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Le (présidente) Oprah Winfrey Show

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Photomontage, Christine Lemus

Il faut s’être trouvé dans un endroit où le signal cellulaire ne rentre pas, genre une certaine partie de la ligne verte du métro de Montréal, pour ne pas avoir entendu parler du spectaculaire discours d’Oprah Winfrey, dimanche soir, aux Golden Globes.

Un moment des plus épiques, puisqu’au moment même où la reine de la télé prononçait son allocution, le mot-clic #oprah2020 se répandait sur les médias sociaux comme une traînée de poudre. Elle n’était même pas redescendue de scène qu’on l’imaginait déjà à la Maison-Blanche. C’est clair que ce serait merveilleux qu’une femme racisée soit à la tête de la première puissance du monde, mais minute papillon.

Sans l’ombre d’un doute, les paroles d’Oprah étaient intelligentes, rassembleuses et inspirantes. Difficile de rester insensible lorsqu’elle a fait référence aux milliers de femmes qui ont enduré des années d’agressions pour nourrir leurs enfants, payer les factures ou réaliser leurs rêves. Et comment rester stoïque lorsqu’elle a conclu son envolée par « I want all the girls watching here and now to know that a new day is on the horizon? » Elle faisait bien entendu référence aux différents scandales sexuels qui frappent actuellement Hollywood et au mouvement de dénonciation #MeToo qui s’est propagé dans le monde entier.

C’est le métier d’Oprah Winfrey de galvaniser les foules. Et elle nous a prouvé depuis longtemps qu’elle est une redoutable oratrice. Mais se présenter en politique n’équivaut pas à animer une émission de télévision ou à gérer un empire médiatique. Être à la tête d’un pays est un travail. Ça prend des compétences, une vision et un sens de la politique redoutable. Est-ce qu’Oprah Winfrey possède tout ça ? Je veux dire, sans rien vouloir lui enlever, diriger les États-Unis d’Amérique, ce n’est pas exactement comme se présenter à la mairie de Saint-André-de-l’Épouvante, mettons.

Même si son entourage a prétendu le contraire aux lendemain des Golden Globes, la principale intéressée a dit à de multiples reprises, en entrevue, que l’idée d’une course à la présidence était complètement exclue pour elle. Oprah Winfrey à la tête des États-Unis semble donc être davantage notre fantasme que le sien.

Sauf que l’histoire nous a montré à maintes reprises qu’il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée. Que ce soit voulu ou non, le discours d’Oprah avait un ton électoral. Même que « A new day is on the horizon » ferait un excellent slogan de campagne.

La course à la présidence serait-elle désormais une guerre de l’image ? C’est à se demander si les gens ont désormais besoin de leaders charismatiques, de vedettes, et non de politiciens de métier. Même chez nous, cette question a sans doute joué un rôle important dans l’élection de Justin Trudeau à la tête du plus beau pays du monde. L’apparence physique de notre premier ministre combinée à son charisme, à son talent pour le selfie et ses compétences en boxe ont assurément contribué à lui faire gagner quelques votes. Bon, son nom de famille n’a pas dû lui nuire non plus.

Interrogés à ce sujet, John Parisella, conseiller spécial chez National, et Jean-Jacques Stréliski, professeur associé au Département de marketing aux HEC Montréal, s’entendent pour dire que les temps ont définitivement changé en ce qui a trait à l’image des politiciens. On n’est plus dans l’ère des politiciens de carrière. « Il n’y a pas de précédent dans l’histoire américaine quant à l’élection de Trump. Nous sommes dans un État spectacle et la candidature d’une star peut aisément renverser une candidature traditionnelle. Personne ne pouvait le qualifier de candidat sérieux sur le plan des qualifications. Et il a quand même battu 16 candidats républicains au parcours classique », explique M. Parisella. On connaît la suite.

Les deux experts sont aussi d’accord quant à l’influence indéniable des médias sociaux sur la sphère politique. Il y a aujourd’hui quelque chose de complètement démesuré dans l’ampleur qu’un discours ou qu’un évènement peuvent prendre sur les médias sociaux. Et les faiseurs d’image ne peuvent pas y faire grand-chose. « Avant, on créait l’image des politiciens. Maintenant, l’image est créée par l’ensemble du bruit qui se fait autour des candidats », explique pour sa part Jean-Jacques Stréliski. Et à voir le bruit autour de l’allocution d’Oprah Winfrey dimanche aux Golden Globes, nul doute que l’opération d’image, si c’en était une, est réussie.

La façon dont le public perçoit les politiciens et ce que devrait être un président des États-Unis a indéniablement changé, selon M. Stréliski. John Parisella va plus loin et voit en Oprah Winfrey, présente dans le foyer des Américains depuis plus de 20 ans, une candidate de grande qualité, et ce, même sur le plan des compétences. « Oprah est une femme d’affaires redoutable, elle a une vision entrepreneuriale et ça, ce sont des valeurs importantes aux États-Unis. Aussi, c’est peut-être la seule vedette de télévision qui a eu un tel ascendant auprès de la population américaine. Elle est connue pour son implication sociale et elle a fait avancer plusieurs causes. En plus, il n’y a aucun doute sur la provenance de sa fortune personnelle. »

Il est vrai qu’elle n’est certainement pas moins qualifiée que Trump aurait pu l’être et qu’elle a un tempérament plus rassembleur et tempéré que le président actuel.

Ce serait génial que le prochain président soit une femme, certes. Je serais la première à improviser une danse de la joie, jouquée sur le divan de mon salon comme Tom Cruise déclarant son amour pour Katie Holmes à Oprah, justement. Plusieurs autres femmes aux parcours plus classiques seraient qualifiées. Mais si dans la guerre de l’image le momentum est fondamental, on peut dire qu’Oprah en a définitivement créé un hier soir, et qu’elle est donc de ce fait une candidate crédible aux yeux de la population. En tout cas, avec ses 41,2 millions de followers sur Twitter (à peine quatre millions de moins que Trump quand même), une éventuelle participation d’Oprah Winfrey à la campagne présidentielle ferait grand bruit.

-Étienne Paré