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Mille et un visages

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Illustration Philippe Melbourne

Maintenant que l’heure est aux bilans, il faut nous retourner et voir où nous en sommes depuis la fusillade à la mosquée de Sainte-Foy. L’une des choses qui me viennent à l’esprit est la vigile montréalaise qui s’est tenue au lendemain du drame. Des milliers de personnes avaient participé à ce rassemblement, réunies ce soir-là dans un froid lacérant qui s’agençait dramatiquement bien à l’horreur survenue la veille. Des milliers de visages aux expressions bouleversées et interrogatives : quelle sera la suite et quelles actions devons-nous poser ?

J’étais perchée sur une des marches à côté de la scène et je scrutais les visages dans la foule. Les mains s’agitaient au loin pour saluer et les gens s’approchaient pour se prendre dans les bras, se dire que nous sommes là, ensemble, et solidaires.

Nous nous sommes dit que c’était la fin du déni et que c’était le début d’une relation plus responsable entre citoyens québécois. Nous allions enfin nous parler, tous, pour vrai cette fois-ci. Et nous démener pour libérer notre société de cette haine dévastatrice. Nous avons déclamé d’une même voix : plus jamais.

Malheureusement, le bilan de la dernière année est loin d’être réjouissant.

Pas plus tard que la semaine dernière, nous apprenions que des membres d’une milice de l’extrême droite, le III %, sont en train de s’armer. Leurs idées racistes étant bien connues, il n’est pas excessif de soulever des inquiétudes quant à leurs motivations. D’ailleurs, durant les derniers mois, la visibilité de plusieurs groupes d’extrême droite comme La Meute, Storm Alliance ou Atalante s’est accentuée. Dans les journaux, nous ne comptons plus les chroniques dédiées à la négation de l’existence d’un racisme visant les musulmans et musulmanes. Et le mépris que nous pouvions trouver sur les réseaux sociaux n’a pas changé d’un iota ; ceux qui détestaient les musulmans avant la fusillade semblent les détester encore, et peut-être même encore plus. Ils le font savoir à coup de « revenez-en ». Sur un autre plan, la Commission sur le racisme systémique fut abandonnée après des mois de débats houleux. Pourtant, dans les jours ayant suivi la fusillade, les politiciens promettaient des actions et des changements.

Et le comble, certains chiffres rapportés par le SPVM et Statistique Canada révèlent que les incidents à caractère haineux visant des personnes identifiées comme musulmanes sont en constante augmentation. À Montréal comme à Québec, en plein cœur du lieu de la tragédie, les incidents recensés ont doublé. Une augmentation de 100%. Alors que nous attendions le contraire, la haine gagne du terrain.

Un an après la fusillade, comment est-ce possible ? Qu’avons-nous raté ?

Aujourd’hui, les discours des politiciens seront beaux et bien ficelés. Ils feront la promotion du respect et du vivre-ensemble. Mais les mantras ne suffisent pas pour remédier aux inégalités institutionnalisées. Pire, ces mots, quand ils sont prononcés par les langues de bois, irritent bien plus qu’ils ne soulagent.

Se limiter au symbolique ne neutralise pas la violence à ses racines.

Cette violence que certains en viennent à considérer comme légitime parce que nous ne sommes pas égaux.

Car si les hommes en abattent d’autres ainsi, c’est qu’ils les estiment inférieurs. On ne tue pas froidement son égal, on tue quand la vie d’autrui est moins importante que la nôtre. Quand le statut de ces Autres, leurs droits et leur dignité sont moindres.

Ainsi, les Québécois et Québécoises musulmans n’ont pas besoin d’être rassurés et consolés, ils ont besoin d’être des sujets sociaux à part entière, toute l’année, à chaque instant.

C’est entre autres cela que nous n’avons pas su achever depuis le 29 janvier 2017. Bien que la population était troublée et remplie de volonté, l’urgence du moment semble s’être dissipée.

Lors de la vigile montréalaise, toutes les personnes qui auraient souhaité prendre la parole n’ont pas pu le faire, mais toutes avaient une douleur et une colère qui méritaient d’être exprimées. Je me souviens en particulier d’un homme, habillé d’une longue tenue traditionnelle, qui s’était approché de la scène. Il avait une feuille dans ses mains tremblotantes de froid. Il était visiblement dépassé par les évènements et même par cette vigile. Je m’en suis voulu pendant des jours de lui avoir dit que la liste des prises de parole était complète. Son regard se promenait sur sa feuille et revenait à moi, dépité. C’était un besoin pressant d’expression qui se lisait dans plusieurs paires de yeux ce soir-là.

C’est précisément ce sentiment d’urgence qui ne doit jamais nous quitter. Cette volonté brûlante d’agir, là, maintenant, pas seulement pour éviter le pire, mais aussi pour nous permettre d’édifier une communauté qui nous rendra fiers.