Les derniers survivants des centres d’achats à l’abandon | Tabloïd
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Les derniers survivants des centres d’achats à l’abandon

Image principale de l'article Les derniers survivants des centres d’achats
Photo Ariane Labrèche

En entrant par la porte principale, on se croirait en plein épisode de Walking Dead. L’air est lourd. Les corridors sont déserts, poussiéreux et les boutiques sont placardées. On peut entendre une mouche voler, malgré l’écho lointain d’une musique monotone.

Voilà le triste sort de plusieurs centres d’achats de quartier, où les affiches «à louer» côtoient les personnes âgées, derniers vestiges d’une époque révolue.

On les appelle communément (et affectueusement) les «p’tits vieux de centres d’achats». Vous savez, ces gens qui s’assoient pendant des heures, seuls ou en groupe, et qui observent les passants en sirotant leur café.

Ça sonne glauque, n’est-ce pas?

Pas aux yeux des principaux intéressés qui y trouvent plutôt un endroit pour briser la solitude et l’isolement.

Complexe Cousineau

Photo Ariane Labrèche

Ancien joyau de Saint-Hubert, le Centre Cousineau incarne par excellence le phénomène des dead malls.

En s’y promenant sur un fond de musique pop qui résonne à travers ses immenses corridors vides, on trouve... pas grand-chose, en fait.

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L’éclairage est faible — ou même absent — dans plusieurs des zones du complexe.

Tous les restaurateurs ont plié bagage.

Seuls une bijouterie, un salon de beauté, un comptoir de location d’outils, un magasin de piles et deux dépanneurs s’accrochent encore à la vie. Et il faut croire qu’ils sont sur le respirateur artificiel.

Enfin, une toute petite affiche cachée près d’une cage d’escaliers nous mène là où l’action se passe vraiment.

Photo Ariane Labrèche

En effet, à l’étage du complexe commercial se dissimule un club social de danse et de rencontres fort populaire.

Photo Ariane Labrèche

Ouvert depuis une vingtaine d’années, le club compte aujourd’hui 150 membres, tous résidents de la Rive-Sud de Montréal.

Lisette fréquente l’endroit tous les jours de la semaine depuis qu’elle a pris sa retraite, il y a 14 ans.

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«C’est du beau social, ça nous garde en forme et ça nous garde alerte. Il y a souvent des nouveaux, mais aussi ben du monde qui revient d’année en année.»

- Lisette

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Ancienne employée du mail au rez-de-chaussée, Lisette était en première ligne pour témoigner de la déchéance de l’endroit à travers les années.

«Avant, il y avait plein d’activités organisées pour les gens du coin. Maintenant, il n’y a plus rien. Pour rentrer ici, je ne traverse même plus dans le centre d’achats. Ça fait trop peur. On surveille toujours pour être sûr qu’il n’y a personne derrière», raconte-t-elle.

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C’est Florian et sa femme Nicole qui ont fondé le club social il y a deux décennies, à l’époque où le stationnement était encore plein.

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«Je pense qu’on rend service à ben du monde. L’ennui les habite, et ici, ils retrouvent une famille. Une personne arrive une heure avant le cours, pis après y’en a une deuxième, une troisième... Pis après ça fait des petits groupes, ça boit du café, pis ça jase, ça jase, ça jase!»

- Florian

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«Un avantage d’être ici est qu’on a tout le stationnement pour nous, et il est toujours bien déblayé! Et comme le monde habite à côté, c’est commode pour eux de venir ici», ajoute Florian.

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«Ça fait longtemps qu’on nous dit “ça va fermer, ça va fermer!”, mais ça ne ferme jamais. Le propriétaire, Point Zero, est difficile à rejoindre et on n’entend pas parler d’eux, mais à chaque année, on signe un nouveau bail et on n’a jamais eu de problème», ajoute le propriétaire du Club Social.

Centre commercial Forest

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Avec sa trentaine de magasins et son gym ÉconoFitness, le Centre commercial Forest de Montréal-Nord s’en tire un peu mieux que le Centre Cousineau.

N’empêche qu’il n’est plus que l’ombre de ce qu’il était dans les années 1980, quand il hébergeait notamment un supermarché Steinberg.

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Les espaces vacants sont abondants et les seuls commerces achalandés sont le Dollarama, le Uniprix et un kiosque de Loto-Québec.

