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Double vie

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Illustration Christina Labelle

Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand tue sa femme, ses deux enfants et ses parents. Il met ensuite le feu à sa résidence avant d’attenter à sa vie, sans succès. L’enquête policière révélera qu’il n’était pas médecin comme il l’a prétendu pendant 18 ans. Jean-Claude Romand n’avait pas de travail et passait ses journées à la bibliothèque ou à marcher dans la forêt près de chez lui. C’est quand il a compris que les membres de sa famille étaient en train de percer son mensonge qu’il a décidé de les assassiner.

L’écrivain Emmanuel Carrère a tiré le best-seller mondial L’adversaire du drame qui a secoué la France dans les années 90. Et même si la plupart des histoires de double vie ne finissent pas dans un bain de sang, elles font tout de même des ravages chez les victimes de ces fraudeurs de l’existence.

Un prince charmant à dos de moto

Quand Jasmine*, une réalisatrice dans la trentaine, rencontre Nicolas, elle croit avoir rencontré l’homme idéal. Même si une décennie les sépare, Nicolas et Jasmine partagent bon nombre d’intérêts communs.

Les amis (et amies) de la réalisatrice tombent tout de suite sous le charme de sa nouvelle fréquentation. En tournage au Saguenay pour une semaine, le jeune homme de 24 ans dévore les 600 km qui le séparent de sa douce à moto. «Les membres de l’équipe me trouvaient donc chanceuse.» Il était très enjôleur, charmant et «il avait fait tout ce kilométrage pour moi.» Il se présentait comme l’être parfait qui allait combler tous mes besoins.

Étudiant en marketing, Nicolas a un physique plus qu’agréable et vient d’une famille aisée. Il est tellement formidable que Jasmine est même un peu étonnée qu’il s’intéresse à elle. Dès le début de la relation, il s’ouvre de façon très intense, révélant à la femme ses secrets les plus intimes. Il lui dit qu’il l’aime, qu’elle est la femme de sa vie. «C’était carrément du love bombing».

Nicolas passe beaucoup de temps à la résidence de la réalisatrice, lui qui habite toujours chez ses parents. «Je le trouvais intéressant et intelligent. Il avait l’air supérieur et au-dessus de ses affaires. Il était convaincant dans tout ce qu’il était.»

Rapidement, Jasmine rencontre la famille de son nouvel amoureux. Nicolas lui fait comprendre qu’elle est spéciale pour lui puisqu’il n’a jamais présenté une femme à ses parents.

Les trois premiers mois de la relation sont idylliques, mais, rapidement, les choses deviennent étranges. «Il était jaloux, mais jaloux next level comme je n’avais jamais vu de ma vie.» Nicolas fait une fixation sur le passé et les gars qu’a fréquentés Jasmine. Cette jalousie mènera à une première rupture du couple, en avril 2017. «C’était devenu invivable.»

Quelques jours plus tard, elle croise le garçon dans un évènement de moto. «Il m’a fait un finger et un regard de démon du style «va chier ma tabarnak.» Le jeune homme s’approche ensuite d’elle et la plaque tellement fort qu’elle manque tomber par terre. «J’étais traumatisée.»

Mais le temps passe et Jasmine commence à se sentir coupable d’avoir mis fin à la relation. Elle texte donc Nicolas pour lui demander d’aller prendre un verre pour s’expliquer. Un mois plus tard, ils sont de nouveau ensemble.

La lune de miel est de courte durée. «Il dormait beaucoup à mon condo. À un moment, j’ai voulu lui faire payer une pension. Il voulait rien savoir. Pourtant, il disait travailler pour un fabricant de casques de moto haut de gamme. Il prétendait être le meilleur vendeur au Canada. Il est même arrivé avec un casque, une fois, affirmant qu’on lui avait fait ce cadeau pour le remercier de ses performances de vente.» Jasmine découvrira quelques semaines plus tard que Nicolas n’a été à l’emploi de cette compagnie que quelques jours, avant d’être renvoyé pour ses ventes décevantes.

