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Un trou noir s’approche dangereusement de Tadoussac et pourrait faire des ravages

Image principale de l'article Un trou noir s’approche de Tadoussac
Illustration Nânâ

Que ce soit pour ses baleines ou son festival de la chanson, Tadoussac accueille chaque été des milliers de touristes de partout dans le monde.

Puis les dunes de sable deviennent des buttes de neige. Le fleuve se fige, un peu comme la vie dans le village. Le mythique Hôtel Tadoussac met la clé sous la porte à l’approche de la saison hivernale. Treize des quatorze restaurants en font autant.

Dire que l’industrie touristique, le poumon économique de toute la Haute-Côte-Nord, tourne au ralenti pendant l’hiver serait un euphémisme; le tourisme est carrément au point mort entre la mi-octobre et la Saint-Jean.

«Le tourisme d’hiver, ça reste très marginal. Les gens qui veulent faire du chien de traîneau ou de la motoneige n’iront pas à Tadoussac. On est trop loin des grands centres», note le maire de la municipalité, Charles Breton.

Illustration Philippe Melbourne-Dufour

Choisir de rester

Après le beau temps, les derniers vacanciers et les centaines de travailleurs étrangers plient donc bagage. Les 800 habitants permanents reprennent leurs droits sur leur bourgade.

«Quand novembre arrive, ça fait bizarre de croiser juste du monde que tu connais à l’épicerie. L’été, il y a du monde partout. Ça bouge tout le temps. C’est hot! Mais l’hiver, ça a son charme aussi», ricane Rosalie, 23 ans.

Contrairement à la majorité des jeunes de leur âge, Rosalie et Félix ont choisi de rester dans leur village natal, même s’ils savent très bien que Tadoussac n’est pas le Klondike.

Quand ils disent avoir vu leurs parents « bûcher » pour rejoindre les deux bouts, ça n’a rien à voir avec l’industrie forestière, qui n’est d’ailleurs plus le gros employeur qu’elle a déjà été sur la Côte-Nord. «Il n’y a plus rien d’autre que le tourisme ici. Pis l’hiver, il n’y a pas de job ! On aimerait bien ça, mais il n’y en a pas», conclut Rosalie, qui ne s’émeut pas plus qu’il ne le faut des difficultés économiques de la région, cette réalité étant la sienne depuis toujours de toute façon.

Son chum pourrait pourtant se trouver un emploi facilement «en ville» avec son diplôme en animation 3D. «C’est mon choix de rester ici. Ma famille et mes amis sont tous ici. Je ne me verrais pas ailleurs», assure Félix.

Ça tombe bien, parce que «la ville», sa blonde n’aime pas ben ben ça. «Quand je vais à Québec ou à Chicoutimi, je suis tout étourdie ! Les gens courent partout. Ici, on a le temps pour profiter de la vie», observe-t-elle avec son franc-parler tout nord-côtier.

Sa vie, Rosalie la gagne dans une boutique d’artisanat pendant la saison estivale. Félix, lui, est serveur de juin à septembre, peut-être jusqu’à octobre, s’il est chanceux.

Le reste de l’année, ils tirent le diable par la queue. En ce moment, comme bien des Tadoussaciens, ils vivent de l’assurance-emploi, un chèque bimensuel qui représente 55 % de leur salaire en été.

Officiellement, Tadoussac compte 19 % de chômeurs, un chiffre sans doute beaucoup plus important en réalité puisqu’il ne tient pas compte des travailleurs saisonniers qui, lors des sondages, répondent à Statistique Canada qu’ils ne cherchent pas de nouvel emploi.

Un village qui hiberne

Aussi anachronique qu’il puisse paraître, le traversier, qui relie Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine sur la rivière Saguenay, est le plus gros donneur d’ouvrage en hiver. «Contrairement aux autres villages de la Côte-Nord, Tadoussac n’a jamais été pour la construction d’un pont», rappelle le premier magistrat.

Sinon, il y a aussi un bureau de poste, une école primaire, une petite épicerie et un garage «qui se meurt». Bref, rien pour donner un emploi à tous ceux qui aimeraient beaucoup mieux en avoir un.

Sans oublier l’auberge de jeunesse, qui reste ouverte à l’année. «En octobre, on fait les comptes pour voir s’il nous reste assez d’argent pour rester ouvert. Depuis 40 ans, on a été capable de survivre, mais on ne fait pas une cenne en hiver, ça, c’est sûr. Il y a seulement quelques habitués qui viennent, mais jamais plus», commente André, le propriétaire et fondateur de l’Eau Berge.

Illustration Nânâ

En cette glaciale journée d’hiver, c’est quand même ici qu’il y a le plus d’action dans le village, à cause du bar qui attire quelques résidents du village. Derrière le comptoir, Ingrid est venue donner un coup de main à André. Un service qui ne la sort pas vraiment de sa zone de confort, elle qui est barmaid durant la saison touristique.

