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Ma semaine incognito dans un abattoir

Image principale de l'article Ma semaine incognito dans un abattoir

Pendant une semaine, j’aurai vu défiler plus de 18 000 cochons éviscérés. Pendant une semaine, j’aurai travaillé aux côtés de travailleurs d’origine philippine, d’Africains et de Québécois. Pendant une semaine, j’ai œuvré incognito dans un abattoir du Bas-Saint-Laurent, là où il y a un criant manque de main-d’œuvre.  

Voici le récit de mon expérience.  

Tout commence un dimanche ensoleillé dans le stationnement du Maxi de la Place Versailles, où un superviseur m’a donné rendez-vous. À bord de sa grosse van noire, nous prenons la route pour quatre heures et demie vers notre destination : Saint-Alexandre-de-Kamouraska. 

Une courte recherche Google et quelques courriels envoyés m’ont permis d’obtenir en moins de 24 heures un poste dans une usine d’abattage et de transformation de porc. Je travaillerai donc pour les Aliments Asta, classés 255es au palmarès 2017 des 500 plus grandes sociétés du Québec établi par le magazine Les Affaires. Avec à son bord 500 employés, l’entreprise a engrangé des revenus de 250 millions de dollars pour la dernière année fiscale (2016). Créée en 1982, l’entreprise exporte du porc dans plus de 50 pays, des États-Unis jusqu’à l’Asie.  

Le Québec est d’ailleurs le premier exportateur de produits du porc au Canada. En 2016, la province était à l’origine d’un peu moins de la moitié  

(43 %) des exportations canadiennes de porc. Pour ce faire, il faut en abattre, des bêtes. En 2015, plus de 8,3 millions de porcs ont été abattus au Québec. Aux entreprises d’abattage et de transformation de viande de porc au Québec et à leurs fournisseurs se rattachent d’ailleurs plus de 13 000 emplois dans la province. Ce secteur enregistre par le fait même des ventes annuelles de plus de 3,25 milliards de dollars.  

Bizarrement, toutefois, je ne suis pas engagé par l’usine, mais bien par une agence de placement. Afin d’attirer des personnes provenant des grands centres métropolitains, l’agence offre le logement et le transport. J’habiterai donc pendant une semaine dans une chambre de motel. «La place tourne un peu les coins ronds, mais la femme de ménage fait une bonne job», m’annonce mon superviseur.  

Les sujets de discussion se font rares dans la voiture, mais on meuble le silence avec les incontournables. En apprenant que je n’ai pas de copine, le superviseur s’excite. «Toi, on va te récupérer, on va t’en trouver une à Saint-Pascal et fini Montréal!» La grande séduction est commencée.  

Le motel se trouve à Saint-Pascal, à une quinzaine de minutes de l’usine. J’ai droit à une chambre classique de bord d’autoroute : un matelas un peu trop ferme, un couvre-lit fleuri, une télé aussi vieille que les premiers épisodes de Ramdam et une douche d’une propreté discutable.  

Je me couche rapidement. Le boulot commence tôt demain.  

JOUR 1  

Mon réveil est brutal. Le superviseur cogne à ma porte à 6 h 35 et m’informe qu’on part dans 10 minutes. Arrivé à l’usine, on m’emmène dans une salle de conférence avec une longue table en bois. À mes côtés, Rondin* et Mata*, deux autres nouveaux. Marie-Andrée*, des ressources humaines, nous accueille et nous demande alors si on a déjà travaillé dans l’industrie agroalimentaire. Seul Rondin répond par l’affirmative. «C’est tout à fait normal, 90 % des gens qui se présentent ici n’ont jamais travaillé dans ce domaine», mentionne Marie-Andrée, ajoutant que nous avons tous les trois été engagés par des agences. «Ça fait deux ans qu’on utilise ces services-là. Évidemment, c’est plus dur de trouver des gens en région. Certaines industries vont avoir recours aux agences de façon temporaire, mais nous, on a un besoin permanent», avoue-t-elle.  