Rétrospectivement, la réalisatrice admet qu’il y avait des signes que quelque chose clochait. «Il était distant, on ne se voyait pas beaucoup. Je ne savais jamais vraiment où il allait, ce qu’il faisait.» Mais, comme elle se définit comme une femme indépendante et qu’elle a des horaires de travail très exigeants, elle ne se posait pas de question. «Je relisais nos textos récemment et je me rends compte que chaque fois que je lui demandais où il était et ce qu’il faisait, c’était nébuleux.»

Et il y a aussi cette insistance à ne laisser aucune trace d’elle sur les médias sociaux. Nicolas était très actif sur Instagram. Pourtant, rien sur celle qui est maintenant sa blonde depuis un an et demi sur le réseau social. «On est allé à Bali un mois et il a fait 1000 stories. Je ne figurais dans aucune d’entre elles. À moment donné, je lui ai dit que j’étais écœurée de ne pas exister sur son Facebook et dans son Instagram. Je lui ai demandé pourquoi on ne se mettait pas en couple sur Facebook pis pourquoi il ne postait jamais de photo de moi ou de nous. Je lui avais d’ailleurs déjà envoyé un article sur le stashing, à l’époque.»

Illustration Christina Labelle

La fin du conte de fées

Été 2017, nouvelle rupture. «J’étais écœurée de ramasser des miettes de son horaire.» À la fête du Travail, Nicolas cogne à la porte de Jasmine et lui dit qu’il ne peut pas vivre sans elle. Elle flanche, encore une fois.

Les semaines qui ont suivi ont été les plus belles de leur relation, jusqu’à ce que la réalisatrice soit alertée par la sonnerie du téléphone de son amoureux, un matin de novembre. «Son cell vibrait souvent. Mais il disait que c’était ses amis ou des pièces de moto. Ce matin-là, j’ai vu un texto dans Instagram. C’était écrit quelque chose comme ‟J’ai rêvé que nous baisions torridement toute la nuit′′. Là, le cœur s’est mis à me débattre, j’avais les mains moites et l’impression que j’allais vomir ma vie.»

Jasmine réveille son chum et lui demande des explications. Nicolas lui assure que la fille est une amie du secondaire. Il ne comprend pas pourquoi elle lui écrit pareille affaire et prétend que ça fait deux ans qu’il ne l’a pas vue. «J’ai tiré sur le téléphone, qui était sur la charge à ce moment-là, et je me suis mise à courir dans la maison de façon à voir le plus d’informations possible avant qu’il me le reprenne des mains. Je regarde dans le téléphone et je me rends compte qu’il parle à cette fille à chaque fucking jour! Et là, je vois qu’elle lui demande s’il va venir dormir chez elle ce soir, ce à quoi il répond “je suis trop fatigué”. Je l’ai mis dehors. Je lui demandais ce qui se passait et il me disait que c’était rien. Il a pris ses affaires, et il est parti.»

Jasmine commence à échanger avec la fille en question sur Instagram et découvre que Nicolas la fréquente elle aussi depuis plusieurs mois. Il lui promet les mêmes affaires, lui parle d’avenir, utilise les mêmes mots et les mêmes formulations. De son côté, l’autre femme ignore elle aussi l’existence de Jasmine et croit dur comme fer être la seule fille dans la vie de Nicolas.

«Après ça, je me suis mise à enquêter partout. Je voulais savoir. Je me suis mise à écrire à chaque personne qu’il avait côtoyée pour essayer de savoir ce qui était vrai et faux. Et là, je me suis rendu compte qu’il avait une réputation de menteur et de crosseur. J’ai appris qu’il a fraudé des entreprises pour lesquelles il travaillait, qu’il était toxicomane, que des amis l’avaient croisé avec d’autres filles sur la rue, etc.»