Sur l’heure du lunch, près d’une dizaine de personnes se pressent autour d’un comptoir de cuisine asiatique.

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Parmi eux sont assis Roger (gauche) et René (droite), deux retraités qui se voisinent sur les mêmes bancs à tous les jours, et ce, depuis près d’une dizaine d’années.

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«Personne ne se donne rendez-vous, mais y’a plusieurs personnes qui viennent ici tous les matins. Y viennent, y se parlent, pis y partent quand y veulent. C’est ben mieux que rester seuls chez nous», confie Roger.

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«Tu vois, aujourd’hui je ne n’ai rien commandé, mais y’a pas de problème parce qu’y savent que demain j’vais sûrement souper icitte. On peut s’asseoir pas de problème parce qu’on est des clients de longue date, pas comme au Tim, où on nous demande de partir après un bout de temps.»

- Roger

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«Les magasins partent pis y’a rien qui les remplace. Si ça fermait, nous autres, on irait à une autre place, comme dans un café, mais c’est pas tout le monde qui ferait ça. Y’a ben des gens qui auraient nulle part où aller.»

- René

Les Galeries Lachine

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Le seul centre commercial de Lachine perd aussi tranquillement ses plumes.

Les résidents du coin le laissent mourir à petit feu au profit des mégacentres d’achats dans les arrondissements avoisinants, comme le Carrefour Angrignon.

Ses principales attractions demeurent le Dollarama, le Rossy, mais surtout le Maxi.

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Il y a aussi une poignée de boutiques plus anonymes.

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Mais c’est dans un petit couloir adjacent à deux restaurants qu’on trouve la plupart des gens.

Parmi eux, il y a Laurent, qui fréquente les Galeries Lachine depuis un peu plus de cinq ans. Tous les matins, il arrive à 8h et quitte avant le dîner.

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Aujourd’hui, il est assis avec son ami Jimmy, qui revient d’un séjour à l’hôpital.

«J’étais seul pendant une couple de semaines, donc je suis content de le revoir. Avant, on était six, mais là, y’en a trois qui sont décédés, et y’en a un qui est sur les planches à l’heure actuelle. Peut-être que ce sera juste moi, bientôt», songe-t-il.

Venir au centre d’achats lui permet de faire «de belles rencontres». Il estime d’ailleurs que c’est l’un des seuls lieux facilement accessibles pour les personnes âgées de Lachine.

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Laurent est très attaché à son chilling spot de prédilection.

«Y’a des chaises derrière qui appartiennent à la pizza et d’autres qui appartiennent au Chinois, mais celle-là, elle est à moi. Y’a plusieurs années, ma voisine allait jeter six chaises de cuisine à la poubelle, mais je lui ai dit que je les prendrais pour les amener au centre d’achats, à la place. Y’en reste juste deux, maintenant. Des jeunes ont brisé les autres quand on était pas là, la fin de semaine.»

- Laurent

Place Bourassa

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La Place Bourassa de Montréal-Nord ne se portait pas trop bien il y a quelques années, mais ses propriétaires semblent redoubler d’efforts pour le maintenir en vie.

Par exemple, ils ont réservé un espace pour faire la promotion de voitures de location d’un concessionaire local au lieu de le laisser complètement vide.

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Il semblerait aussi que le seul magasin Les Ailes de la Mode au monde a pignon dans la Place Bourassa.

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Des dizaines de personnes âgées se donnent rendez-vous aux tables du food court.

Bien installée dans sa chaise de massage, Denise les observe.

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«Je suis venue ici en attendant mon rendez-vous, explique-t-elle. C’est bien, on peut se reposer, regarder le monde qui passe et parler à de nouvelles personnes.»

Selon elle, les centres commerciaux occupent une place prépondérante dans la vie de plusieurs des personnes âgées du quartier.

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«Les bingos, c’était de belles places, mais y’en a plus ici. Avant, on organisait des activités pour les aînés, mais y’en a plus de ça, non plus. Les centres d’achats, c’est tout ce qui reste. Les seules sorties des CHSLD sur Gouin se font ici. Si c’était pas là, beaucoup de personnes ne sortiraient jamais de chez eux. Mais y’en faut plus, d’activités et de places où aller. Il ne faut pas oublier qu’on est encore une force vivante.»

- Denise