Un article du Journal de Québec, paru fin novembre, rapporte justement que les Aliments Asta «sont loin de combler tous les besoins [en main-d’œuvre] pour leur production». Selon l’article, il faudrait que l’entreprise engage 30 personnes pour atteindre la production désirée. Informellement, on me dit que ce chiffre pourrait grimper à 80.  

Après la théorie, j’entreprends ma formation pratique. On m’affecte à l’éviscération, l’étape entre l’abattage et la découpe. Les membres de ce département doivent vider le cochon de ses entrailles. On me demande dès les premiers instants quelle langue je parle. «Ici, j’ai du monde qui parle anglais, français, espagnol et tagalog [langue officielle des Philippines]», m’explique Luc*, un chef d’équipe qui cherche à savoir s’il peut me placer avec des personnes s’exprimant en anglais pour ma formation.  

Les travailleurs d’origine philippine sont nombreux à l’usine, qui fait appel à cette main-d’œuvre depuis 2012. On en compte une cinquantaine. Les Aliments Asta ne peuvent toutefois «plus recruter à l’étranger», parce que l’abattoir a atteint «la limite maximale de 10 % de travailleurs étrangers imposée par le fédéral».  

Mon formateur, Tom*, est d’ailleurs originaire des Philippines. Il vit au Québec depuis maintenant deux ans et travaille pour les Aliments Asta depuis un an. «J’ai quitté mon pays parce que je n’avais plus de job. Il est très difficile de trouver un emploi aux Philippines», raconte-t-il. L’homme qui mesure tout juste cinq pieds habite avec huit autres Philippins à un pâté de maisons de l’usine. Dans son pays d’origine, il travaillait aussi dans un abattoir, mais le climat de travail s’avérait plutôt différent. «C’était plus dangereux, rien n’était automatisé, on transportait les cochons à bout de bras», explique Tom, qui travaillait alors en jeans et en t-shirt. Ici, mon uniforme comporte un peu plus d’accessoires : un sarrau, un tablier, un filet à barbe, des gants, des bottes imperméables et un casque de protection.  

Ma première besogne est l’image même du travail à la chaîne aliénant : étamper. Je dois marquer un par un les cochons qui défilent devant moi. J’ai besoin d’environ quatre millisecondes pour comprendre ma mission et de quatre autres millisecondes pour saisir que le temps sera long.  

Illustration Nânâ

L’après-midi, on m’affecte au poste «patte», qui me donne déjà un peu plus de fil à retordre. Je dois couper la partie entre les deux orteils des pieds avant du cochon afin d’ôter le poil et les saletés. Je m’habitue rapidement à l’odeur des lieux. Des ventilateurs permettent d’atténuer les effluves qui se dégagent des bêtes mortes. Le sang qui coule des porcs ne m’affecte pas non plus, mais le département de l’éviscération conviendrait mal aux cœurs sensibles. Le soir, je n’ai qu’une seule envie : écouter un film, bien emmitouflé dans mon lit. Je m’endors dans cette position, encore sale de ma première journée de travail puisque je n’ai pas eu la force de me lever pour me laver. 

Illustration Nânâ

 

Nombre d’heures de travail cumulées : 8 h 50  

Nombre total de porcs éviscérés : 2500 

RETOUR AUX PATTES 

De retour au poste «patte» le lendemain matin, je reçois déjà des compliments. «On dirait que tu fais ça depuis 10 ans», me lance Alain*, qui travaille à l’usine depuis plus de 30 ans. Plus tard dans la journée, mon chef d’équipe me place aux côtés de George*, qui cumule lui aussi plus de 30 ans d’expérience sous les néons et derrière les portes closes de l’abattoir. Au fil des décennies, George a vu les méthodes de travail évoluer. «Quand j’ai commencé, on poussait les cochons manuellement [...] on fumait même des cigarettes pendant qu’on travaillait», se remémore-t-il. À ses premières années, George voyait défiler devant lui 60 porcs à l’heure, alors qu’aujourd’hui la chaîne de travail roule à un rythme de 499 cochons toutes les 60 minutes. Mon formateur, plutôt volubile, doit m’enseigner les techniques du poste «bedaine». Le but est en fait de placer dans un ordre précis les organes préalablement détachés de la carcasse, de façon à ce que les inspecteurs du gouvernement puissent vérifier s’ils ne sont pas contaminés. Ils analysent le cœur, la langue et les poumons, ainsi que la rate, le foie, les intestins et l’estomac.  

