes entrait dans les coffres de la ville si bien qu’en 1978, Cleveland devenait la première ville depuis la grande dépression à faire face à un défaut de paiement. Le cercle vicieux ne s’est pas arrêté là; qui dit moins de taxe, dit moins d’investissement dans les services, les infrastructures, les routes, les écoles publiques, la police, les pompiers, les installations sportives, etc. Comme si ce n’était pas assez, en 2007 Cleveland a été frappée de plein fouet par la crise des subprimes, les banques ont alors saisi 70 000 maisons et logements. 

Aujourd’hui à Cleveland, 42 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté, et ajoutons à cela un chômage élevé (12,8 % chez les 25 ans et plus), des services publics délaissés et des infrastructures en décrépitude totale. Une situation qui fait émerger un double problème: très peu de perspectives d’avenir et beaucoup de temps libre. Et dans un endroit où la consommation de stupéfiants a atteint un niveau alarmant (666 morts par overdose en 2016, autour de 850 en 2017, principalement liés au fentanyl et à l’héroïne ) et où les armes à feu circulent abondamment, ça donne un cocktail explosif auquel sont confrontés plusieurs quartiers de grandes villes américaines. 

Juste avant de partir pour l’Ohio, je tombais par hasard, ou plutôt simplement à cause des foutus algorithmes, sur une vidéo tournée à East Cleveland, elle-même une ville à part de la région urbaine de Cleveland. Une banlieue qui devait être sympathique, mais qui a perdu 50 % de sa population depuis les années 70. Subissant en plus de gros problèmes de corruption au niveau municipal, tout y est pratiquement laissé à l’abandon et on peut s’acheter une coquette maison de style Un tueur si proche pour moins de 10 000 $. 

Chapman Ave. East Cleveland. A small clip of the condition of the city. Note East Cleveland is its own city and not the city of Cleveland.

Publié par Forgotten Ghost Photography sur Vendredi 30 mars 2018

Au retour, j’ai parlé à John Whittaker, l’auteur de la vidéo et administrateur de la page «Forgotten Ghost Photography» . Il est à l’origine du «Project: East Cleveland», un projet visant à stimuler les initiatives communautaires et à encourager la revitalisation du patrimoine architectural de la ville en passant par la photographie de lieux laissés à l’abandon. «Le crime et l’incapacité de la Ville à assurer la sécurité des citoyens, c’est le principal problème ici», m’explique-t-il. «J’ai vécu toute ma vie à quelques kilomètres d’ici et j’ai vu la situation s’empirer à travers les années.» 

J’ai eu envie d’aller voir moi-même East Cleveland. Les avertissements touristiques donnaient des conseils similaires aux gens qui nous hébergeaient: «If you find yourself in East Cleveland, it’s safest to drive through without parking or stopping.» Pour pimenter les choses, East Cleveland a un taux d’homicides supérieur à la ville de Cleveland: 40,9 pour 100 000 habitants. 

La pratique du documentaire m’a enseigné qu’être accompagné par des résidents de la place, ça ouvre des portes et ça évite 90 % des problèmes, même si John Whittaker pense le contraire dans le cas d’East Cleveland: «Je connais bien le coin, et honnêtement, il n’y a pas d’endroit sécuritaire dans cette ville. Le meilleur moment pour aller faire de la photo, c’est tôt le matin.» Comme je n’y connaissais personne et que je ne suis pas plus courageux qu’un journaliste de la télé américaine, peut-être moins con et guidé par un mélange de curiosité et d’inconscience, on a décidé d’y aller quand même. De jour et vite fait, le temps de constater l’état des lieux et de faire quelques clichés. 

En arrivant sur place, c’est indéniable qu’il y règne une atmosphère particulièrement glauque, la période de l’année n’aidant pas. Nous pouvons très bien sentir par les regards qu’on nous jette que nous sommes des étrangers ici. Deux Blancs dont un avec un appareil photo dans une ville à 89 % afro-américaine (les Blancs américains non résidents ne viennent pas ici, ils ont «leurs banlieues sécuritaires»), nous avons l’air soit de flics en civil pas très futés ou de touristes perdus. Disons qu’on se sent comme la curiosité du moment. Et là juste pour faire chier, je me remémore certaines techniques sud-américaines: quelqu’un est posté à un coin de rue, repère la victime, passe un appel à ses amis et on te coince en embuscade pour te détrousser. J’espère juste que je ne photographierai pas la mauvaise maison. Une chose est sûre, je ne descends pas de la voiture. 

Bref, j’ai eu le temps de faire quelques photos et il n’est rien arrivé, à part qu’un gars avec un manteau des Browns nous a crié après. Mais je préfère de loin ma méthode documentaire, à mon sens c’est moins niaiseux et plus sécuritaire. 

Même si je n’arrête pas de dire depuis des années que les États-Unis sont sur le bord de l’implosion, et pas seulement dans les villes, je ne pourrais pas dire où commence la solution. (Le camarade Lénine parlerait sans doute de redistribution des richesses mais bon, ce sera pour une autre fois.) 

Finalement, je crois que malgré la violence, la pauvreté et la criminalité, les gens d’ici sont fiers de leur coin et que c’est avec plus d’initiatives comme celle de «Project: East Cleveland» qui vise à stimuler le sentiment de communauté, un peu comme ce qu’on a pu voir à Détroit dans les dernières années, que les citoyens pourront reprendre en main tranquillement le destin de leur ville abandonnée depuis longtemps par les politiciens. 

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