Plus Jasmine fouillait la vie de celui qu’elle croyait connaître, plus elle découvrait des choses.

«J’ai contacté une de ses ex, et il lui avait fait subir la même chose. Elle m’a avoué l’avoir revu en avril et en juin.» Au moment d’écrire ces lignes, Jasmine confie avoir découvert l’existence d’une troisième conjointe dans la vie de Nicolas, qui nie toujours avoir mené une double vie.

Illustration Christina Labelle

De joueur de la PGA à assisté social

Laurence a la mi-vingtaine lorsqu’elle fait la connaissance de Marc-André, de 10 ans son aîné. «Je l’ai rencontré dans un bar montréalais. C’était visiblement le king de la place.» Les deux finissent la soirée ensemble et commencent à se fréquenter rapidement. Comme dans le cas de Jasmine, l’homme lui parle vite de sentiments et l’invite à passer du temps dans son appartement d’Outremont.

«Il semblait vraiment faire partie d’une classe privilégiée. Il roulait dans un VUS plaqué New York, habitait dans un appartement luxueux situé dans un quartier cossu, portait de beaux vêtements et prétendait être joueur de golf professionnel pour la PGA.»

Le pseudo golfeur fait d’ailleurs régulièrement l’aller-retour Montréal-New York et passe à l’occasion plusieurs jours dans la grosse pomme. Jamais il n’a offert à Laurence de l’accompagner. «Il disait qu’il allait là pour rencontrer son agent. Parfois, il revenait sans son VUS. Il disait qu’il le lui avait prêté.»

Les mois passent et Laurence est de plus en plus amoureuse de Marc-André. Un soir qu’elle dort chez lui, elle trouve une boîte de tampons et des espadrilles de fille dans l’appartement. Elle interroge son copain à ce sujet. Il lui répond que les articles appartiennent à son ex. «Il me raconte que la relation s’est très mal terminée et qu’ils se sont quittés en mauvais terme. Elle ne serait jamais revenue chercher ses affaires.» Marc-André dit qu’il a oublié l’existence des espadrilles et qu’il a volontairement laissé la boîte de tampons dans l’armoire de la salle de bain au cas où Laurence aurait ses règles lors d’un séjour à l’appartement. «J’ai avalé ça sans poser de question.»

Laurence oublie l’incident des objets féminins jusqu’à ce qu’un appel fasse tout basculer. «Mon cell sonne. Au bout du fil, il y a une fille qui s’exprime en anglais et qui prétend être la fiancée new-yorkaise de Marc-André.» La fille en question explique à Laurence qu’elle est étudiante à l’Université McGill et que l’appartement de Marc-André est en fait l’appartement que lui louent ses parents afin qu’elle puisse terminer ses études à Montréal. «Je suis tombée de haut.», confie Laurence.

Laurence confronte son chum, qui nie tout. Il met le malentendu sur le compte de la fameuse ex. Celle-ci lui voudrait du mal et tenterait de détruire sa vie amoureuse par tous les moyens. La jeune femme reprend avec le beau parleur, mais le doute persiste.

«Chaque premier du mois, il recevait une enveloppe du ministère du Travail. À un moment donné, j’en ai ouvert une et j’ai réalisé qu’il vivait de l’aide sociale. C’est vrai qu’il était particulièrement généreux au début du mois.» Elle le suit ensuite au terrain de golf où il prétend s’entraîner. Là, elle constate que Marc-André est caddy pour des hommes riches membres du club de golf. Quand elle le questionne à ce sujet, son amoureux rétorque que les joueurs de la PGA doivent obligatoirement faire des heures comme caddy. «Je me suis dit ben voyons donc... Je ne le croyais pas une seconde. J’ai rompu avec lui.»

Même si cette histoire date de plus de 10 ans, Marc-André reprend régulièrement contact avec Laurence. Aux dernières nouvelles, il partage sa vie avec une autre femme et prétend toujours être golfeur professionnel.