Illustration Nânâ

Alors que je «commence» ma carrière, celle de George s’achève, puisqu’il prendra sa retraite d’ici quelques mois. «Je n’aurais jamais imaginé faire ça toute ma vie, m’avoue celui qui a manié la scie mécanique pendant 14 ans pour trancher les cochons en deux. J’ai étudié en comptabilité, mais il n’y avait pas beaucoup de job, à l’époque.»  

Entre-temps, j’ai appris les rudiments du poste «sac», de loin celui qui m’a le plus dégoûté. Je devais serrer l’anus de chaque cochon pour vérifier s’il y avait présence de matières fécales. S’il y en avait, soit autour de l’anus ou sur une partie du corps de la bête, je devais prendre des sacs de plastique afin de couvrir les parties contaminées. D’autres personnes, situées plus loin dans la chaîne, se chargeaient ensuite de couper ces parties. Cette première journée complète de travail (sans formation théorique) m’a confirmé que la semaine serait longue et, surtout, que mes tâches seraient répétitives. 

Illustration Nânâ

  

  • Nombre d’heures de travail cumulées : 17 h 40  
  • Nombre total de porcs éviscérés : 6500    

LA ROUTINE S’INSTALLE  

La train-train quotidien s’établit pour de bon : réveil, deux toasts au beurre d’arachide, manteau, auto, boulot. Petite nouveauté : je prends maintenant le lift d’Alex* et de David*, deux gars de Trois-Rivières qui travaillent pour l’agence. Le premier a 20 ans et l’autre en a 28. David a perdu son emploi dans le domaine de la construction à la fin de l’été. Alex, lui, a un autre job, mais son employeur lui offre seulement des heures la fin de semaine. Je leur demande alors pourquoi ils ont choisi de venir travailler à Saint-Alexandre-de-Kamouraska. A priori, un abattoir ne semble pas être l’endroit le plus stimulant pour deux jeunes dans la vingtaine, mais, aux yeux d’Alex et de David, il s’agit simplement d’une façon de faire de l’argent. «Travailler, c’est travailler. Dans n’importe quel job, il va toujours y avoir des journées plates», me résume d’emblée David. S’éloigner de leur quotidien permet aussi aux deux gars d’éviter de dépenser trop d’argent au resto ou, surtout, dans les bars. C’est d’eux que je serai le plus proche durant les prochains jours. Les trois, on covoiture ensemble, on mange ensemble et, le soir venu, on chill ensemble.  

Je fraternise également avec Sam*, un Philippin qui vit ici depuis un an et demi. L’homme à l’anglais assez rudimentaire espère que sa femme et ses deux enfants pourront le rejoindre au Québec d’ici peu. En attendant, il travaille sans se plaindre et envoie une partie de l’argent qu’il récolte à sa famille. Il estime que 1000 dollars canadiens équivalent à 50 000 pesos philippins, un pactole dans son pays d’origine. Aujourd’hui, c’est jour de paie pour les autres employés. Alex et David m’invitent à célébrer en savourant quelques Black Label devant une game du Canadien. J’atteins le paroxysme de la vie de motel.    

