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Les menstruations ne sont pas une punition

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Photo Valerie Rosz

Je me rappelle exactement le jour où j’ai eu mes premières règles. J’étais en sixième année et je revenais de voir Le masque au cinéma de Place du Royaume. Juste avant d’apercevoir le filet de sang au fond de mes bobettes, j’étais en train de penser que j’aimerais donc ça ressembler à Cameron Diaz. Ma mère était en train de plier du linge dans la chambre. Je l’ai appelée à la rescousse. Je savais très bien ce qui était en train de m’arriver, mais ça ne me tentait pas pantoute parce qu’on m’avait toujours parlé négativement des menstruations. Pendant que ma mère me tendait une serviette hygiénique (selon elle, les tampons étaient destinés aux petites filles de mauvaise vie), je n’avais qu’une idée en tête : dissimuler ma nouvelle condition au reste du monde, et à mon père en particulier.

Cette idée que la femme menstruée doit cacher son état est profondément ancrée dans notre culture. Dans plusieurs religions, on isole la femme qui a ses règles et plusieurs mythes entourent cette période du mois. Le judaïsme est sévère envers les règles. En effet, dès que les premières gouttes de sang s’échappent du corps de la femme, elle est considérée comme impure et doit s’éloigner de la communauté religieuse. Pour la réintégrer, elle doit se soumettre à un bain rituel pour retrouver sa pureté et réintégrer la communauté. Au Japon, les adeptes du shintoïsme vont encore plus loin et considèrent la femme impure du fait même qu’elle est menstruée. Ainsi, on l’isole des lieux sacrés et elle n’est pas autorisée à gravir certaines montagnes sacrées, un rituel au cœur de cette religion.

Ma grand-mère, fervente catholique de son état, m’a toujours dit que c’était impossible d’épaissir une sauce ou de faire monter une mayonnaise si j’avais mes menstruations. Elle m’a toujours dit, aussi, que le mot menstruation était laid. Oui, même le mot menstruation relève du tabou. « Être dans sa semaine », « les Anglais sont débarqués », « the visitor », « red flag week », voire « être dans ses crottes » ne sont que quelques expressions inventées pour parler de la chose sans prononcer l’affreux mot commençant par la lettre m.

Illustration Nânâ

Cachez ce sang que je ne saurais voir

Le mot tabou vient de tapu, qui signifie « fortement marqué ». « Il s’exerce d’abord sur les relations sexuelles pendant les règles, un interdit qui, on suppose, remonte à la préhistoire, et qui, avec le tabou de l’inceste, a contribué à notre succès reproductif », explique Elise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, et de Les Règles, quelle aventure. Elle m’apprendra que la terreur et le dégoût qui entourent le sang menstruel ne datent pas d’hier parce qu’il a toujours représenté le symbole du pouvoir de la femme, celui de porter et de mettre au monde des enfants. « Le fait de saigner sans en mourir paraissait magique. Les femmes semblaient dotées d’un pouvoir, et la coïncidence de leur cycle avec celui de la Lune les rendait presque divines. Certains avancent même que le sang menstruel pouvait attirer les prédateurs et mettre le clan en danger. C’est plus tard que le tabou des règles, dans les sociétés néolithiques marquées par la généralisation de l’agriculture et la domestication des animaux, semble être devenu un instrument pour désigner les femmes comme impures, faibles, inférieures. »

Derrière le mythe et le tabou des menstruations se cachent du sexisme et de l’ignorance, et cela a des répercussions médicales et financières dans la vie des femmes. Pensons seulement au syndrome du choc toxique, à la désormais désuète taxe sur les produits d’hygiène féminine ou au fait qu’il y a peu de recherche scientifique autour de l’endométriose, une maladie qui touche pourtant des milliers de femmes.

Ceci est mon sang

Plusieurs artistes ont abordé le tabou des règles dans leur pratique. Elinor Carruci est sans doute l’une des premières à avoir photographié son sang menstruel dans les années 90. Plusieurs artistes, dont Marianne Rosenstiehl, Kiki Smith et Louise Bourgeois, ont emboîté le pas depuis et participent de ce fait au mouvement #freebleed, de plus en plus populaire si l’on se fie aux 88 500 photos Instagram publiées sous ce hachetague.

Valérie Rosz, une Québécoise, est l’une d’entre elles. Le 2 janvier dernier, elle mettait en ligne une œuvre de sa série Free Flow Instinct. La photo, où l’on peut voir une petite culotte tachée de sang menstruel, a par contre au départ été censurée puis retirée par la plateforme. Valérie l’a alors republiée et celle-ci a reçu environ 2500 « j’aime » à ce jour. Cette fois-ci, le réseau social l’a laissée en place.

