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Sylvain, l’homme qui cherche des amis sur Kijiji

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Illustration: Christine Lemus

«Cherche à rencontrer de nouvelles personnes après longue absence de vie sociale.» C’est ce qu’a publié Sylvain sur Kijiji il y a quelques semaines. Depuis, il a été inondé de messages d’hommes gais qui recherchent l’amour.

Mais ce n’est pas ce que Sylvain cherche. «Moi, je veux me faire des amis, sans arrière-pensée, mais qui seraient quand même plus que des simples connaissances. Des gars ou des filles, peu importe, mais des gens sur qui tu peux compter. Pas juste pour parler de hockey ou de sexe. Pour avoir des belles conversations sur la vie aussi».

Les choses auraient probablement été beaucoup plus simples s’il avait voulu une blonde, comme tout le monde. Avec les EliteSinglesBadoo et autres Tinder, en 2018, ce n’est pas le choix qui manque si l’on cherche l’amour pour la vie ou pour la nuit.

Mais où swipe-t-on à droite si on veut juste se faire un bon chum de gars avec qui aller prendre une bière de temps en temps?

Pour ne pas vivre seuls

Il n’existe aucune application de rencontre consacrée uniquement à l’amitié. Sylvain s’est donc tourné vers le site de petites annonces classées le plus populaire au Québec. Et il n’est (ironiquement) pas le seul.

Entre les pneus usagés, les vieux frigos et les 3 ½ à sous-louer, les messages comme celui de Sylvain affluent par dizaines. «Couple marié, cherche un couple d’amis pour amitié seulement. PAS D’ÉCHANGE»; «femme transgenre cherche nouvelles connaissances qui comprennent ma réalité pour discuter» ou encore «immigrante nouvellement arrivée au Québec cherche amitié seulement», peut-on y lire, notamment.

Sylvain aura été l’un des seuls à nous répondre. «Les gens ont peur de parler de leur solitude. Ils ont honte. C’est très tabou», constate-t-il, compréhensif, puisque lui aussi a hésité avant de le faire.

Seul au combat

Il nous a finalement donné rendez-vous dans un casse-croûte de l’est de Montréal, à deux pas de chez lui. «Ça se peut que je parle comme Louis-José Houde. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu quelqu’un. J’en ai beaucoup à dire», s’exclame-t-il avant de commander un hot-dog vapeur.

Et pour cause, la vie de Sylvain est un vrai roman. Enfant, il a été agressé sexuellement par son grand-père. Un crime dont il n’a parlé que bien des années plus tard. «Ça m’a fait du bien. Ça faisait partie de mon cheminement. Il y a quelques personnes qui ont un peu mal pris ça, mais ça ne dérange pas», assure-t-il, serein.

Au moment où il tentait de faire la paix avec son passé, il a dû combattre un rare cancer qui l’a empêché de poursuivre ses études en anthropologie.

Autant d’embûches qui l’ont amené à s’isoler. «Ça a été beaucoup de stress à gérer tout ça. Je me suis beaucoup refermé. Je ne travaillais plus. Je ne voyais plus personne.»

Drogué à la solitude

Pour passer au travers, Sylvain jouait aux jeux vidéo et buvait, un peu trop même de son propre aveu. Mais sa vraie dépendance, c’est la solitude, croit-il. «À force d’être seul tout le temps, tu finis par avoir peur des autres. Ta solitude devient confortable, même si tu es malheureux.»

Saoulé d’être seul en permanence, Sylvain a choisi de prendre les choses en mains, le fruit d’une longue démarche avec sa psychologue.Première étape de sa cure de solitude: nouer des amitiés, comme dans le temps où il allait dans des partys universitaires. «L’important, c’est d’avoir un premier contact externe. La blonde pis la job vont suivre. Tout ça est relié. C’est une question de confiance en soi», parie-t-il, le sourire collé aux lèvres.

Sauf qu’à 46 ans, Sylvain ne se fait pas d’illusion. Se faire des nouveaux amis s’annonce beaucoup plus périlleux qu’à l’époque où il était «le p’tit comique de la classe», d’où l’annonce sur Kijiji. «Les gens de mon âge sont occupés avec leur femme et leurs enfants, mais c’est essentiel d’avoir des amis aussi. Il y a des choses que tu ne dirais pas à ta famille, mais que tu confierais à un ami. C’est important de partager des intérêts avec d’autres personnes.»

Sylvain, lui, se passionne pour le cinéma, les voyages, le plein air... Au cours des deux heures où nous étions attablés, les sujets n’ont pas manqué. Sylvain n’a même pas eu le temps de toucher à son steamé.

