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C’est quoi le deal avec la langue inclusive?

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Nouvelle journée, nouveau mini scandale en lien avec la diversité et le vivre-ensemble. Cette fois, ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la distribution, par des étudiants de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), d’un dépliant visant à encourager l’usage du français « dégenré » sur le campus.

Le « Petit guide des enjeux LGBTQIA+ à l’Université », écrit par plusieurs « doctorant.e.s de différents départements de l’UQAM » veut donner des outils aux professeurs pour « dégenrer » leurs interventions afin de respecter les sensibilités des minorités sexuelles qui fréquentent l’établissement.

Dit de même, ça a l’air vraiment, vraiment chiant. Mais ne capotez pas tout de suite : le gros du travail a déjà été fait pour tout le monde. En effet, la langue française dispose de mécanismes qui permettent d’assurer une certaine neutralité dans son usage.

Au Québec, on met notamment de l’avant ce qu’on appelle la « langue épicène » qui permet une représentation équitable des hommes et des femmes dans un discours.

Pour ce faire, on encourage l’abandon d’une des premières règles de grammaire que vous avez apprises à l’école, à savoir le « masculin l’emporte sur le féminin ».

Désolée de vous l’apprendre, mais le masculin n’est pas un genre neutre et ne l’a jamais été. Les travaux de l’historienne Éliane Viennot révèlent que cette règle a été introduite au 17e siècle par les membres de l’Académie française, le masculin étant jugé « plus noble » que le féminin, en raison de « la supériorité du mâle sur la femelle ».

Ok.

Notez que ça correspond à une période dans l’histoire où les femmes commençaient à prendre plus de place dans la société. Ainsi, avant que les Immortels partent sur un power trip, il n’était pas rare de voir des « capitainesses », des « philosophesses » et des « autrices ». Invisibilisation, quand tu nous tiens.

Bref, la langue épicène propose des expressions non genrées comme les « droits humains » ou les « droits de la personne » plutôt que les « droits de l’Homme » avec un grand H.

On peut aussi mettre l’accent sur le groupe plutôt que sur les individus, en disant par exemple « le personnel » plutôt que « les employés » ou encore « la population canadienne » plutôt que « les Canadiens ».

Toujours dans un souci de demeurer inclusif, on peut également accorder les noms et les adjectifs au féminin et au masculin dans une même phrase comme dans « les étudiantes et les étudiants sont content.e.s ».

Pas si pire, non? Pour d’autres exemples, sachez que l’Office québécois de la langue française (OQLF) a sorti un guide d’utilisation de la langue épicène en 2006. Eh oui, contre toute attente, l’OQLF peut se targuer d’avoir été au moins une fois « sua coche » avant tout le monde.

Celleux qui veulent qu’on aille plus loin

Bon. V’là pour le niveau débutant. Maintenant si vous voulez passer au niveau intermédiaire, c’est une autre game. C’est aussi celle qui risque de vous faire grincer des dents.

Jusqu’ici, on a parlé de parité femme-homme dans l’expression de la langue de Laferrière (Molière, c’est trop mainstream). On sait toutefois qu’au quotidien il y a des gens qui ne se sentent ni femme ni homme ou un peu femme, un peu homme.

Avec la diversification des identités de genre (identités qui ont toujours existé, mais qui sont aujourd’hui plus tolérées parce que mieux comprises), il y a des personnes qui voudraient que la langue française passe à une autre étape. Il s’agirait de créer des mots ou de mettre à jour les règles d’accord pour inclure celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans le modèle binaire.

Comme solution, le guide des étudiant.e.s de l’UQAM propose d’utiliser « ille(s) », « iel(s) », « cellui », « celleux » et « ceuzes » en guise de pronoms quand on parle de ces personnes, mais aussi de revoir la graphie de certains adjectifs.

« Heureux » deviendrait ainsi « heureuxe » et « contributeur », « contributeurice », selon les exemples proposés.

On s’entend que ces graphies-là sont laittes, laittes, laittes pour l’œil quand on n’y est pas habitué.e, en plus de présenter un certain défi au niveau de l’orthographe.