  • Nombre d’heures de travail cumulées : 26 h 30  
  • Nombre total de porcs éviscérés : 10 500    

LA SEULE OPTION  

Aujourd’hui, j’ai la chance d’apprendre de Sekou*, le «meilleur», selon David. L’homme de 46 ans est originaire du Congo. Il me raconte entre autres que sa femme, ses deux enfants et lui ont quitté le Congo pour l’Afrique du Sud en raison des conflits qui affligent encore à ce jour le pays. Comme tous les autres immigrants que j’ai rencontrés, il espère pouvoir faire venir ici sa famille, qui habite toujours en Afrique du Sud. Cet espoir l’aide à combattre l’ennui quotidien. Quand je lui demande s’il aime son job, il me répond sur-le-champ qu’un «emploi, c’est un emploi». Un sentiment généralisé ici.  

Après tout, comment s’attendre à développer une passion lorsque nos journées consistent à éventrer des porcs à la chaîne ? Pour Sekou et les autres, un emploi à l’abattoir n’est qu’une façon de gagner sa vie.    

  • Nombre d’heures de travail cumulées : 35 h 20  
  • Nombre total de porcs éviscérés : 14 500    

LA FATIGUE... DÉJÀ  

Je sens la fatigue de mes quatre jours de travail, les tâches sont physiquement exigeantes et il faut rester alerte pour suivre le rythme de la chaîne. La solution de quelques employés : prendre du speed. Si je n’ai vu personne, de mes propres yeux, gober une de ces petites pilules, je m’en suis tout de même fait offrir. J’ai refusé, mais il aurait été si facile pour moi d’en consommer, même si, quelques semaines plus tard, je devais manipuler des couteaux finement aiguisés.  

Avant de quitter l’usine, j’essaie d’infiltrer l’abattoir, le vrai, là où l’on tue autour de 4000 porcs par jour. Avant de venir ici, c’était d’ailleurs la seule chose que j’avais en tête lorsqu’on parlait d’abattoir. Mais je me suis vite aperçu qu’il était aussi difficile d’accéder à cette «chambre des secrets» qu’au Bureau ovale. Seulement quatre ou cinq personnes y travaillent. George m’a par contre raconté en détail comment les choses s’y déroulent. Les cochons, une fois poussés dans la salle à l’aide d’un bâton électrique, sont tués. Aucun employé n’abat réellement les bêtes, puisque c’est une machine automatisée qui les exécute, d’une décharge électrique. On ébouillante ensuite les porcs, on brûle leurs poils et, finalement, ils traversent un système de polisseurs. Chaque cochon qui entre dans l’abattoir vaut environ 350 $, selon George. Quand il en ressort, il a une valeur de 500 à 600 $. Je quitte l’abattoir le sourire aux lèvres, puisqu’en ce dernier jour nous avons terminé plus tôt, à  

16 h 20 environ au lieu de 17 h. Je ne reverrai probablement plus jamais mes collègues, mais je ne les salue que brièvement, pour n’éveiller aucun soupçon. J’aurai menti durant une semaine en affirmant que j’aimais mon emploi, mais je peux maintenant souffler, l’aventure est terminée. Sur le chemin du retour, coincé sur la banquette arrière, je repense à ce que j’ai vécu et je constate que, sans aucun doute, le travail à la chaîne n’est pas pour moi.    

  • Nombre d’heures de travail cumulées : 44 h  
  • Nombre total de porcs éviscérés : 18 300    

ÉPILOGUE  

Le samedi matin, j’engouffre, un peu hangover, un déjeuner de la construction dans un restaurant à la mode du Mile End. Devant mon bacon et mon jambon, je réalise pour la première fois de ma vie que ma viande a peut-être été découpée par un travailleur d’origine philippine qui tente de faire immigrer sa famille au Québec, un gars sur le speed ou même un Africain ayant fui les conflits de son pays d’origine. Après avoir travaillé une semaine dans un abattoir, je constate enfin à quel point un emploi très ordinaire m’a permis de découvrir des histoires extraordinaires.  

Et c’est probablement le beau de l’affaire.  

*Noms fictifs utilisés pour préserver l’anonymat des employés