J’ai essayé d’avoir l’heure juste de la part d’Instagram quant à leur politique sur des photos qui montrent du sang, menstruel en l’occurrence. Parce que de nombreuses photos sanglantes circulent sur la plateforme sans être l’objet de censure alors que le sang menstruel, un sang qui n’est pourtant pas issu de la violence, semble être persona non grata. Je n’ai toujours pas eu de réponse à ce jour. Mais Valérie Rosz n’est pas la seule artiste à avoir eu maille à partir avec Instagram après avoir publié des photos de ce type. Rupi Kaur a aussi vu les photos de son sang menstruel retirées à deux reprises. Instagram aurait prétexté une erreur et lui aurait présenté des excuses.

Illustration Nânâ

Saigner librement

Mais pourquoi publier des photos de ses menstruations ? Interrogée sur sa série, Valérie Rosz avoue qu’elle est née de sa relation passée avec ses règles. « Plus jeune, je pouvais pas en parler, c’était très tabou, je me cachais pour changer de serviette. Si j’avais le malheur d’avoir un accident à l’école, j’avais personne à qui en parler, je ne pouvais pas me changer et je manquais des cours pour me cacher dans les toilettes. J’ai aussi eu des chums qui trouvaient le sang menstruel très sale et qui refusaient tout rapport sexuel pendant cette période. »

Que l’on pense à la batteuse de M.I.A, qui a couru un marathon en ne portant aucune protection, ou à cette professeure de yoga, qui toute de blanc vêtue, s’est filmée en train de pratiquer le yoga, une tache écarlate sur son pantalon, de plus en plus de femmes affichent leur sang menstruel sur les médias sociaux afin de protester contre ce tabou des tabous.

Ne pas porter de protection pendant ses menstruations peut sembler dégoûtant et même peu pratique aux premiers abords, mais plusieurs filles de mon entourage pratiquent désormais ce qu’elles appellent la méthode du flux instinctif. Elles m’ont confié que c’était, d’une part, pour renouer avec leur corps et leur cycle menstruel, mais aussi qu’elles désiraient tourner le dos aux dispositifs comme les tampons et les serviettes, jugés inconfortables, non écologiques et possiblement cancérigènes. La plupart d’entre elles utilisaient ou continuent d’utiliser à temps partiel une diva cup ou des sous-vêtements absorbants comme ceux de Thinx, par exemple.

Quand j’ai tenté de les faire témoigner à propos du flux instinctif, la plupart des femmes ont désiré garder l’anonymat, ce qui témoigne du malaise qui demeure quand on aborde le sujet des menstruations publiquement. Isabelle Bouchard, rédactrice-pigiste dans la trentaine, pratique le flux instinctif depuis trois mois et a accepté de nous expliquer comment ça fonctionne pour elle. « Je me suis rendu compte que je n’avais plus besoin de protection la nuit. Je me réveille et je vais aux toilettes, tout simplement. Comme si mon corps retenait le sang. Ce mois-ci, j’ai tenté de vivre les deux derniers jours de mes règles sans protection et ça fonctionne. Je ne suis pas encore à l’aise de tester cette méthode en plein jour ou au travail. Je le fais quand je suis à la maison. »

Même chose pour Catherine Maltais, une enseignante au primaire de 33 ans. « J’ai découvert que je sens exactement quand je vais avoir des pertes et tout se passe... aux toilettes. La nuit, aucune perte. Je me lève, je vais à la toilette et c’est abondant... à la toilette ! C’est arrivé fortuitement. J’ai lu sur le sujet et oui, nous pouvons nous retenir. Mais quand je travaille, faute d’écouter mes besoins, je porte une serviette. »

Les menstruations demeurent un sujet tabou, donc. Et en parler avec son entourage est difficile pour plusieurs. Magenta Baribeau, cinéaste et fondatrice du groupe Facebook Parlons menstruations, en a long à dire sur le sujet. « Presque tous les hommes avec qui j’ai partagé mon quotidien refusaient de même envisager des rapports sexuels pendant les règles, et aucun d’entre eux ne s’est intéressé à mon cycle, si ce n’est pour en rire. Le sang fait peur et le patriarcat n’est pas du tout pressé de déboulonner des mythes. Le dégoût peut servir, d’une certaine manière à nous ramener à notre place de femme écervelée guidée uniquement par sa nature primaire, incapable de contrôler ses émotions et même son corps. »

Je ne sais pas si j’aurai l’audace de saigner en liberté un peu partout. Et je ne porte pas encore de diva cup et ne pratique le freebleeding qu’en de rares occasions, c’est-à-dire en fin de cycle, quand je suis trop paresseuse pour aller à la pharmacie. Mais je ferai un gros effort pour venir à bout du sentiment de gêne qui s’empare de moi quand vient le temps d’aller changer de tampon, au bureau, avec celui que je cache soigneusement dans la poche arrière de mon jeans.