Sauf qu’aujourd’hui, Ingrid est bénévole. Pas grave, ça lui fait plaisir! Pendant la période de chômage, elle a l’habitude de donner de son temps, que ce soit pour le marché de Noël ou pour le conseil de parents de l’école. «Les gens s’entraident beaucoup à Tadoussac. Ça a ça de bon, le chômage», se réjouit-elle, essayant de rester positive malgré l’arrivée imminente du «Trou noir».

Illustration Nânâ

«Le trou noir»

«Le trou noir» est cette période redoutée de l’année où les travailleurs n’ont plus droit au chèque d’assurance-emploi, mais n’ont toujours pas recommencé à travailler. C’est LE sujet qui est sur toutes les lèvres aujourd’hui à l’auberge.

«Votre trou noir commence quand, vous autres ?», de demander Ingrid.

«Dernière semaine de février», de répondre Félix. Rosalie s’en tire un peu mieux. Comme elle a travaillé un peu plus longtemps, elle aura son dernier chèque au début mars, idem pour Ingrid.

Les gens de la place parlent du «trou noir» comme de la météo. Il faut dire qu’ils en ont l’habitude. Avec les réformes de l’assurance-emploi des gouvernements Chrétien, puis Harper, ça fait longtemps que les travailleurs saisonniers de la région n’arrivent plus à «combler leurs heures en chômage». Mais cette année, «c’est pire que pire». Les semaines de «trou noir» sont devenues des mois.

«Pour l’assurance-emploi, la Côte-Nord fait partie de la même région que le Saguenay et le Bas-Saint-Laurent, deux régions qui ont en réalité des taux de chômage inférieurs au nôtre», explique la coordonnatrice d’Action chômage Côte-Nord, Line Sirois.

Ainsi, en Gaspésie, où le taux de chômage est comparable à celui de la Côte-Nord rurale, les travailleurs doivent faire 450 heures en un été pour avoir droit au minimum de 15 semaines d’assurance-emploi. Sur la Côte-Nord, ils doivent en faire 665.

Les travailleurs saisonniers doivent donc faire plus de 1000 heures en un été s’ils veulent espérer recevoir des prestations d’assurance-emploi jusqu’au moment où ils recommencent à travailler.

«C’est impossible! Il aurait fallu qu’ils fassent plus que 70 heures par semaine. Personne n’a fait ça cet été. Les gens ne savaient même pas que les règlements avaient encore changé. Ils l’ont appris en remplissant leurs papiers cet automne. L’assurance-emploi n’avait prévenu personne», dénonce Line Sirois, qui milite ardemment pour que le gouvernement fasse une distinction entre «vrais chômeurs» et travailleurs saisonniers afin d’éviter ce genre de calculs.

Faire de son mieux

D’ici là, tout le monde comble son «trou noir» comme il le peut.

Certains feront quelques boulots «en dessous de la table». D’autres s’inscriront à l’aide sociale. «Le BS, ça n’a rien de drôle. Tu ne peux pas avoir une maison de plus de 140 000 $. Tu ne peux pas avoir un conjoint qui travaille. Tu ne peux pas avoir une auto neuve», indique Line Sirois.

Ingrid ne sait pas si elle va se rendre jusque-là cette année. En mars, elle pourra au moins compter sur la pêche aux oursins pour quelques semaines. «Quand j’ai vu que la job était disponible l’année passée, j’ai sauté dessus. Avec ça, je peux travailler 5–6 heures par semaine à 20 $ l’heure. Au final, ça ne me fait pas grand-chose, mais c’est déjà mieux que rien.»

Elle aurait bien aimé aller travailler dans le Grand Nord, «la grosse mode ces temps-ci, à Tadoussac», mais son ex a eu l’idée avant elle. «Ça aurait été trop compliqué d’agencer nos heures. Je ne peux pas laisser mes enfants seuls pendant trois semaines.»

Félix, Catherine, Ingrid et Rosalie

Hésiter à partir

Dans les circonstances, Ingrid est chanceuse. Rosalie et Félix, eux, n’ont rien trouvé pour boucher leur «trou noir». « On va laisser l’année passer pour voir si on est capables. Mais si on n’y arrive pas, nous aussi, on va s’en aller. On espère jamais se rendre jusque-là, mais à un moment donné, quand nourrir ton chien, c’est rendu un luxe, ce n’est pas normal», s’inquiète Rosalie, devant le regard peiné de sa belle-mère, Catherine.

Française d’origine, Catherine est tombée en amour avec Tadoussac il y a quarante ans. Elle a décidé d’y rester et d’y élever sa famille, mais elle comprend pourquoi son fils et sa belle-fille hésitent à suivre ses traces.

«On l’aime notre village, mais si les gens ne peuvent plus vivre décemment, ils vont partir. C’est bien beau Tadoussac l’été, mais pour que le village survive, il faut aussi du monde à l’année», lance-t-elle, haussant le ton dans l’espoir d’être entendue par les décideurs.

Car si les travailleurs ont l’habitude des «trous noirs», cette année, le vortex pourrait bien aspirer Tadoussac au complet.

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