Illustration: Christine Lemus

«Je vais le faire chauffer au micro-ondes pour souper. Je mange encore tout seul ce soir de toute façon», murmure-t-il, avant de regagner son petit 2 ½, devenu sa prison dont il est le propre gardien. S’en libérer s’annonce plus difficile qu’il n’y paraît...L’amitié au temps du numérique

Si Sylvain se sent seul, dans les faits, il ne l’est pas vraiment.

Huit pour cent des Québécois rapportent n’avoir aucun ami. Parmi ceux qui disent en avoir, 7 % admettent n’avoir eu aucun contact avec eux dans le dernier mois, selon des chiffres publiés en 2016 par l’Institut de la statistique du Québec.

À l’heure où les gens ont plus de 1000 amis Facebook, on pourrait être tenté d’ironiser en disant que plusieurs n’en ont aucun dans la vraie vie. Or, parmi tous les amis virtuels, quelques-uns sont aussi des amis réels.

Une étude de Statistique Canada datant de 2013 tend à démontrer que les Canadiens, en moyenne, ont un cercle d’amis plus large depuis l’avènement des médias sociaux. Leurs utilisateurs seraient même plus souvent portés à les rencontrer en personne.

Tous les garçons et les filles de mon âge

En fait, le principal facteur externe d’isolement social reste encore et toujours l’âge: plus on vieillit, moins on a d’amis. «En arrêtant de travailler, on arrête de rencontrer de nouvelles personnes. Puis, en vieillissant, on perd de plus en plus de personnes autour de nous. La santé décline et on devient limité dans nos déplacements», commente Roxanne Tremblay, porte-parole des Petits Frères des pauvres, un organisme qui travaille à briser l’isolement chez les plus de 75 ans.

N’en demeure pas moins que des gens de toutes les tranches d’âge souffrent de solitude et outre Kijiji, ils ont peu de ressources pour y remédier. «En tant que société, il faut se donner les moyens d’y faire face. Ça devient un enjeu de santé publique. Ça touche non seulement la santé psychologique, mais aussi la santé physique», plaide Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec.

Illustration: Christine Lemus

L’isolement social aurait effectivement un impact similaire à l’obésité ou au tabagisme sur l’espérance de vie, selon certaines études. Une «épidémie» qui contamine l’Occident au complet.Le mois dernier, le Royaume-Uni a choisi de s’y attaquer de front en créant un «ministère de la Solitude». Huit millions de Britanniques n’auraient eu aucun contact extérieur dans le dernier mois.

«Il ne faut pas confondre solitude et isolement social. C’est normal d’être plus seul à certains moments de sa vie. Le problème, c’est quand la solitude devient chronique, quand ça nous fait souffrir. Mais pour souffrir de solitude, on n’a pas besoin d’être complètement seul», nuance Christine Grou.

Seuls à deux

Hitcham en sait quelque chose. Sa femme est retournée dans leur pays natal, le Maroc, pour le prochain mois avec leurs deux enfants. Elle est partie prendre soin de sa mère qui est malade.

«Une gonzesse de perdue, c’est dix copains qui reviennent», chantait Renaud en 1981. La star française avait probablement encore pris un verre de trop, car la réalité peut s’avérer tout autre.

«En étant seul, j’ai constaté que sans ma femme, je ne connais personne ici. Avec le travail et la famille, je n’ai pas eu le temps d’entretenir mes amitiés. Elle non plus. On est donc toujours ensemble. Mais c’est important de diversifier ses contacts aussi», confie Hitcham, entre deux gorgées d’expresso. Dans le café du Plateau-Mont-Royal où on s’est donné rendez-vous, chaque client est assis dans son coin, le regard plongé dans son laptop, des écouteurs vissés dans les oreilles.

Une scène inimaginable au pays des clémentines, où les hommes ont l’habitude de se retrouver entre amis dans les cafés, peu importe l’heure de la journée. «Je ne me suis jamais vraiment habitué au Québec. J’aurais aimé ça avoir un ami québécois, mais je n’ai jamais réussi. Vous êtes très individualistes», se désole celui qui habite pourtant la Belle Province depuis une dizaine d’années.

Pour forcer les choses, il a lui aussi publié une petite annonce sur Kijiji il y a quelques jours, mais il se doute bien qu’il ne trouvera pas ce qu’il cherche. Hitcham ne peut s’empêcher de compter les jours avant le retour de son épouse et de ses enfants.

«Sept milliards de solitudes, sept milliards, ça fait beaucoup de seuls ensemble.»

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