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Il faut qu’on parle de notre manque d’empathie

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Illustration Christine Lemus

« Partagez massivement ».

L’alerte Amber a été lancée il y a presque une semaine. La face du kid a été matraquée dans différents médias, sur différentes plateformes. Ses parents, qui résident dans le nord de la ville, multiplient les appels à l’aide devant les caméras.

Dans la première heure qui a suivi le déclenchement de l’alerte, on a peu de détails. Pas de suspect, pas de camionnette blanche louche.

Juste un enfant disparu. Un de plus, un de trop.

Instinctivement, je regarde mon cellulaire en rafraîchissant mon fil d’actualité. J’ai un petit stress.

C’est que le petit qui est porté disparu est Noir. Ma communauté Facebook est habituellement très volubile lorsqu’une jeune fille blanche aux airs angéliques — comme à la télé — manque à l’appel.

Mais quand le disparu est un peu plus basané, gros ou juste vraiment laid, le stress embarque. Est-ce que l’attention du public et celle des médias seront au rendez-vous?

J’ai pris le train de banlieue une fois. Dans les gares de l’ouest de Montréal, les murs sont tapissés de photos de personnes disparues. Parmi elles, des enfants. Des visages qui me sont inconnus parce que je ne les ai jamais vus se rendre aux nouvelles nationales.

J’ai regardé les chiffres. Juste en 2016, la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) a recensé plus 6200 enfants disparus à l’échelle de la province. Les fugues comptent pour beaucoup de ces disparitions et contre toute attente, les garçons ont fugué en plus grand nombre que les filles durant cette période.

On parle ici de 3028 fugueurs contre 1959 fugueuses. Pourtant j’ai l’impression que les filles accaparent le gros de l’attention médiatique depuis quelques années. Collectivement on s’inquiète beaucoup pour les filles, mais qui donc se préoccupe des garçons?

Est-ce qu’on aurait l’empathie sélective? J’en parle aux collègues. L’impression est partagée. Mais est-elle fondée?

Oh que oui, me dit Pina Arcamone, directrice du Réseau Enfants-Retour.

Photo : Pierre-Paul Poulin/Édition : Charles-André Leroux

C’est quelque chose qu’elle a constaté au cours de ses 25 ans de carrière à titre d’intervenante et de directrice : tous les enfants disparus n’ont pas le droit au même traitement.

« On peut même chiffrer la différence », précise-t-elle en évoquant les signalements émis par Enfants-Retour.

« Sur notre page Facebook de 21 000 abonnés, quand il s’agit d’une fille québécoise, au nom à consonance canadienne-française, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, les partages se font par milliers. Mais malheureusement quand il s’agit d’un enfant d’une autre origine ethnique, d’une minorité visible, il n’y a pas autant d’intérêt », raconte Mme Arcamone.

La question du biais racial demeure un tabou, ajoute-t-elle. « Ce sont des dossiers qui sont parfois moins médiatisés, il va y avoir moins d’opportunités d’entrevues pour les proches. Il y a comme une indifférence. C’est quelque chose qu’on constate au bureau et qui nous désole. »

Qu’est-ce qui explique ça? En gros, la bonne vieille logique du « qui se ressemble s’assemble ».

« C’est instinctif. Il y a une sympathie pour ce qui nous ressemble. C’est aussi culturel, car dans nos cultures nous avons des a priori par rapport à certaines personnes qui sont différentes de la majorité [...] C’est vrai pour n’importe quel groupe ethnique », avance Pierre Faubert, psychologue clinicien.

Cette forme discrimination inconsciente peut avoir l’air inoffensive. Elle est toutefois plus lourde de conséquences que le gros racisme sale et dégoulinant des trolls sur internet, qui n’ont pas manqué de déverser leur haine sur ce kid du nord de la ville.

Bref, en plus de l’origine ethnique, l’âge (en lien avec la vulnérabilité de l’enfant), le sexe et la beauté sont des facteurs qui vont aussi jouer sur l’engagement du public.

La beauté?! Ben oui, la beauté.

« Les mécanismes humains sont toujours les mêmes, la beauté est à même un facteur qui va toujours mobiliser les gens, peu importe les circonstances », affirme Pierre Faubert.

« La beauté va avoir un impact sur la mobilisation parce qu’il y a une attraction et on a tendance à aller vers ce qui nous ressemble et à rejeter ce qui ne nous ressemble pas. »

Les petits enfants, les petits enfants cute, ont beaucoup plus de chance qu’on mette les bouchées doubles pour les retrouver que les ados à la puberté agressive.

Comme dans tout, c’est la première impression qui compte, ajoute Pina Arcamone.

Par exemple, raconte-t-elle, les ados qui ont des piercings ou des tatouages vont susciter beaucoup plus de méfiance.

C’est en fait une manifestation très classique de ce qu’on appelle le victim blaming.

Oui, même en 2018, si tu as 15 ans et la lèvre inférieure percée pis que tu disparais, c’est peut-être un peu de ta faute.

Et les garçons dans tout ça? Bah, ils sont débrouillards!

C’est une tendance comme ça qu’on avait ici et ailleurs, de banaliser les disparitions des garçons en les croyant moins vulnérables et moins sujets à l’exploitation que les filles.

Or, les disparitions des garçons sont souvent liées à des problèmes de consommation ou de santé mentale. Ils font face à des dangers différents mais réels.

Fort heureusement, les temps changent, me confirme Pina Arcamone. « Les familles vont plus publiciser la disparition des garçons et réagir plus rapidement qu’avant. »

Il y a aussi une autre chose qui influence l’intérêt qu’on porte aux dossiers de disparition d’enfants : la télégénie. Celle des parents.

Or, la capacité de bien passer à la télé n’est pas donnée à tous. Selon Pina Arcamone elle est en fait intrinsèquement liée au statut socio-économique.

« Du jour au lendemain, on devient le porte-parole et le porte-voix de notre enfant. On doit livrer un message qui interpelle les gens, mais c’est pas tous les parents qui sont équipés pour ça », explique-t-elle.

Des parents qui travaillent en entreprise, qui possèdent un bon niveau d’éducation et un beau réseau de contacts, ceux qui vivent dans les quartiers cossus et/ou centraux parviendront à attirer l’attention des médias et à naviguer dans la game médiatique.

Mais les parents moins éduqués, ceux qui ont moins d’argent, qui n’ont pas une très bonne maîtrise de la langue ou qui sont trop timides se retrouvent parfois laissés à eux-mêmes.

« C’est triste parce que toutes les familles vivent le même désespoir et les mêmes angoisses lorsqu’un enfant disparaît », rappelle la directrice d’Enfants-Retour.

Il est assez délicat de parler de tous ces facteurs qui influencent la perception du public et la couverture médiatique des dossiers de disparition. Parce que ce sont des comportements qu’on a tous et qu’on peut difficilement réprimer.

La dernière chose qu’on veut en exposant les gens à leurs biais ou à leur empathie à géométrie variable, c’est qu’ils se sentent coupables ou qu’ils se braquent, souligne Pina Arcamone.

Fort heureusement, il y a de ces cas qui font mentir les tendances. Des situations où tout le monde se sent concerné et où l’urgence d’agir l’emporte sur les biais inconscients. On le voit depuis une semaine pour le petit Ariel Kouakou.

C’est telle personnalité qui vient en aide financièrement à sa famille, c’est monsieur madame Tout-le-Monde qui participe à des fouilles pour le retrouver, c’est les médias qui gardent un oeil sur la situation, tout ça pour un dénouement qu’on espère heureux.

Lâchez-pas.