Illustration Christina Labelle

Il faut distinguer la double vie de l’infidélité

«Les personnes qui mènent une double vie sont plutôt l’exception», explique Michel Corneau, détective privé. «En 40 ans de pratique, je n’ai eu qu’un ou deux cas, mais ils restent gravés dans ma mémoire parce que c’est terrible pour les personnes qui découvrent que leur mari ou leur femme mènent une vie parallèle.»

Il faut effectivement distinguer la double vie de l’infidélité. Dans le cas d’une aventure extraconjugale, l’amant ou la maîtresse est au courant qu’elle est dans une relation avec une personne non disponible. Mais une personne qui mène une double vie fait évoluer ses histoires en vase clos, et cela implique la plupart du temps des mensonges qui ne touchent pas seulement la sphère conjugale. Elle mentira sur son statut social, son emploi, sa situation amoureuse, etc. Bref, toute son existence sera fondée sur le mensonge.

Pourquoi faire une telle chose? Élise Castonguay, psychologue, explique que l’enjeu fondamental derrière la double vie en est un d’estime de soi. «La personne a besoin d’exister autrement parce que ce qu’elle est, la façon dont elle se perçoit, n’est pas suffisant.» Les gens qui s’inventent une vie vont essayer d’afficher un statut plus élevé que celui qu’ils ont réellement parce qu’ils veulent impressionner. Ce n’est pas pour rien qu’ils se disent médecin ou joueur de golf professionnel. Parce que dans notre société, ce qui impressionne, c’est ce genre de job.

Et quand ces personnes font face au réel, elles ont de la misère à admettre. Elles vivent un véritable effondrement narcissique. Il y a quelque chose d’intolérable dans le fait de se remettre en question. Il y a une impossibilité de tolérer la réalité. Dire «je suis sur l’aide sociale» revient à mourir pour la personne. «On embellit tous un peu la vérité, mais quand ça devient notre seul mode pour exister, c’est là que ça devient pathologique», dit Élise Castonguay.

Mais cela va beaucoup plus loin. Quand Nicolas ou Marc-André promettaient mer et monde à leurs amoureuses respectives, ils se croyaient fort probablement. «Ces gens sont comme des puits sans fond. Quand ils répètent les mêmes phrases ou les mêmes promesses, c’est simplement parce qu’ils séduisent à travers le regard de l’autre. Ils sont accros à la partie lune de miel de la relation.» Le fait de séduire l’autre, d’impressionner l’autre, devient comme une drogue. Et à partir du moment où le conjoint embarque dans le monde fantasmé, ça les nourrit et ça les aide à se croire eux-mêmes, donc à se sentir exister.

Jasmine et Laurence, deux femmes de carrière au fort caractère, se demandent toutes les deux comment elles ont pu se laisser prendre au piège ainsi. Élise Castongyay se fait rassurante et explique qu’il est quasiment impossible de décoder ou de détecter quelqu’un qui se croit. Sauf qu’à la longue, on sentira que quelque chose cloche. «On a tous une capacité à décoder, ce qui nous permet de faire une corrélation entre le discours verbal et le langage non verbal. Jusqu’à quel point c’est cohérent ou pas, c’est ça notre petite voix. Et cette petite voix nous fait sentir soit confortable ou soit inconfortable en présence de certaines personnes.»

Il faut donc se fier à notre capacité à ressentir l’authenticité chez une personne. Et il faut garder en tête que l’indice ultime demeure le fait que la personne demeure toujours en surface, n’entre jamais dans les détails. Les gens qui mènent une double vie sont incapables de se lier dans une relation d’intimité. Il faut vraiment faire confiance à sa petite voix qui nous dit de nous méfier.

Jasmine et Laurence l’ont entendue, cette fameuse petite voix. Mais elles ont choisi de la faire taire. Une erreur qu’elles ne referont plus, se promettent-elles.

*Tous les noms sont fictifs afin de protéger l’identité des protagonistes.