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La meute qui vous veut du bien

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La nuit tombée sur Montréal, les loups s’activent. Ils recensent minutieusement leurs provisions : une quarantaine de sandwiches, des boîtes de jus, mais aussi des chaussettes et des serviettes hygiéniques. Il faudra les répartir de manière stratégique, en espérant qu’on en aura assez durant la ronde. Le vendredi soir, les maganés de la vie sont nombreux à arpenter les rues du centre-ville.C’est dans un Tim (Horton’s) adjacent au Forum que les loups se donnent rendez-vous. 

Al, Annie, Samuel et Julia sont membres du WolfPack Street Patrol, une patrouille citoyenne qui distribue de la nourriture et des biens de subsistance aux itinérants, en accordant une attention particulière à ceux qui sont autochtones. 

Depuis près d’un mois, ils parcourent trois fois par semaine les deux tronçons de la rue Sainte-Catherine, de la station Atwater à la station Berri-UQAM. Leur ronde dure environ quatre heures chaque soir. 

C’est Al qui a eu l’idée de créer le WolfPack en constatant la disparition graduelle des services d’intervention de nuit dans le secteur du Square Cabot, où convergent chaque soir de nombreux itinérants, pour la plupart Inuits. 

Al, qui est lui-même Autochtone, a longtemps travaillé dans les rues du centre-ville. Il connaît son monde et leurs besoins.C’est lui qui a préparé les quarante sandwiches. Tout seul, comme à l’habitude. 

« Il y a un couple qui m’a offert de m’aider récemment. Ils prépareraient eux aussi des sandwiches comme ça on pourrait en avoir encore plus et je pourrais trouver le temps de m’occuper d’autres choses », raconte-t-il, les yeux pétillants. 

Al est content. Ce soir, en plus des sandwiches et des jus, il a des fruits frais dans son sac. Il sait que les aliments frais sont une denrée rare dans la rue et que ces quelques fraises feront le bonheur de ceux qui croiseront le chemin du Wolf Pack. 

Ce soir-là, ils sont quatre bénévoles, mais parfois ils sont sept ou dix. La composition de la meute varie de soir en soir, mais tout le monde peut y faire sa place. 

Chaque membre porte d’ailleurs un brassard aux bandes réfléchissantes avec un logo de loup qui hurle à la lune. C’est une marque distinctive qui permet aux bénévoles de se reconnaître dans la marée de quidam qui fréquente le centre-ville, mais aussi de renforcer le sentiment d’appartenance de la bande, aussi éparse soit-elle. 

« Les meutes de loups se réorganisent tout le temps », explique Al. « Parfois, elles acceptent des loups solitaires, le temps d’un voyage seulement. C’est l’esprit que nous avons ici aussi », ajoute-t-il. 

Des propos repris par ses collègues qui l’accompagnent ce soir.Samuel, né au Salvador, a grandi au Québec après avoir fui la guerre civile. Il dit comprendre et partager les blessures des peuples autochtones et de ces gens qui errent dans la nuit. 

Comme eux, Samuel a connu le déracinement, la pauvreté, l’exclusion et la drogue, généralement consommée pour oublier. Comme eux, il a dû apprendre à vivre en étant « l’Autre », un rôle imposé par la majorité. 

« J’habitais dans Hochelaga dans les années 80. C’était différent du Hochelaga-Maisonneuve de maintenant, du Montréal de maintenant. C’était un environnement très très raciste », se remémore-t-il. 

« Dans mon école, on était trois enfants immigrants : moi, ma sœur, pis un autre qui était handicapé, dans une école de 600 élèves. J’ai vécu des choses qui m’ont affecté. » 

Aujourd’hui, il va mieux. C’est pour ça qu’il se sent capable de redonner. 

« J’ai grandi avec le sentiment d’être moins qu’un Québécois, d’être moins qu’un Canadien. Pis un jour, je suis allé à une cérémonie [autochtone] avec des amis. Les Natives m’ont accepté tout de suite. Ce sont les seuls qui m’ont dit : “welcome”, « ce sont les seuls qui m’ont dit : “tu es un des nôtres” », raconte-t-il. 

Annie aussi veut aider ses bros et ses sis, sa famille de la rue.Du haut de ses 18 ans, Annie parle cinq langues, s’implique dans tout plein d’organismes qui viennent en aide aux écorchés vifs, « ceux qui vivent une grande tristesse ». 

Annie en connaît un rayon sur la misère. Née d’une mère inuite et d’un père irlandais : la première est alcoolique, le second violent. 

La jeune fille a été prise en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) quand elle avait cinq ans. 

Annie soutient que la famille qui l’a recueillie a « abusé d’elle » durant plusieurs années et qu’elle a fugué à de nombreuses reprises avant d’être de nouveau prise en charge par la DPJ. 

Après avoir atteint sa majorité, elle a entrepris des démarches pour reprendre contact avec sa famille biologique dont une bonne partie vit dans la rue. 

Annie ne peut pas faire grand-chose pour les aider. Pour l’instant, leurs contacts se limitent à des échanges de sandwiches ou de sourires. C’est suffisant pour le moment.Ce sont des itinérants endurcis, mais Annie ne les juge pas. Elle ne veut que leur bien. 

C’est ça, la meute. 

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