Le « écriture inclusive challenge »

Illustration: Jean-Claude Götting / Montage : Charles-André Leroux

Afin de mesurer l’ampleur dudit défi, j’ai décidé d’adapter deux oeuvres en langue inclusive. Gardez simplement en tête que je ne suis pas allée dans le détail.

Pour débuter, j’ai choisi un extrait d’Harry Potter. Alerte au divulgâcheur (ouin, l’OQLF l’a échappé ici).

« Même le Quidditch avait cessé de l’amuser. Les autres joueurs et joueuses refusaient d’adresser la parole à Harry pendant les séances d’entraînement et quand iels avaient besoin de parler de lui, iels le désignaient sous le nom d’attrapeur. Hermione et Neville souffraient, euxes aussi. Illes n’avaient pas à subir autant d’avanies, car illes n’étaient pas aussi connu.e.s, mais personne ne leur parlait non plus. Hermione était devenue discrète en classe, gardant la tête baissée et travaillant en silence. » (Extrait de Harry Potter à l’école des sorciers [et des sorcières]).

Pour le deuxième extrait, j’ai choisi un passage du manifeste de la Meute (tsé, pour être dans le coup pis toute), qui a été publié plus tôt cette semaine.

La Meute

« Nous sommes révolté.e.s de voir que les gouvernements soient prêts à déployer d’urgence nos forces armées, à aménager le stade olympique et prendre de multiples dispositions pour accueillir des gensses qui traversent illégalement nos frontières et qui seront en majorité déporté.e.s alors qu’iels sont incapables d’en faire autant pour nos sans-abris. Nos concitoyen.ne.s défavorisé.e.s et déficient.e.s sont oublié.e.s ou ignoré.e.s par nos autorités. Iels sont issu.e.s de toutes les origines, de toutes les couches sociales, la rue ne fait pas de discrimination, pourtant illes sont toujours victimes du manque de budget, d’aide et de ressources. Ne pouvons-nous pas commencer par nous occuper de nos propres défavorisé.e.s de toutes origines avant d’importer ceuzes des autres ? Nous n’avons pas d’argent pour euxes, mais nous avons des centaines de millions pour les immigrant.e.s illégauxes ? » (Manifeste de la Meute, version 1.0, avril 2018 p. 12)

Voyez comme on est passé d’un message intolérant à un message intolérant mais inclusif en un rien de temps. Genre.

Bref, dans les deux cas, c’est très lisible et pas si difficile à faire en fin de compte. C’est d’ailleurs pas mal ce que le guide veut souligner. Ici, on est plus près de la sensibilisation que du brûlot revendicateur et intransigeant qui cherche à instaurer une novlangue dans nos institutions.

Oui, l’idée d’alourdir le français avec tout plein de néologismes en fait tiquer plusieurs. Sauf qu’on oublie souvent que la langue est malléable. Elle s’adapte au gré des époques et des modes.

De toute façon, pour ceu que nulz ne tient en son parleir ne rigle certenne, mesure ne raison, est laingue romance si corrompue, qu’a poinne li uns entent l’aultre et a poinne puet on trouveir a jour d’ieu persone qui saiche escrire, anteir ne prononcieir en une meismes meniere (tsé, comme on le disait en 1365 ).

N’oublions pas aussi que chaque année, de nouveaux mots font leur entrée dans le dictionnaire pour décrire de nouvelles réalités, notamment celles liées à la technologie.

C’est sans compter la réforme de l’orthographe française au tournant des années 90. Bon, ici les résultats sont mitigés. Je ne sais toujours pas si on peut dire des chevals plutôt que des chevaux*. Dans ce contexte, la langue dégenrée revendiquée pour la communauté LGBTQIA+ représente peut-être le défi de trop pour monsieur et madame Tout-le-monde. Mais en attendant de maîtriser toutes les subtilités fluctuantes de la langue de Césaire, on devrait se réjouir d’avoir des discussions encore plus ouvertes sur son avenir, non?

Après tout, c’est notre matrimoine linguistique qui est en jeu.

*Non. On peut pas.